Ce n'est pas une première : depuis que l'Eglise catholique compte des papes, il y a déjà eu deux démissions. Celle, annoncée, de Benoît XVI sera donc la troisième. Pour autant, elle ne manque pas de susciter des interrogations. Sachant surtout que ce pape a été un des personnages les plus proches de Jean Paul II, son prédécesseur. Or on se souvient que ce dernier a été jusqu'au bout de sa mission malgré la maladie qui, durant les mois ultimes de sa vie, avait fait de lui un homme entièrement impotent... A telle enseigne que le monde observait avec une certaine gêne le spectacle du naufrage de cet homme qui, quelques années auparavant, avait joué un rôle déterminant dans la libération de son pays, la Pologne, du joug soviétique, et avait ensuite sillonné le monde... N'était-il pas venu sur nos propres terres ? C'était en avril 1996 ! A vrai dire, Jean Paul II ne s'était pas contenté d'aller au bout de sa mission, au même titre que presque tous les papes qui l'avaient précédé. Il semblait vouloir dire au monde que la lente agonie qui l'entraînait vers la mort, que cet abandon des forces vitales qu'il subissait et que la souffrance même, tout cela n'était pas le mal que l'homme devait craindre en son existence. Ni qu'il devait cacher aux regards... Il s'adressait ainsi aux fidèles chrétiens, mais peut-être aux autres également. Un tel message avait d'autant plus de sens qu'une certaine modernité se caractérise justement par sa tendance à occulter la déchéance du grand âge et la mort, et à en faire quelque chose de honteux. De sorte que l'homme est presque invité à quitter ce monde avec le sentiment qu'éprouverait un «senior» au sein d'une entreprise, à qui on ferait sentir de façon plus ou moins directe que sa présence n'est plus désirée : plus assez efficace et, surtout, nuisible à l'image du groupe, qui se veut dynamique et flamboyante... Cela rejoint une forme de barbarie contre laquelle toutes les religions peuvent d'ailleurs trouver aujourd'hui un terrain de combat commun. Si cette lecture des événements passés est juste, alors la question se pose de savoir si Benoît XVI n'est pas en train de prendre ses distances avec la démarche de son prédécesseur. A l'heure des médias et du règne de leur omniprésence, il préfèrerait donc se retirer dans la discrétion... Peut-être en effet ce pape allemand, Joseph Ratzinger de son nom d'état civil, n'a-t-il pas l'envergure de celui qui l'a devancé et, par conséquent, ne se sent-il pas tout à fait dans son rôle pour se livrer lui-même à cette sorte de « démonstration » par laquelle Jean Paul II a interpellé le monde à travers ses dernières heures. C'est une interprétation possible. Mais il en existe d'autres. Ou au moins une autre... Si l'on s'en tient aux raisons qu'il invoque dans sa récente déclaration, il y aurait une action à mener pour l'Eglise qu'il dirige et c'est au regard de cette action que, selon lui, il ne dispose plus des forces nécessaires. Quelle est cette action ? Difficile de répondre avec certitude mais, au vu du contexte actuel, il semble que l'Eglise catholique se soit assigné la tâche prioritaire qui consiste à faire que les trois grandes branches du christianisme se rapprochent. La division séculaire entre catholiques, orthodoxes et protestants est perçue comme la cause principale d'une position de faiblesse face aux mutations que l'époque actuelle fait subir à l'homme... Elle est également vécue comme une entrave par rapport au dialogue interreligieux. Car que vaut un dialogue engagé par exemple avec l'islam si celui qui l'engage représente, non pas le christianisme, mais seulement l'une de ses branches ? Et n'y a-t-il pas un risque que toute initiative de cette espèce soit désavouée par les deux autres, ou tout au moins regardée comme une action unilatérale ? En fait, il est difficile d'attribuer à Benoît XVI un souci particulier en matière de dialogue avec l'islam. Même s'il a eu l'occasion de montrer que son fameux et très controversé discours de Ratisbonne ne résumait pas sa pensée concernant sa vision de l'islam, on ne lui connaît pas d'initiative qui pourrait inciter à penser que son attitude soit autre chose qu'une prudente réserve. Tout se passe en réalité comme si, durant les quelques années de son ministère, le dialogue avec l'islam en particulier, et avec les autres religions en général, avait subi un coup de frein. Non que ce pape soit opposé au dialogue, mais il semble justement conscient qu'un tel dialogue ne peut avoir de sens que si, d'abord, la famille chrétienne parvenait à surmonter ses divisions internes... En cédant la place à ceux qui, au sein de l'Eglise romaine, jouissent de la force de l'âge, il permet donc que soit conduit sur le terrain ce travail difficile et délicat des retrouvailles. Mais, est-on tenté d'ajouter, il envoie dans le même temps un message à l'adresse de ceux dont il souhaite le rapprochement : un pape n'est pas un surhomme et, surtout, il ne constitue pas cette autorité tutélaire qui monopolise le pouvoir, comme on se le représente... Bref, en se retirant, en ouvrant ainsi la voie de l'action, il tient à briser dans le même mouvement l'obstacle psychologique que constitue dans les esprits l'institution de la papauté du point de vue de tout dialogue interchrétien. Par ce geste d'effacement, il détruit l'idée d'une Eglise catholique qui serait pareille à une citadelle dominée par un monarque, prisonnière de ses anciennes coutumes et donc peu encline à l'écoute du monde... Lui qui compte parmi les théologiens novateurs du catholicisme, dans le sillage du concile Vatican II, mais qui a traîné l'image d'un esprit conservateur à travers ses multiples prises de position, il laisse à ce geste final tout le poids de son désir de changement.