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Les deux ou trois choses que nous pouvons déjà savoir de la Révolution
OPINIONS
Publié dans La Presse de Tunisie le 19 - 02 - 2011

Lorsque dans deux ou trois ans, nous aurons mis en place nos nouvelles institutions, nous aurons guéri nos blessures, nous aurons remis dans la bonne direction notre nouvel appareil de production, nous aurons oublié ce que cela veut dire «régions intérieures» et «régions extérieures !?», nous aurons institutionnalisé le réseau politique et social qui va canaliser l'énergie de la jeunesse, nous aurons commencé à concilier notre système de formation avec notre système de production, nous aurons laissé décanter notre système médiatique actuellement aussi bouillonnant que désordonné, alors, ce jour-là, nous porterons un regard distancé par rapport à notre immense stress de nos jours d'aujourd'hui et nous nous dirons : «Bien que nous ayons pas trop mal fait, nous aurions peut-être pu mieux faire».
Car, ce qui frappe en Tunisie, pendant la présente période sensible et délicate que nous vivons, est que les Tunisiens ont du mal d'être à la hauteur d'eux-mêmes. En effet, le pays nous dit tous les jours que cette nation et ce peuple disposent de la confiance en soi et des moyens nécessaires pour traverser la passe difficile dans laquelle nous nous trouvons et pourtant, quelque part, une sorte de doute nous ronge concernant cette capacité, certes indéfinie et insaisissable mais bien réelle, sinon on ne comprendrait pas comment ce pays continue malgré tout à tourner alors qu'il se trouve sous l'effet d'un traumatisme d'une ampleur à peine imaginable.
Or, le doute vient en bonne partie des élites. Paradoxalement, pas nécessairement du côté des élites qui ont été associées d'une manière ou d'une autre à la gestion et l'administration du pays qui, bien qu'elles aient côtoyé le mal de trop près et, hélas, pour certaines d'entre elles, elles n'ont pas pu se soustraire à la contamination, elles ont gardé, pour celles qui ont su suffisamment se préserver, un certain sens de l'Etat, du service public et de la continuité de la nation, de sorte que, leur souci majeur est aujourd'hui de retrouver le simple mais vital équilibre de la «station debout», lorsque tout tangue, à tous les niveaux et dans tous les sens.
Ainsi, le doute viendrait un peu trop souvent du côté des élites de la «contestation» — qui n'ont rien à voir avec le puissant mouvement spontané des jeunes qui a fini par terrasser le pouvoir et le jeter à même le sol — même si, en faveur de ces élites, il s'agit de commencer par reconnaître le grand mérite de leur esprit de résistance et de leur sens du sacrifice pour l'idéal de démocratie et de droits de l'Homme, là ou beaucoup d'autres ont trop péché par démission et par abandon.
Mais la légitimité et la fierté de ceux qui ne se sont jamais départis, à un degré ou un autre, de leur responsabilité vis-à-vis de l'histoire de leur pays, ne peut pas faire oublier la réalité de l'échec historique de ces élites. Pendant la très longue histoire du régime de parti unique qui s'est transformé en système mafieux, ils n'ont rien pu réaliser de significativement remarquable. Et cela pour une seule raison, celle d'avoir accordé la priorité au confort intellectuel et sentimental de l'appartenance idéologique sur celui de l'effort politique du compromis, en faveur de l'unique demande nationale qui devait primer sur tout le reste, celle de la démocratie.
Il ne faudrait pas que nous attendions trop longtemps pour commencer à revisiter notre histoire pas toujours glorieuse sue ce plan-là, qui a été trop souvent mitée par l'esprit groupusculaire de certaines élites de la contestation et de leur tendance presque naturelle à la division en chaîne, ce qui a miné jusqu'à l'os l'histoire des oppositions tunisiennes et paralysé toute marche nationale significative vers l'émancipation.
Chacun y a été trop souvent avec ses conditions préalables et «non négociables», que ce soit pour un unionisme arabe mythique et éclaté entre mille chapelles, ou pour un socialisme tellement indéfini qu'il ouvrait la porte aux interprétations les plus fantaisistes, ou un islamisme porteur de tous les risques de déviation au vu des graves dérapages qui caractérisent l'histoire de la région depuis des décennies, alors que l'essentiel, auquel presque personne n'a voulu y penser ou très insuffisamment, était de bâtir le plus petit commun dénominateur pouvant rassembler le plus grand nombre de «numérateurs» dans ce rapport tellement inégal avec un pouvoir aussi répressif, et cela en faveur de l'unique plateforme minimale dont toujours a eu besoin le pays, celle de la liberté, de la dignité et de la démocratie.
Et même aujourd'hui, après la révolution, nous ne sommes pas encore guéris de la maladie de la division et de la surenchère. C'est ainsi que l'on tente, encore aujourd'hui, de mettre en doute que le pays n'a plus d'autre choix possible que d'avancer, certes de manière imparfaite, parfois désordonnée, même de temps en temps erronée, mais dans un «sens unique», pour la bonne et simple raison qu'il n'existe plus d'autre sens, sauf celui que tentent de créer les forces désespérées qui ont tout perdu, mais qui sont encore en état de panique générale, y compris pour tenter l'impossible et l'absurde retour en arrière.
Continuer à jouer au plus fin, parce qu'il y aurait des partisans de cette historique transformation — déjà largement entamée — qui seraient plus convaincus que les autres, cela ne convainc personne. Provoquer une surenchère sur la «légitimité», alors que le pays cherche, périlleusement, la sortie légale et institutionnelle qui pose le moins d'accrocs, n'ajoute rien. C'est ainsi que, concernant la feuille de route constitutionnelle par exemple, trancher en faveur d'une première étape qui consisterait à élire une assemblée constituante et «légiférante», après avoir trouvé une forme acceptable pour «démissionner» les assemblées actuelles, ce qui permettrait de doter le pays d'une Constitution permettant de fixer la nature du régime et d'engager sur cette base les élections, ou plutôt opter pour l'autre alternative, qui commencerait d'abord par l'élection présidentielle, parce que cela serait plus conforme à l'esprit et la lettre de la Constitution actuelle qui ne permet pas au président «provisoire» de dissoudre les assemblées existantes, pour permettre par la suite au président nouvellement élu de dissoudre les assemblées existantes et appeler à l'élection d'une constituante, entre ces deux options donc, dont le choix — pour l'une ou l'autre des options — est rendu difficile non pas par on ne sait quelle volonté de méfaire mais par la complexité des processus en jeu et la non-évidence des réponses; faire donc émerger un tel choix reste une question de confiance mutuelle et de consensus national, qui ne devrait permettre à personne de s'autoriser de mettre en doute la bonne foi des autres ou de s'arroger on ne sait quel statut de gardien unique de la révolution qui le rendrait plus légitimement vigilant que les autres.
Dans ces moments très particuliers que vit la Tunisie, il s'agit pour chacun d'avoir autant de sens que de décence pour ne pas trop donner l'impression de s'approprier pour soi-même quelque chose qui désormais est la propriété de tous, sans exception.
Introduire plus de sérénité, malgré les risques, constitue la meilleure manière de maîtriser lesdits risques. Le peuple a besoin d'entendre les élites parler de la même voix pour le rassurer, même s'il faut que tous ceux qui essaient de s'autorassurer évoquent de la même manière et en diapason la nécessité de faire attention aux dérapages.
Une transition qui se ferait dans la peur, la suspicion, la surenchère et le chantage ne peut produire qu'une mauvaise après-transition. Si nous avions pu avoir dans le passé un meilleur esprit de consensus, Ben Ali n'aurait pas autant régné ni même Bourguiba d'ailleurs. Une méfiance aussi systématisée et généralisée peut devenir mauvaise conseillère. L'esprit partisan exacerbé ou le désir trop enflé d'accéder aux plus hautes responsabilités doivent désormais être dénoncés comme étant des survivances d'un passé dont les porteurs n'ont encore rien compris à une révolution avant tout culturelle, celle de ceux qui ont refusé et qui refuseront tout ce qui ressemblera de près ou de loin à la tentation de les spolier de l'appropriation du morceau de souveraineté qui désormais revient à chacun et qui sera revendiqué et exercé par chacun, sans autre forme de médiation.
Il ne s'agit pas pour autant, en affirmant cela, de verser dans la démagogie de la «démocratie directe», dont on sait ce qu'elle vaut dans des pays très proches de nous, le rôle des partis politiques restant irremplaçable et incontournable en démocratie moderne; car, si le paysage politique tunisien paraît par moments aussi déboussolé, c'est à cause du déficit en matière d'engagement politique des citoyens dans les partis.
Or, ce déficit a ses raisons. L'offre politique n'arrive pas encore à susciter la demande qui convient. On hésite devant la «marchandise» que l'on propose aux jeunes et à la société. Les partis ne peuvent pas ainsi faire l'économie d'une révolution dans un pays lui-même en révolution. C'est seulement lorsque des partis entièrement rénovés auront commencé à canaliser le nouveau souffle révolutionnaire, qui est en travail dans notre pays, que nous réussirons à mieux maîtriser l'étape transitoire actuelle et semer les bonnes graines de l'après-transition.
B.R.
* Homme politique et expert économiste


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