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Sur fond de révolution
Impressions marocaines
Publié dans La Presse de Tunisie le 06 - 03 - 2011

Le vol Royal Air Maroc Tunis-Casablanca a eu un retard de 2 heures pour une raison restée inconnue. C'est toujours pénible d'attendre dans les aéroports vides et tristes comme l'aéroport de Tunis-Carthage ce jour-là, 18 février 2011. J'ai dû lire plusieurs journaux tunisiens et français pour pouvoir alléger la lourdeur de l'attente.
Commentant la révolution tunisienne et égyptienne, Jean-Claude Guillebaud, qui a remplacé Jacques Julliard au Nouvel observateur, avait écrit‑: «Depuis l'origine, nous proclamons ainsi notre attachement aux droits de l'homme, tout en oubliant de les défendre quand cela nous sert. Là est toute l'ambiguïté. Le thème de la «duplicité occidentale» revient d'ailleurs en leitmotiv chez les auteurs dits «postcoloniaux». Si la colonisation fut, et reste, un crime historique, répètent-ils, c'est d'abord parce que l'Occident s'y montra infidèle aux valeurs «humanistes» dont il assurait être le messager. Il procéda comme un libérateur qui opprime, un civilisé qui massacre, un humaniste qui asservit. Ainsi l'occidentalisation du monde, qu'illustrent les évènements de Tunis et du Caire, s'accomplit-elle aujourd'hui, mais «sous bénéfice d'inventaire». Nous entrons dans un autre temps de l'histoire. Le bénéfice d'inventaire implique, certes, un ralliement à l'universel venu d'Europe, mais de façon critique».
Point de retour sur les acquis
Dans le même numéro du Nouvel observateur (17- 23 février 2011), Hélé Béji, auteur du «Désenchantement national», annonçant l'échec de l'indépendance dans les trois pays du Maghreb, partie de la «révolution des Tunisiennes» et du retour des islamistes sur la scène politique. Elle écrit‑: «Les femmes n'ont jamais baissé la garde devant les pesanteurs du corps social dans tous les pays, musulmans ou non. Les Tunisiennes sauront faire face à des menaces de régression par les mêmes méthodes humanistes. Je ne vois pas comment après avoir vaincu, aux côtés des hommes, un système qui protégeait leurs droits, mais les écrasait en politique, comme l'ont montré les femmes tunisiennes démocrates, elles iraient se soumettre à des doctrines affaiblies par une double révolution (1956-2011). D'ailleurs, le leader d'Ennahdha a déclaré qu'il ne reviendrait pas sur nos acquis, même si un point noir subsiste quant aux attentats des années 1980, qu'il justifie par les sévices que le régime infligeait à ses sympathisants».
Helé Béji écrit encore‑: «La révolution tunisienne n' a fait retentir aucun slogan religieux, seuls des appels à la justice humaine et non divine. Mais exclure Ennahdha du débat public serait aujourd'hui un déni de démocratie».
Un autre article a retenu mon attention au même numéro du Nouvel observateur. Son auteur présente une biographie de l'historien français Pierre Nora, directeur de la célèbre revue «Débat» et éditeur des plus grands noms des sciences humaines. Cet homme, c'est-à-dire Pierre Nora, m'a toujours fasciné par son courage intellectuel, son humanisme, son dévouement presque total à la culture et spécialement à l'histoire des idées en France et en Europe en général. Présentant un portrait de Nora, l'auteur de l'article du Nouvel observateur écrit : «Il (Pierre Nora) gouverne la vie intellectuelle française depuis un demi-siècle, et pourtant le grand public ne le connaît guère. Il incarne l'âge d'or des sciences humaines, et pourtant il a survécu à leur déclin et il est même parvenu à leur donner à partir des années 1980 un nouveau champ d'action en créant la revue Débat».
Révolution ici et là-bas
Une demi-heure avant le départ pour Casa, j'ai rencontré deux jeunes Libyens amoureux de la nouvelle Tunisie révolutionnaire. En tenue de sport et en espadrilles, ils buvaient une bière après l'autre : «Pour nous jeunes, c'est vraiment très dur de vivre en Libye… Tout nous manque… même les petits plaisirs comme la bière… Nous souhaitons que le régime de Gadhafi tombe aussi… Après, ce sera mieux».
A 23h00, je suis arrivé à l'hôtel «Golden Tulip» à Casa, là où a été commis un attentat terroriste dans les années 90. Le réceptionniste, quadragénaire, m'a demandé des nouvelles de la Tunisie: «Comment ça va chez vous?»
- Tout va bien, lui dis-je
- Est-ce que la révolution va réussir ?
- Ce n'est pas la révolution qui va réussir d'elle-même, c'est aux Tunisiens de la faire réussir…
- Vous avez raison !
Fatigué, j'ai vite regagné ma chambre pour dormir.
Mais mon ami irakien Samuel Shimon, résidant à Londres, a réussi à m'entraîner dans sa chambre pour parler de la révolution tunisienne. C'était seulement à 2h00 du matin que j'ai pu enfin dormir.
Samedi 19 février…
Une très belle journée de printemps. Ciel bleu. Soleil éclatant, l'odeur de l'Atlantique très proche. Une grande foule dans les rues et les places de Casa. Etant tunisien, tout le monde, garçons de café, vendeurs de journaux, badauds, étudiants voulaient me parler de la révolution tunisienne, du régime déchu, et surtout de la famille Trabelsi, responsable de tous les maux dont la Tunisie était victime depuis de longues années.
Vers 11h00, une amie journaliste m'a annoncé à partir de Tunis l'assassinat d'un prêtre polonais. Un frisson froid. Le thé marocain à la menthe que je sirotais dans un café au centre de Casa devint amer.
«Voilà un très mauvais signe !», dis-je à mon ami A. Rubaï, l'écrivain irakien résidant en Tunisie depuis une vingtaine d'années. Mais convaincu que la Tunisie méditerranéenne restera toujours tolérante et ouverte à toutes les cultures malgré les intentions méchantes et cyniques de certains groupes, j'ai vite retrouvé mon calme et ma gaieté. C'était au bar «Le cardinal» que j'ai bu un verre à l'honneur de cette Tunisie que j'aime et que j'admire…
A 16h00, j'étais à la foire du livre. Devant un grand public, Samuel Shimon, A. Rubaï et moi-même avions parlé plus d'une heure des romans arabes écrits en exil. Les questions auxquelles nous devions répondre étaient très pertinentes. J'ai parlé de Taha Husseïn, de Tayeb Salih, ainsi que de Joyes, de Nabokov, de Conrad, de Milan Kundera et d'autres qui avaient écrit la totalité de leurs œuvres en exil. Dans le dictionnaire «Littératures», on lit sur l'exil : «Il a ses symboles (le désert, l'étranger, à la fois l'exilé et l'autre, le cygne mallarméen) et son paradoxe : la terre perdue dit une identité cernée par le fait même de la perte, et cependant impossible à circonscrire, puisque aucun objet ne l'actualise plus. Sous la forme de l'aveu du déracinement, il suscite le constat de la dépersonnalisation ou l'affirmation dogmatique des origines. Il appelle une vision syncrétique du devenir : le rappel de la terre perdue reste indissociable d'un regard apte à totaliser les temps et à marquer l'autonomie du présent».
Dans la voiture qui m'a ramené à l'hôtel, j'ai rencontré la femme du grand militant communiste marocain, Ibrahim Serfati, décédé en 2010. Il était parmi les premiers à s'opposer au régime de Hassan II. Victime des «années de plomb», il avait passé une vingtaine d'années en prison. Sa femme, âgée de 85 ans, m'avait parlé de lui comme s'il était son petit enfant mort avant l'âge mûr. J'ai eu les larmes aux yeux. En me quittant à l'entrée de l'hôtel, la femme de feu Serfati m'a dit toute souriante : «Je souhaite le grand succès à votre révolution tunisienne !».
Le chauffeur marocain m'a souhaité la même chose. Le même jour-le soir.
«Le dauphin» est l'un des meilleurs restaurants du centre de Casa. Populaire, mixte et pas cher. C'était là que j'ai dîné en compagnie de mon ami Samuel Shimon. Nous avons mangé du poisson grillé. Mais à la fin, nous avions choisi un grand plat de viande grillée. Pendant 3 heures, Samuel, amoureux de la Tunisie où il avait résidé au début des années 80, n'a pas cessé de me poser des questions sur les évènements qui ont secoué et continuent à secouer notre pays. Les groupes islamistes radicaux l'inquiètent.
- Ils ne passeront pas! l'assurai-je
- Pourquoi?
- Parce que la Tunisie a une âme méditerranéenne capable de la protéger des groupes radicaux de tout genre!
- Espérons! dit-il.
La culture en question
Dimanche 20 février. Seul à l'hôtel, j'ai passé toute la matinée à lire des journaux et des revues marocains. La liberté d'expression au Maroc depuis une décennie n'a pas d'égale dans les autres pays arabes. On critique tout et on parle de tout. C'est peut-être la nouvelle méthode du régime pour désamorcer les crises. Nombreux étaient les articles qui critiquaient le ministre de la Culture, Ben Salem Hemmich. Ecrivain et essayiste, auteur d'un roman sur Ibn Khaldoun, celui-ci est sujet depuis deux années à des attaques presque quotidiennes contre ses manières de diriger le ministère de la Culture. On l'accuse d'arrogance, d'égoïsme, d'opportunisme, etc. On dit qu'il n'écoute personne sauf soi-même. Qu'il se considère comme le seul et dernier intellectuel au Maroc. C'est pour cette raison que la majorité des écrivains marocains ont décidé, depuis 2010, de boycotter toutes les activités du ministère de la Culture, ainsi que la Foire du livre. Dans un article, le poète marocain A. Laâbi avait écrit : «M. le ministre de la Culture, Ben Salem Hemmich, invite le grand penseur français Edgar Morin et insiste à le présenter lui-même au public de la Foire du livre. N'y a-t-il pas là un signe de sa part qu'il n'existe pas d'autres intellectuels marocains pour faire cela‑? C'est à lui de répondre à cette question».
Le même jour, l'après-midi : c'était «la journée de la colère» au Maroc. Le matin, les médias avaient parlé d'incidents graves à Tanger et à Marrakech. Vers 14h00, j'ai téléphoné à mon ami, il m'a informé que le nombre des manifestants n'avait pas dépassé les 500 personnes, la plupart des jeunes et des femmes démocrates. Pas de police. Pour lui, c'est la meilleure façon d'éviter les débordements qui ont eu lieu en Tunisie et en Egypte. Mais cela n'empêche que le peuple marocain veut des changements dans tous les domaines. Il dénonce la corruption qui ronge l'Etat de haut en bas comme une gangrène et demande que le roi, jeune et compréhensif des aspirations du peuple, effectue les changements souhaités.
Vers 16 heures, une grande foule s'installa à la grande place de Casablanca. Pas de police pendant deux heures, les manifestants avaient lancé des slogans demandant moins de pouvoir au roi et plus de pouvoir au peuple et aux institutions.
Vers 20 heures, la place a retrouvé son calme. Au bar très proche de l'hôtel, le garçon, membre du parti socialiste, m'a dit : «Ecoutez, mon ami tunisien. Nous, Marocains, nous ne voulons pas abolir le régime monarchique… Il reste notre ceinture de sécurité contre les divisions ethniques, surtout… Mais nous voulons des changements… Nous demandons une vie meilleure surtout pour les classes pauvres et moyennes… Et nous refusons le fondamentalisme… Nous sommes tous musulmans… Et personne ne peut prétendre qu'il est le représentant d'Allah sur terre !»
Lundi 21 février. Une journée très calme. Je l'ai passée dans le lit à lire des journaux et des livres et à suivre les évènements de Libye.
Le soir, j'ai rencontré mon ami, l'écrivain égyptien Montaser Al Kaffech, invité lui aussi à la Foire du livre de Casablanca. Il m'a dit : «Vous, les Tunisiens, vous êtes les éclaireurs… C'est grâce à vous que l'Egypte a bougé… Et voilà que la Libye et d'autres pays arabes bougent aussi… Il faut que le monde arabe change… Ce serait douloureux de quitter ce monde sans le voir changer!».


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