Par Mustapha BAAZAOUI* En pleine guerre contre l'extrémisme religieux en Afghanistan suite aux événements du 11 septembre et sur fond de l'invasion de l'Irak musulman par les troupes alliées, surgit en Turquie l'image d'un Islam modéré qui s'associe à un libéralisme économique donnant l'impression d'un modèle original d'une démocratie stable et prospère adaptée à une culture traditionnelle fortement religieuse. Cette belle image du «cas turc» se proposait comme l'antithèse réelle d'un Islam jihadiste qui est de plus en plus au cœur des principaux conflits sanglants dans le monde. Les indicateurs économiques viennent confirmer cette impression et la Turquie se distingue par des taux de croissance à la chinoise (croissance à deux chiffres ou presque). Durant la dernière décennie, l'économie turque a triplé ses recettes touristiques et ses réserves de change à la Banque Centrale avoisinent les 100 milliards de $ alors qu'elle ne dispose d'aucune richesse minière. Avec une population de plus de 70 millions d'habitants, la demande interne est à l'origine de cette croissance soutenue, ce qui signifie qu'elle a réusside à asseoir cette croissance par l'émergence d'une large classe moyenne. Toutefois, cette nouvelle classe sociale aux caractéristiques d'une société de consommation ne va pas de pair avec l'idéal du parti au pouvoir et surtout le slogan de l'islamisation. C'est ce même développement économique avec ses valeurs et ses mœurs spécifiques qui crée ses propres aspirations, loin d'être celles de la religion ! Une nouvelle génération, bon vivante qui côtoie les nouveaux buildings et les hypermarchés et consomme les produits high-tech n'a certainement pas envie de se priver de la saveur du développement et de la croissance au profit de l'idéal religieux. Finalement, on ne peut pas associer l'eau et le feu ! Tout modèle à ses limites Le modèle turc de stabilité et de développement économique très cher aux partis de tendance islamiste propulsés au pouvoir dans le monde arabe connaît un signe d'essoufflement. Les manifestations qui secouent les capitales, politique et économique, de la Turquie dévoilent un grand malaise qui va au-delà de la transformation d'un jardin public en un centre commercial. Depuis 2002 et dans le cadre du programme de la réforme de l'économie mise en place avec le FMI, le gouvernement Erdogan privatise à tout-va, et les capitaux étrangers affluent en masse de toute l'Europe à la recherche d'une rentabilité qui fait défaut dans la zone Euro. L'un des mérites du gouvernement de l'AKP, parti islamiste au pouvoir, est sa réussite à effacer la dette publique. On prévoit que cette dette serait totalement remboursée d'ici la fin de l'année. Toutefois, l'autre face de la médaille c'est que ce «trophée» cache un bouillant explosif, en l'occurrence la hausse démesurée de la dette privée. Si la dette publique est de 5 milliards de $, la dette privée, elle, est de 350 milliards de $. Dépendant des capitaux étrangers et très liée aux capitaux européens à hauteur de 70%, l'économie turque pourrait ne pas supporter pour trop longtemps les agissements de la rue. En effet, depuis le début des événements, la Bourse d'Istanbul a perdu 20 % de sa valeur. Les turbulences régionales L'implication active du gouvernement Erdogan dans le conflit syrien a montré que sa diplomatie n'est pas aussi souveraine que l'on croit. Puisque, et contrairement à ses propres intérêts, la Turquie est le plus grand perdant dans la crise syrienne. Son attitude de soutenir haut et fort les insurgés est totalement à l'encontre de ses intérêts stratégiques vitaux, surtout économiques. Ses exportations vers les pays du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord représentent plus de la moitié de la totalité de son commerce avec le reste du monde. Par conséquent, une géographie explosive n'encourage pas le commerce interrégional et fait augmenter les coûts de transport et d'assurance. En plus, il y a risque de paralysie générale et de récession si ce conflit s'étend, pour une raison ou pour une autre, sous d'autres sieux. La chute du régime libyen et le conflit syrien ont fait perdre à la Turquie la cadence de son rythme de croissance et risque de se solder par une crise à l'asiatique de 1997. On comprend d'ailleurs mieux l'objectif primordial de la dernière tournée d'Erdogan dans les pays du Maghreb en voulant remplacer ses pertes par de nouveaux marchés. Les perspectives seront encore plus sombres si les exportations vers l'Irak, devenu le premier partenaire, sont affectées par une quelconque prise de position en cas de tension avec l'Iran. La vulnérabilité de l'économie turque reste forte en tenant compte des turbulences qui secouent la région. La symbolique place Takcim Cette place tire son nom de l'existence d'un grand réservoir qui dessert les habitants d'Istanbul en eau potable, d'où la dénomination Takcim faisant référence à la fonction de partager. Aujourd'hui elle remplit la même fonction mais d'une autre manière, celle de partager les citoyens entre les pour et les contre Erdogan ou mieux encore entre les pro et les anti-APK. Il faut reconnaître que la connotation islamique d'un modèle économique libéral n'a rien à voir avec les règles rigides du capitalisme. Je n'ai jamais cru à un libéralisme islamique encore moins le mercantilisme islamique qui caractérise toutes les économies du Golfe. L'habit ne fait pas le moine, de même en Turquie ou partout ailleurs, le voile n'a jamais été un signe de pureté ni de droiture. Taxer une économie ou une personne d'islamiste est une offense à la religion et c'est un faux et un usage de faux des valeurs divines que l'Homme n'a pas jusqu'ici réussi à concrétiser. Pour le cas turc, le seul fait de taxer le gouvernement ou le parti au pouvoir d'islamiste et exploiter ce fonds de commerce ne constitue aucunement une immunité contre les dérives des pratiques libérales. Cet attribut ne fait pas bénéficier le prétendant de la baraka, parce que, justement, le libéralisme n'a aucune baraka à apporter aux gens. A ceux qui vantent le modèle turc comme s'il était le leur, ils doivent comprendre que le libéralisme sauvage ne peut jamais être un modèle de développement social. Pour le cas d'espèce et après une décennie de «miracle», ce pays reste le second pays de l'Ocde à avoir le plus d'inégalités sociales après le Mexique. Selon le classement Forbes 2011, la Turquie comptait 38 milliardaires alors que la moitié de la population percevait un salaire de moins de 230 euros et 20% de la population dispose d'un revenu annuel de 3.200 $ / an. Malgré ce particularisme turc et l'amélioration certaine des conditions de vie des Turcs, les maux de l'économie restent les mêmes : chômage, inflation, inégalités sociales, économie parallèle. En d'autres termes, les fruits de cette croissance ne sont pas équitablement répartis entre les différents acteurs. A titre d'exemple, 77 % des recettes fiscales proviennent de la seule TVA alors que les investissements étrangers financent 70 % de l'économie. Cela signifie que le citoyen turc — devenu consommateur — finance à lui seul l'essentiel des recettes de l'Etat. En réalité, les manifestants ne sont pas contre la modernisation de la ville mais contre «la privatisation», au sens libéral, des lieux publics. *(Cadre de banque)