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Dix-sept semaines pour lever le doute
Contrepoint
Publié dans La Presse de Tunisie le 14 - 06 - 2011


Par Khaled TEBOURBI
Quitte à «remâcher le morceau», on reviendra sur la Constituante. Pas pour en contester le choix ou en rediscuter les délais, c'est jugé déjà. Mais parce que, malgré tout, malgré l'ampleur des débats qu'elle a suscitée, malgré le consensus qui a fini par s'établir autour d'elle, bien des points la concernant restent à éclaircir.
Un rappel d'abord : l'option de la Constituante n'est pas née du suffrage universel. C'était seulement la tendance du pays, exprimée par le sit-in de la Kasbah 2, et concrétisée par le Haut comité de la défense et de la réalisation des objectifs de la révolution. Si un rassemblement de milliers de jeunes des régions devant le siège du gouvernement, et l'avènement d'une instance regroupant plus d'une centaine de représentants des partis (pas tous) et des organisations de la société civile, suffisait à légitimer l'option, nul ne pouvait en jurer à l'époque, et nul ne peut en jurer encore. Mais qu'importe, c'était l'esprit ambiant, c'était la volonté dominante. Qui plus est, il y avait, chez tous, le désir de rompre avec les institutions du régime déchu, de faire table rase d'un sombre passé. Ceci ajouté à cela, a conforté l'idée d'une Constituante, lui conférant une juste dose de légalité. Juste, mais il faut bien en convenir, pas forcément unanime. D'autres franges de la société se sont prononcées depuis, d'autres partis politiques (laissés en dehors du Haut comité) se sont déclarés favorables à un référendum sur des modèles de Constitution, exemple de la récente «initiative pour la République». On ne dit pas qu'il faille revenir sur ce qui a été décidé, mais on a du mal à s'expliquer certaines certitudes, notamment de la part de quelques grandes formations politiques qui parlent de Constituante et d'élection d'une Assemblée constituante comme s'il s'agissait de l'unique recours possible, et qui se démènent comme jamais pour placer des candidats, tisser des alliances, en un mot pour peser sur le vote et déterminer la configuration du nouvel Etat. Cette attitude et ces certitudes prêtent, en fin de compte, à suspicion. Et si ce n'était pas seulement l'idée de la Constituante — l'idée, seule, de faire table rase d'un sombre passé — qui motiverait le comportement de ces partis ? Si ce n'était qu'ambition de pouvoir, tentation de l'autorité ?
Et la Constitution ?
Mais le doute ne s'arrête pas à l'option de la Constituante. Il se prolonge dans la façon avec laquelle elle est communiquée aux Tunisiens.
Autre zone d'ombre, car sur ce que l'on observe voilà plus de trois mois, de cette Constituante, on ne présente que l'aspect élections. Classe politique, gouvernement provisoire, médias mêmes ne focalisent que sur les candidatures, sur les programmes des partis, sur les idéologies. Et presque «black out» sur ce qui est la principale tâche de la Constituante : doter le pays d'une Constitution démocratique, jeter les bases constitutionnelle de la future République. Tout se passe comme si le vote du 23 octobre 2011 (celui du 24 juillet, ou celui du 16 octobre) devait décider définitivement de notre avenir politique. Tout se passe comme si doter le pays d'une Constitution était chose accessoire, et que le plus important aux yeux du Haut comité, de tous ceux qui y siègent, du gouvernement provisoire, des médias, était d'élire nos gouvernants de toujours. Ce qui se passe, et qui reste sujet à confusion et à inquiétude, c'est que, insensiblement, subrepticement, le fait électoral prend le pas sur l'acte constitutionnel, le processus du pouvoir sur celui de la Constitution.
Ahmed Ben Salah qualifiait, l'autre soir, le consensus autour de la date de la Constituante, de «consensus vicié». Il n'a peut-être pas tort. Si l'on s'entend sur une date et que, par ailleurs, on continue, chacun de son côté, à nourrir et mûrir des visées politiciennes, c'est que, quelque part, voire à l'origine, l'option de la Constituante était foncièrement détournée de son but.
Inquiétude, confusion, mais rien n'est compromis encore. En dix-sept semaines, bien des erreurs peuvent être rattrapées. On peut corriger des démarches, lever les masques, dissiper les doutes. C'est affaire de scrupule et de conscience. Il en est bien temps.


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