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Le paradoxe tunisien
Publié dans La Presse de Tunisie le 24 - 07 - 2011


Par Hmida Ben Romdhane
La dernière chose à laquelle on s'attendait était cette terrible indifférence des Tunisiens vis-à-vis de l'inscription sur les listes électorales. Si, à Dieu ne plaise, cette indifférence persiste jusqu'au 23 octobre et se traduit par une désertion des bureaux de vote, les conséquences seront catastrophiques non seulement pour la transition démocratique, mais aussi pour la stabilité du pays et pour sa paix sociale.
Imaginez quelqu'un qui en a marre de l'endroit où il se trouve, il rêve de partir ailleurs, les portes du train sont ouvertes, mais il refuse de monter et reste planté là, sur le quai. Les Tunisiens sont en plein dans cette situation paradoxale. Aujourd'hui, ils ne veulent plus entendre parler de système dictatorial, rêvent de l'instauration d'un vrai régime démocratique, mais répugnent à accomplir le premier devoir sans lequel point de démocratie: l'inscription sur les listes électorales.
Beaucoup a été dit sur ce paradoxe tunisien. Analystes et commentateurs rivalisent pour trouver un sens à ce paradoxe. Diversion estivale, la chaleur qui nous transforme en partisans du moindre effort, nonchalance habituelle du Tunisien, éloignement des bureaux d'inscription, etc. Mais l'argument le plus sérieux est peut-être un mélange de déception et d'inquiétude du Tunisien face à un autre paradoxe: une extraordinaire inflation de partis politiques et une terrifiante pénurie de programmes.
Sur les 100 que compte le pays, combien de partis ont élaboré un programme politique, économique et social ou, pire encore, combien savent qui ils sont et où ils vont? La réponse ne peut, malheureusement, que renforcer la réticence des Tunisiens à s'inscrire sur les listes électorales, sans pour autant décourager la création de nouveaux partis…
A supposer que ce soit là le principal motif qui retient nos concitoyens de se bousculer devant les bureaux d'inscription, est-ce vraiment une raison suffisante et convaincante pour que le citoyen tunisien tourne le dos à son devoir sacré consistant à jeter les bases d'un système politique sain? A construire un pays où la répression, la torture, l'étouffement des libertés, la corruption, la concussion et autres abus de pouvoir seront bannis à jamais?
Pour apprendre à nager, une seule condition doit être remplie: se jeter à l'eau. Cette même règle s'applique à la démocratie. Pour se familiariser avec le jeu démocratique, il faut descendre dans l'arène et s'impliquer en se donnant les moyens de choisir ses représentants. Et ces moyens sont l'inscription sur les listes électorales d'abord, le vote ensuite.
Il va sans dire qu'il y a quelques forces, plutôt obscures, qui tentent désespérément de faire avorter l'expérience démocratique tunisienne. En se montrant peu enthousiaste à s'impliquer dans le processus démocratique, le citoyen tunisien apporte involontairement, mais objectivement, de l'eau au moulin de ces forces obscures dont l'intérêt est aux antipodes de l'intérêt du pays.
Venons-en maintenant à l'argument indiscutable qui, s'il est intériorisé par l'ensemble des citoyens, on aura une participation massive aux élections du 23 octobre prochain: l'argument de la légitimité.
Nous avons un gouvernement doté d'une simple légitimité fonctionnelle, n'ayant rien à voir avec la vraie légitimité, celle issue des urnes. Dépourvu de la vraie légitimité, le gouvernement ne peut qu'expédier les affaires courantes en priant tous les saints du paradis de l'aider à assurer le minimum de sécurité et de stabilité requis sans lequel le pays sera paralysé.
Au-delà des soucis démocratiques d'un pays qui n'a connu que l'autoritarisme et la dictature, la remise sur pied de l'économie et l'instauration de la sécurité totale nécessitent indiscutablement une autorité politique dotée d'une forte dose de légitimité. Car la légitimité, c'est l'énergie de l'Etat. Plus les gouvernants en ont, mieux ils feront leur devoir.
La plus grande urgence aujourd'hui pour la Tunisie? Se doter d'une autorité politique légitime. Pour ce faire, les citoyens doivent briser le paradoxe tunisien, cette incongruité qu'on vient de découvrir et qui consiste à entretenir une contradiction inextricable: la démocratie et la répugnance à aller s'inscrire sur les listes électorales, et donc la répugnance à voter.
Il n'y a pas trente-six manières de se faire gouverner: ou bien l'on se laisse happer par l'autoritarisme et la dictature, comme ce fut le cas pendant plus d'un demi-siècle, pour ne considérer que l'histoire récente, ou bien l'on prend son destin en main en désignant soi-même ses gouvernants. Si l'on échoue à imposer le second terme de l'alternative, c'est le premier terme qui s'imposera de nouveau pour Dieu sait combien de temps encore.


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