De notre envoyé spécial au Caire Slaheddine GRICHI Bien que l'annonce des résultats définitifs relatifs à la première partie des élections du Parlement égyptien ait été reportée à aujourd'hui, à cause du retard enregistré des valises diplomatiques provenant de trois pays où des immigrés égyptiens ont voté, ainsi qu'en raison du taux de participation qui a atteint les 80% dans la majorité des neuf gouvernorats concernés par cette première partie (il en reste deux) des élections, les observateurs et les officiels ne s'attendent à aucune surprise, les premières estimations du dépouillement donnant nettement en tête le pool des Frères musulmans, le Parti de la liberté et de la justice (Al horriya wal'âdala), avec dans le pire des cas, 40% des voix. Il est même leader, à presque cent pour cent, dans les neuf «mouhafadhat», suivi du Parti salafiste «Ennour» (la lumière) dans les gouvernorats reculés comme Assiout ou Domiat, et par le Parti Libéral centriste «Al Kotla» au Caire ou à Alexandrie dont les quartiers aisés — plus ou moins — constituent le fief. Et si certains de ses hauts cadres nous ont déclaré, hier en fin d'après-midi, qu'ils obtiendraient entre 20 et 30% des suffrages, nous pensons qu'ils devraient revoir leurs estimations à la baisse, car outre la concurrence d'«Ennour» qui les dépasse dans plusieurs circonscriptions, ils devront tenir compte du parti des jeunes d'«Ath'thaoura» (la révolution) à qui on accorde jusqu'à 10% des voix. Soit un «outsider» par excellence. Une «manœuvre» réussie Le succès, d'ores et déjà annoncé, des Frères musulmans tient certes à la poussée de la mouvance islamiste des deux ou trois dernières décennies, ainsi qu'à la sympathie qu'ils suscitent ici en Egypte, ayant été persécutés depuis 60 ans, autant par Abdenasser que Sadate ou Moubarak, dont ils étaient les seuls opposants déclarés et persévérants, mais surtout parce qu'ils ont fait montre d'une certaine ouverture, se détachant des «salafistes» et des extrémistes qui appellent à une «kilafa rachida» (succession mâture), et intégrant dans leurs listes Coptes, jeunes et anciens membres du parti national de Moubarak qui s'en sont retirés avant la révolution. Une «manœuvre» intelligente qui leur a permis de glaner beaucoup de voix. Et comme le système des élections est panaché (individuel et par listes), ils ont également placé beaucoup de singletons qui ont des chances réelles d'occuper des sièges dans le prochain Parlement, que ce soit dans la catégorie «ommal» (ouvriers) ou «fallahine» (entendre paysans, plutôt qu'agriculteurs), au deuxième tour (lundi), puisqu'on ne s'attend pas à ce qu'un candidat individuel obtienne la majorité. Quelques autres faits saillants ont marqué ce suffrage, outre les dépassements que nous avons évoqués dans nos correspondances précédentes concernent la très importante participation de la femme égyptienne dans ce vote, pourtant quasi absente, en tant que candidate. Les Coptes aussi, qui représentent près de 10% de la population, ne figurent que très timidement sur les listes électorales. Par ailleurs, ces dernières, ayant contenu une case mentionnant la religion des candidats, ont enfreint la Constitution et la loi qui interdisent la distinction selon le culte. Et si l'avocat qui a intenté une action en justice contre ce fait ne peut pas espérer obtenir gain de cause (il serait impossible de refaire le vote pour 18 millions d'Egyptiens), il aura au moins attiré l'attention pour que ces élections — pourtant chapeautées et contrôlées par des juges — ne soient plus entachées dans leurs deuxième (mi-décembre) et troisième (janvier 2012) phases de telles fautes. En tout cas, plus que le Parlement, c'est la commission qui sera chargée, en son sein, de concevoir et d'écrire la nouvelle Constitution, qui est aujourd'hui la plus importante. C'est pourquoi le «mouchir» Tantaoui, chef suprême des forces armées, a entamé des pourparlers avec les représentants des partis et des personnalités politiques susceptibles de faire partie du Conseil consultatif qui épaulera aussi bien le gouvernement d'Al Ganzoui — en phase de formation — et le Parlement, et ce, avant même que le premier round des élections ne soit bouclé.