Par Aymen HACEN Dans les cours des collèges et des lycées, à la sortie des salles de classe et des amphithéâtres, il est presque impossible de croiser un élève ou un étudiant un livre à la main. En prêtant l'oreille à ce que nos apprenants se disent entre eux, on est surpris par la passion qu'ils nourrissent tous — garçons et filles confondus — pour le football. Et, en cette période critique de fin d'année scolaire et universitaire où les examens doivent être au centre de la vie de tout le monde, un mot revient incessamment dans les bouches, comme si l'année 2010 n'existait que pour cela, le Mondial qui va avoir lieu en Afrique du Sud du 11 juin au 11 juillet. À cette occasion, des timbres-poste seront émis par tous les pays, des journalistes du monde entier seront au rendez-vous pour commenter les matches, d'anciens joueurs et même des écrivains seront sollicités pour faire part de leur passion, et plus de la moitié des habitants de la planète terre auront les yeux rivés sur le ballon qui est incontestablement la métaphore vivante de celle-ci. Le football est un art, une passion, une fièvre qui alimente et fait se déchaîner toutes les verves. C'est grâce au football que les hommes se découvrent eux-mêmes, qu'ils se découvrent des alliés et même des ennemis. Pendant un match de football, tout devient secondaire. Seul le jeu compte, aussi bien pour les joueurs que pour les spectateurs. Le temps s'arrête. La terre elle-même cesse de tourner. Les sens sont subjugués par le ballon qui, lui, devient la vie et plus encore, sans exagération aucune. A titre d'exemple, l'un des plus hauts lieux de la culture, la Bibliothèque nationale de France, a accueilli, du mois d'octobre 2007 au mois d'avril 2008, une exposition dont le titre est évocateur : «D'Achille à Zidane». Le héros de l'Iliade d'Homère et celui de la Coupe du monde 1998, de la Coupe d'Europe 2000 et de la Coupe du monde 2006 semblent avoir en commun l'héroïsme, la noblesse et une gloire indéniable en dépit de la mort du premier et de l'acte surprenant du second pourtant célébré en ces termes : «Zidane regardait le ciel de Berlin sans penser à rien, un ciel blanc nuancé de nuages gris aux reflets bleutés, un de ces ciels de vent immenses et changeants de la peinture flamande, Zidane regardait le ciel de Berlin au-dessus du stade olympique le soir du 9 juillet 2006, et il éprouvait avec une intensité poignante le sentiment d'être là, simplement là, dans le stade olympique de Berlin, à ce moment précis du temps, le soir de la finale de la Coupe du monde de football». (Jean-Philippe Toussaint, La Mélancolie de Zidane, Paris, Les éditions de Minuit, 2006, p. 7-9). Oui, Jean-Philippe Toussaint, lauréat du prix Médicis 2005, aime le football comme ses aînés, Henry de Montherlant, Albert Camus, Umberto Eco, etc., mais ces écrivains, penseur et poètes aiment le football comme d'autres vouent une passion intense pour le rugby, le tennis ou les échecs (Zweig et Nabokov). Chacun a ses propres raisons. Après tout le goût ne se critique ni ne se dispute. Pourquoi toutefois le football prend-il le dessus sur tous les sports, notamment chez nous où le niveau du handball national est de loin supérieur ? Il faudrait une étude très approfondie de la structure sociale et de la composition mentale tunisiennes pour proposer tant bien que mal des réponses à une question si sérieuse. Quoi qu'il en soit, au moment où la Tunisie sera absente du Mondial 2010, on entend chacun prendre le parti d'une équipe ou même de plusieurs. Le Brésil, l'Argentine, l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne, l'Algérie et la France, pour ne citer que les plus chers à nos cœurs, ont pour principaux représentants respectivement Kaka, Messi, Torres, Buffon, Klose, Yebda et «le tricheur» Henry. Qui se soucierait alors d'un Jorge Amado, d'un Borgès, d'un Enrique Vila-Matas, d'un Erri de Luca, d'un Rachid Boudjedra, d'un Pascal Quignard, pour ne citer que quelques noms significatifs de la seconde moitié du XXe siècle ? Les joueurs de foot, oui, mais pas les écrivains, les poètes, les hommes et femmes qui, avec très peu de moyens, ont réussi à donner à leurs pays un nom et une mémoire pérennes qui vont plus loin encore que les 90 minutes d'un match de foot ou de quelques semaines de tournois continentaux ou internationaux. Il est vrai que certains joueurs de légende ont marqué les esprits et qu'ils ont assuré à leur patrie une gloire considérable, mais on se souviendra plus d'Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) que de Lev Yashin (1929-1990), non seulement le Nobel de littérature 1970 a souffert du goulag et de l'exil, mais encore l'héritage que Soljenitsyne a légué à son pays est de loin supérieur à celui de Yashin. Cela, nous devons le dire et le redire à nos élèves, étudiants et enfants. Nous devons leur apprendre que le livre, si difficile d'accès soit-il, est plus précieux que la télévision, les stades et les matches de football. C'est dans les livres que les mots prennent forme et qu'ils s'enchaînent, formant la syntaxe du monde qui est la syntaxe de la vie. Et non sur une pelouse verte. C'est dans les livres que «la vraie vie» se profile, s'annonce, naît et se passe. Et non sur une pelouse verte. C'est dans les livres que nous apprenons à nous réaliser parce que nous nous découvrons, seuls en lisant, ce à quoi nous pouvons prétendre tout en préparant les moyens de le faire avec les autres ou en fonction d'eux. La littérature pacifie le monde en permettant aux hommes de se connaître, de se comprendre et de s'aimer. Le football est hélas, vu la situation actuelle, source de dissensions et de haines. «Le football», pour reprendre le beau titre de Pierre Bourgeade, «c'est la guerre poursuivie par d'autres moyens». Dans ce cas, il est préférable d'être des «hommes livres» que des «hommes ballons», ou, si on est atteint par la fièvre du football, tâchons de jouer au ballon un livre à la main.