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Descente aux enfers et séquelles à vie
Enquête - Torture à huis clos — Des victimes témoignent
Publié dans La Presse de Tunisie le 16 - 03 - 2011

Tel qu'il est clairement rapporté par la Ligue tunisienne de défense des droits de l'Homme, mais aussi tel qu'il est raconté par les ex-détenus mêmes, l'état des lieux dans les prisons suscite l'inquiétude à propos de la réintégration de ces derniers dans la vie quotidienne. Seront-ils aptes à reprendre leur vie normalement, comme si de rien n'était ? Comme si leur dignité ne s'était pas effritée à coups de matraque, de pied et de poing ? Comment affronter, désormais, en tant qu'ex-détenus le regard de la société ? Les spécialistes en psychiatrie et en sociologie donnent leur avis sur les séquelles psychologiques de l'après-torture et l'appui nécessaire à la réinsertion des ex-prisonniers dans la communauté.
Séquelles psychologiques d'après-torture
Bouleversé à vie
La torture laisse immanquablement des traces, qu'elles soient physiques ou morales. Les séquelles psychologiques de cette forme de violence commencent à influer sur la victime aussitôt l'action entamée.
Selon l'avis du Dr Sofiane Zribi, psychiatre, psychothérapeute et sexologue, la torture se définit comme l'une des formes de violence qu'on exerce sur un sujet pour briser sa volonté et sa personnalité afin de l'amener à coopérer, à dénoncer certaines personnes ou, simplement, à se soumettre à l'autorité de ses tortionnaires. «D'emblée, on comprend que la torture a en fait pour but d'aboutir à un résultat psychologique: le sujet torturé va ainsi manifester des réactions psychologiques dans l'immédiat, à moyen et à long termes», déduit Dr Zribi.
Pour ce qui est des réactions immédiates, elles concernent les réactions manifestées au moment de l'action et celles manifestées immédiatement après. Dans la première étape, elles varient selon les sujets. «Certaines victimes crient, s'expriment. D'autres recourent à une attitude infantile, régressive en suppliant les tortionnaires d'arrêter.
D'autres encore manifestent des réactions de défi en n'hésitant pas à insulter leurs agresseurs. Il y a lieu de noter que certaines victimes, en revanche, restent silencieuses face à la torture. Elles subissent des douleurs atroces sans rien laisser entendre», explique notre psychiatre.
Immédiatement après la séance de torture, le sujet se sent profondément brisé de l'intérieur. Il éprouve, ainsi, le besoin de se retrouver avec lui-même. Dr Zribi indique que certains optent pour une attitude fœtale. Ils refusent de communiquer avec autrui et préfèrent se taire ou exprimer leurs douleurs par les pleurs.
Par ailleurs, et psychologiquement, la victime de torture est en proie à un profond sentiment de tristesse, d'inhibition et d'incapacité à réfléchir. «Ce sentiment se trouve, parfois, mêlé à des sentiments de honte et de culpabilité lorsque la victime a fini par céder et dénoncer ses complices», fait remarquer Dr Zribi.
Les séquelles psychologiques résultant de la torture à moyen terme sont placées sous le signe de la tristesse et de la dépression. Le spécialiste mentionne diverses manifestations de cet état psychologique, notamment la perte d'appétit, l'insomnie, le dégoût par rapport à soi, par rapport à sa propre humanité et par rapport à la nature humaine en général. «C'est au cours des semaines qui suivent la séance de torture que les victimes, en proie au désespoir, peuvent aller jusqu'à commettre des tentatives de suicide».
A long terme, les personnes ayant subi la torture vivent un stress post-traumatique. Il s'agit d'un état de dépression sévère, intense, où le sujet est confronté aux réminiscences pénibles de la torture. Dr Zribi parle également d'éventuelles attaques de panique, de cauchemars durant lesquels la victime revit les séances de violence passées. «On assiste, également, à un réaménagement total de la personnalité soit sur un mode dépressif soit sur un mode paranoïaque. Le sujet se sent persécuté, il devient agressif, intolérant avec une envie folle de venger et de se venger», renchérit le psychiatre. Et d'ajouter que la torture, du fait de sa gravité, doit être mise sur un pied d'égalité que l'assassinat, «car, conclut-il, quand bien même le sujet resterait vivant, c'est sa personnalité, son être profond qui sont remis en question, brisés et qui en est bouleversé».
D.B.S.
Témoignages : El Fahem Bou Kaddous, journaliste, syndicaliste, militant et ex-détenu politique
Un flash-back en enfer
El Fahem Bou Kaddous compte parmi la longue liste de militants tunisiens qui n'ont pas hésité à dénoncer l'oppression, les atteintes aux droits de l'Homme et qui ont œuvré pour que l'opinion publique soit éclairée et que le fléau soit stoppé. Il est également — et par conséquent— l'un des ex-détenus d'opinion qui ont enduré des actes de torture et de barbarie au sein des postes de police, du ministère de l'Intérieur et dans les établissements carcéraux.
Lui, c'est un confrère. Journaliste depuis 2003 exerçant au journal électronique «Site internet alternatif» ( Paris ) et depuis 2006 à la télévision indépendante «Dialogue Tunisien» ( Italie), il a la verve du militantisme dans le sang; une qualité qui était condamnée par l'ancien régime.
En effet, il était condamné pour la première fois suite à une action syndicale, menée par l'Uget dans les régions de Sousse, Kairouan et Tunis, suite à l'annonce d'un programme décidé par l'Etat pour «réformer» le système de l'enseignement. «La réaction de l'Etat était alors fort opprimante. Les forces de l'ordre ont arrêté bon nombre de militants. Pour ce qui est de la faculté des Lettres et des Sciences humaines de Kairouan où j'étudiais, il y a eu 30 arrestations dont deux femmes», indique M. Bou Kaddous qui s'est enfui et a continué son parcours. Un parcours qui nécessite conviction, ténacité et discrétion. «J'avais alors vécu trois ans dans la clandestinité en rompant les liens avec mon entourage familial et en empruntant des identités fictives. Entre-temps, on m'a condamné à cinq ans de prison», ajoute-t-il.
En février 1998, les forces de l'ordre ont arrêté tout un groupe de syndicalistes, d'hommes de loi, de politiciens et d'étudiants qui ont fait circuler un texte dénonçant les pratiques des familles au pouvoir et intitulé : «Les familles qui pillent la Tunisie». «A cette époque, le problème de la corruption n'était pas traité. Le texte a eu l'effet d'une bombe qui a fort dérangé Ben Ali au point que ce dernier a chargé une équipe spécialisée pour arrêter les militants auteurs de ce texte. Je me suis caché pendant une année», indique M. Bou Kaddous.
C'était un dimanche pas comme les autres. Une vingtaine d'agents et trois voitures relevant de la police rôdaient autour de la maison d'El Fahem Bou Kaddous. Sorti de chez lui, il a été arrêté. L'un des agents lui a enlevé ses lunettes de vue, l'autre lui a mis un sac noir sur la tête. Direction: ministère de l'Intérieur où l'attendent un impatient interrogatoire et le couloir de la terreur. «Arrivé au ministère de l'Intérieur, c'est le responsable même qui m'interroge sur les trois autres militants recherchés, à savoir Abdel Jabbar Maddouri, Samir Taâm Allah et Hamma Hammami. Niant leur connaissance, le responsable a demandé aux tortionnaires de me prendre en charge», se souvient-il.
Et comment oublier le couloir de la terreur? Un long et interminable couloir sans issue, barré par cinq ou six robustes tortionnaires qui se sont abattus sur lui, multipliant, trois heures d'affilée, des coup anarchiques sans interruption. «Puis, on m'a mis à nu et on m'a donné une roue que je devais tenir au-dessus de ma tête pendant des heures. J'avais subi 12 heures de torture non-stop, à recevoir des coups de matraque et des coups de poing et le tout sans la moindre discussion», raconte notre confrère. Et d'ajouter que les bourreaux s'appliquaient à frapper sur la tête; une technique qui, selon notre interlocuteur, provenait d'Israël depuis les années 90 afin de ne laisser aucune trace de sévices. «Ces coups engendrent de terribles maux de tête ainsi que des maux oculaires. Le pire, c'est que cette torture avait lieu en présence d'un médecin», note M. Bou Kaddous.
Ne supportant plus ces coups, notre confrère( asthmatique depuis 20 ans) est tombé K.-O. Il leur a indiqué qu'il était asthmatique et qu'il avait fort besoin de prendre ses médicaments. «Ils m'ont répondu négatif, indique M. Bou Kaddous, car de toute façon et selon leurs dires, je n'en sortirai pas vivant. Mon cas s'est vite aggravé et j'ai eu une crise d'asthme. Paniqués, ils m'ont emmené à l'hôpital Mongi-Slim à La Marsa. Le médecin leur a dit que de toutes les façons mon état était critique et que je ne tiendrai pas longtemps. Le lendemain, après m'avoir prodigué les soins de secours appropriés, on me ramena directement au couloir de la terreur dans le but de décrocher quelques informations».
El Fahem Bou Kaddous a passé 17 mois en prison, dont 9 mois sans lit, contraint de dormir à même le sol. Asthmatique, supportant mal les conditions fort dégradées de la prison 9-Avril, il souffrait de crises récurrentes. Après 9 mois passés sans avoir bénéficié d'un contrôle médical, le médecin lui avait prescrit un traitement à base de corticoïdes qui a fini par laisser des traces à vie. Il a même eu à utiliser un médicament périmé. «La pire forme de la torture consiste à être défendu de parler avec qui que ce soit. Passer des mois contraint au silence, à la non-communication», nous confie-t-il très amer.
El Fahem Bou Kaddous a été relâché suite à une forte pression exercée par les organisations nationales et internationales des droits de l'Homme sur le système policier du président déchu.
D.B.S.
Les victimes témoignent
Mokhtar Ismaïl, 69 ans, fondateur du consulat général de Tunisie auprès des gouvernements de l'Otan (USA, G-B et France) et ex-directeur du bureau à Bonn de l'agence Tunis-Afrique Presse (TAP)
«Tout a commencé en 1988, plus précisément le 25 septembre lors d'une réunion d'un grand nombre de journalistes à la maison de la culture Ibn Khaldoun, une réunion durant laquelle j'ai osé mettre en garde l'opinion publique contre le danger du sinistre général qui avait pris la Tunisie en otage. J'ai enduré, alors, six ans, quatre mois et 20 jours d'enfermement dans plus de 16 prisons, avec un lot quotidien de torture et de tentatives de liquidation. En effet, on m'avait arrêté le 1er novembre 1988, et ce, sans procès, sans interrogatoire. On m'avait conduit directement à la prison, car j'en savais trop sur le dictateur. Je me souviens des formes de torture que j'avais subies, une véritable descente aux enfers. En 1991, l'un des directeurs de ces prisons m'avait mis à poil, menotté les mains et m'avait frappé avec des matraques jusqu'à évanouissement. On m'a emmené par la suite vers un bureau et j'ai dû marcher à genoux plus de 600 mètres. Ensuite, on m'a placé dans une cellule remplie d'eau.
J'avais les mains et les pieds menottés. Traumatisé, j'étais tombé dans le coma pendant sept jours. Il faut dire que durant les années d'enfermement j'étais tombé cinq fois dans le coma. J'avais même passé une semaine dans la cave du ministère de l'Intérieur où j'ai subi toutes sortes de maltraitance et de sévices corporels : coups, accrochage au plafond, introduction de bâtons dans l'anus... On m'avait placé également dans une cellule d'homosexuels afin qu'ils me provoquent et m'humilient. Mais la chose qui m'a, sans doute, le plus terrorisé c'est lorsqu'on m'a mis dans une cellule avec un explusé de Lyon qui avait le sida. C'était en 1993. Voulant m'attaquer pour me contaminer, je me suis défendu en l'agressant et en maintenant sa gorge sous mon pied. C'est alors qu'il m'a tout avoué: il a touché de l'argent pour me contaminer».
Avis du Dr Moëz Ben Hmida, sociologue
Indispensable prise en charge psychologique des détenus
Comment survivre à la torture physique et morale depuis le moment de l'arrestation et après la période d'emprisonnement ? Comment ramasser les débris d'une personnalité fracturée et d'un soi lésé et renouer avec une société au regard hostile sinon méfiant? Réintégrer la société après une descente aux enfers carcéraux n'est pas chose facile. Selon le Dr Moëz Ben Hmida, sociologue, la réinsertion dans la société dépend de la préparation psychologique à cette reprise. Une préparation qui devrait être assurée depuis les établissements carcéraux mêmes. " Cette préparation est très importante dans la mesure où elle permet au détenu de pouvoir gérer désormais le regard des autres souvent empreint d'agressivité verbale ou symbolique. Les détenus, récidivistes, ont le statut de criminels : de quoi légitimer le regard social hostile", indique Dr Ben Hmida.
A défaut de changer la société et compte tenu de la fragilité psychologique des détenus, notamment ceux qui ont été violentés, une prise en charge psychologique s'impose. Toujours selon l'avis du sociologue, la société civile se doit de jouer un rôle capital dans la prise en charge de ces personnes à besoins spécifiques. "Ces personnes ont besoin de thérapie pour évacuer tout ce qu'elles ont accumulé durant la période d'incarcération. Pour ce, la mise en place et la multiplication des associations de prise en charge psychologique s'imposent", propose notre sociologue.
D.B.S.


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