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L'étoile des poètes
L'Irakienne Nazik Al Malayka
Publié dans La Presse de Tunisie le 24 - 06 - 2011

• «Le silence est la poésie endormie», N. Al Malayka
Sa famille lui a choisi un nom qui fait rêver : Al Malayka, (les anges). Son père, un homme passionné de littérature, d'histoire et surtout de grammaire, était un fervent défenseur des idées de progrès et de libéralisme prêchées par les grands penseurs de la «Nahdha» (renaissance). Sa mère, une femme d'une beauté éblouissante et d'une sensibilité extrême, écrivait la poésie et apprenait par cœur des dizaines de poèmes arabes anciens. Son poète préféré était Jamil Sidki Al Zahawi (1863-1936), le premier en Irak à avoir défendu vigoureusement l'émancipation de la femme. Le jour de sa mort, elle avait écrit une élégie en sa mémoire qui avait fait pleurer son mari ainsi que d'autres membres de la famille.
Nazik Al Malayka vit le jour en 1923, par une journée chaude du mois d'août. On l'avait appelée Nazik, qui veut dire «étoile». Plus tard, elle sera l'étoile des poètes arabes‑: «Mon père m'avait choisi le nom d'une femme syrienne qui avait combattu l'empire ottoman. Quand ma mère avait accouché d'une seconde fille, deux ans plus tard, ma grand-mère ainsi que certains membres de la famille étaient mécontants‑: deux filles, c'est trop», avaient-ils dit. Mon père avait répliqué calmement‑: “Quelquefois, une fille vaut bien mille hommes!”. Ce n'est qu'en 1929, que ma mère accoucha d'un garçon!».
Férue de Abdelwahab
Très tôt, la petite fille Nazik, s'était passionnée pour la musique. Il n'y avait pas la radio, mais les phonographes étaient à la mode, surtout chez les familles aisées de Baghdad. Avec son oncle Jamil, qui était plus âgé qu'elle de deux ans seulement, elle passait de longues heures à écouter les chansons du grand musicien égyptien Mohamed Abdelwahab. Quelquefois, elle se mettait près de sa mère qui lui lit à haute voix des poèmes classiques. Les fêtes religieuses attiraient aussi la petite fille. En écoutant les hommes en blanc réciter le Coran à la lumière des bougies, elle a du mal à retenir ses larmes.
A l'école, la petite fille Nazik avait manifesté une intelligence qui étonna ses instituteurs. Elle aimait surtout les séances de langue arabe et de langue anglaise. Elle s'intéressait aussi à la chimie, à l'astronomie et à l'histoire. Seules les mathématiques lui posaient des problèmes.
A l'âge de dix ans, elle avait lu un de ses poèmes à son père. Découvrant une petite faute de grammaire, celui-ci s'est mis en colère et lui avait dit, d'un ton sévère‑: «Avant d'écrire de la poésie, il faut tout d'abord maîtriser les règles grammaticales!». La petite fille avait passé une nuit troublée. Le lendemain, elle s'était mise à étudier minutieusement les livres de grammaire. En même temps, elle lisait tous les livres et les revues qui se trouvaient dans la riche bibliothèque de son père‑: «Mon père achetait toutes les revues littéraires, surtout celles qui venaient du Caire et de Beyrouth. Grâce à ces revues, j'ai pu avoir une idée sur les activités littéraires en dehors de mon pays!».
Au lycée secondaire, la passion de la jeune fille, âgée maintenant de 15 ans, pour la musique et la poésie avait pris une nouvelle tournure. Maintenant, elle ne lisait pas seulement les grands poètes arabes classiques, mais aussi les poètes anglais comme Shakespeare, Shelly, Byron, Keats et d'autres. Elle fréquentait assidûment le centre culturel anglais à Baghdad pour assister à des conférences, à des concerts de musique, voir les films et discuter avec le grand orientaliste britannique, Desmond Stewart. En même temps, elle prenait des leçons de musique, souhaitant ainsi devenir une musicienne célèbre. Puis elle s'était éprise de philosophie. Le philosophe allemand Schopenhauer l'intéressait plus que tous les autres philosophes. «La lecture des livres de philosophie avait attiré mon attention. Sur les problèmes du temps, de l'être, de l'existence, ainsi que sur d'autres problèmes métaphysiques. Après avoir lu Schopenhauer, j'étais devenue plus encline à la solitude qui est l'espace réel du vrai poète et du vrai penseur!»
Quand elle trembla devant le micro
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l'Irak connut, comme de nombreux pays, une période noire. Le roi Ghazi, âgé alors de 17 ans seulement, et bien aimé par son peuple, mourut dans un accident de voiture. Croyant qu'il s'agissait d'un complot, les masses envahirent les rues de Baghdad pour protester contre l'occupation anglaise. La seule consolation pour la jeune Nazik, était la poésie. Elle écrivait nuit et jour. Puis la radio de Baghdad, nouvellement inaugurée, l'invita le 30 juillet 1940 pour réciter ses poèmes. Devant le micro, elle tremblait d'émotion. Une certaine peur lui pinçait le cœur. Sa voix s'éleva. Pendant quelques instants, elle oublia tout, voyageant loin, très loin dans le merveilleux monde de la poésie…
Vers la fin de l'année 1948, Nazik Al Malayka avait publié son premier recueil de poèmes intitulé : «La maîtresse de la nuit». Le succès fut immédiat. Les critiques avaient surtout insisté sur «le pessimisme schopenhaurien qui régnait sur la totalité des poèmes. Expliquant les raisons de ce pessimisme, Nazik Al Halayka avait écrit : «En écrivant les poèmes de mon premier recueil, j'étais possédée par l'idée de la mort prématurée. J'avais aussi horreur de la colonisation britannique et je ne voyais pas comment mon pays pouvait accéder à la liberté et à l'indépendance. La troisième raison de mon pessimisme était les conditions déplorables dans lesquelles vivaient les femmes irakiennes et arabes en général».
Mais la poésie paraissait insuffisante. Pour défendre les idées de progrès et de liberté auxquelles elle croyait vivement, Nazik Al Malayka avait publié plusieurs essais, et prononcé plusieurs discours pour défendre surtout l'émancipation de la femme : «Tant que l'importance de la femme restera liée au mariage et non à ses capacités intellectuelles, tant qu'elle demeurera l'esclave de l'homme et des vieilles traditions. Dans une pareille situation, notre société n'accédera jamais au vrai progrès et à la vraie démocratie et l'homme ne jouira jamais de sa pleine liberté. Même la langue devrait être changée car jusqu'à maintenant on a l'impression qu'elle traite la femme comme un être inférieur à l'homme!».
Alors qu'elle se délectait encore du succès de son recueil : «La maîtresse de la nuit», une épidémie de choléra ravagea l'Egypte. Les morts se comptaient par centaines chaque jour. Secouée par cet événement douloureux, elle voulut écrire un poème. Mais les mots lui avaient résisté comme des pierres. Découragée, elle s'étendit sur le lit pour écouter la radio. Une heure passa. Proie à une lourde angoisse, Nazik Al Malayka se leva, prit un carnet et se dirigea vers le jardin de la maison.
Là, elle s'assit et commença à écrire fiévreusement. Mais ce qu'elle écrivait n'obéissait à aucune règle de versification. Sentant qu'elle était en train de créer quelque chose de nouveau, une grande joie envahit son âme. La voilà légère, entourée de lumière. Elle quitta le jardin en répétant à voix basse :
La mort, la mort, partout la mort
Toute l'humanité se plaint et souffre des
crimes de la mort !
Le soir, elle déclara à ses parents qui n'avaient pas aimé son texte : «Ce que j'ai écrit va révolutionner la poésie dans tout le monde arabe!»
Elle eut raison!
Elle révolutionna la poésie
Le poème intitulé «Le Choléra», inspiré par l'épidémie qui avait frappé l'Egypte en 1947, était le premier poème qui avait «désobéi» réellement aux règles strictes et traditionnelles, vieilles de plusieurs siècles. Il ne tarda pas à influencer de nombreux jeunes poètes, non seulement en Irak, mais aussi dans tous les pays arabes. Vers la fin des années 40, Nazik Al Malayka était le chef de file d'un nouveau courant poétique qui avait pour la première fois mis fin à la domination de la versification classique.
En 1949, Nazik Al Malayka avait publié son deuxième recueil intitulé : «Eclats et Cendre» contenant tous les poèmes écrits sous le signe de la versification libre. Elle l'avait dédié à sa sœur Ihsan avec les mots suivants‑: «Ceci est le fruit d'un travail qui a duré deux ans. Je le dédie à ma chère sœur Ihsan avec toute la folie des éclats et la tristesse de la cendre».
Dans l'introduction, elle avait écrit : «Je crois qu'il est temps de mettre fin à une poésie liée à une tradition si vieille et si épuisée qu'elle ne peut plus répondre ni au rythme ni aux exigences de la vie actuelle. La langue arabe doit se rajeunir pour pouvoir exprimer les nouvelles angoisses et les nouveaux espoirs».
Après la parution de son deuxième recueil, Nazik Al Malayka affronta une violente tempête. De nombreuses critiques avaient pris «Eclats et cendre» comme «une grave atteinte à la vraie poésie». D'autres l'avaient considéré comme «le bavardage d'une jeune fille déséquilibrée». Des inconnus en colère ne cessaient de la menacer par téléphone. Mais Nazik Al Malayka avait conservé son calme et son franc-parler.
Répondant aux attaques, elle avait publié un article où elle avait écrit: «Imiter est toujours un signe d'esclavage. Et puisque les poètes d'aujourd'hui n'ont fait jusque-là qu'imiter les maîtres anciens, je n'hésite pas à les traiter d'«esclaves du passé». L'art, je veux dire le vrai art, est toujours lié à la liberté et à l'aventure. C'est pour cette raison que la plupart des artistes authentiques, qu'ils soient poètes, romanciers, peintres, ou autres étaient toujours en contradiction avec les goûts et les idées de leur époque. Le vrai artiste ne craint pas les chemins difficiles et tortueux. Au contraire, il les considère comme son destin, auquel il ne peut échapper !».
Après un long séjour aux Etats-Unis, Nazik Al Malayka revint dans son pays en 1957 pour enseigner la littérature anglaise à l'université de Baghdad. En cette même année, elle avait publié un troisième recueil de poèmes. Elle avait écrit aussi des nouvelles, des essais critiques. De temps en temps, elle effectuait des voyages au sud et au nord de l'Irak. Quand la monarchie fut abolie par une révolution violente et sanglante, en juillet 1958, Nazik Al Malayka crut un moment qu'elle allait accéder enfin à la vraie démocratie ; mais ses joies et ses espoirs furent vite balayés : «Le nouveau pouvoir n'avait pas tardé à trahir le peuple et à écraser la révolution sous les bottes des soldats!».
La mort dans l'âme, Nazik Al Malayka était partie au Liban pour y passer l'année 1959-1960. En 1961, elle s'était mariée avec un universitaire irakien et avec lui elle était partie enseigner à l'université du Koweït. En 1962, elle avait publié un livre d'essais critiques intitulé : «Les grandes questions de la poésie moderne», considéré jusqu'à nos jours comme une référence essentielle à la poésie arabe moderne au cours de la deuxième moitié du XXe siècle.
Les trois dernières décennies de sa vie étaient tragiques. Gravement malade, épuisée par les grandes catastrophes et les guerres qui avaient frappé son pays, Nazik Al Malayka avait choisi de vivre dans le silence, presque complètement isolée du monde.
Les rares gens qui avaient eu la chance de la voir au cours des dix dernières années de sa vie avaient parlé d'une vieille femme qui se déplaçait comme un spectre dans sa maison, prononçant des bribes de phrases difficiles à déchiffrer, évoquant les morts comme s'ils étaient des vivants. Elle n'était qu'une ombre qui dansait tranquillement dans le ciel de la poésie. Elle s'éteignit dans le silence, le 20 juin 2007, au Caire. N'avait-elle pas écrit un jour alors qu'elle était jeune‑: «Le silence est la poésie endormie !».


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