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Les vitrines du paradis
Islamisation par le bas
Publié dans La Presse de Tunisie le 25 - 11 - 2013

Des quartiers discrets du Grand Tunis glissent sans bruit dans une « salafisation » de réseaux, de parade et de profit. Islamisation par le bas ou instrumentalisation politico-commerçante ? Notre enquête
Dieu n'a jamais été aussi omniprésent. En tags tremblants et baveux ou en calligraphies soignées, son nom se décline en une infinité de postures et d'affectations insolites. Murets en ruine, maisons abandonnées, pare-brise poussiéreux de taxis et de fourgons, devantures d'échoppes, charpentes d'étals, clôtures de chantiers et autres façades crasseuses de l'espace urbain l'affichent grossièrement dans un environnement où l'inspiration religieuse sonne soudain comme une révélation.
Ici, on est loin des montagnes et des forêts où le jihad au nom d'Allah creuse des tunnels, on est à distance des cités périphériques fiefs spontanés des salafistes. A mi-chemin entre banlieues résidentielle et cités marginalisées, on est dans des quartiers « ordinaires » et « sans histoires » du Grand Tunis qui souscrivent de nuit comme de jour à une « loyauté exclusive » à Dieu, comme à une nouvelle activité et qui en font la démonstration à chaque coin de rue. La Manouba, Oued Gueriana, Denden au Nord, Ben Arous, Ouardia, Dubosville, et Jebel Jelloud, au Sud... Une même topographie et quelques variantes.
Mot de passe : «Il n'y a de loyauté qu'à Dieu»
Dans cette rue calme de La Manouba, non loin du mausolée de Saïda Manoubia, incendié il y a un an, le vieux garage naguère désaffecté a repris du service et ne désemplit plus, depuis près de deux ans, nous renseigne-t-on. Mais son pic d'animation commence tous les jours après la prière d'El-Icha. En ce début d'hiver, le cercle des voisins « affiliés » s'y ramassent autour d'un feu et quelques narguilés. Après avoir longtemps officié sous l'aile de la LPR d'Ettadhamen, ils se présentent maintenant comme des « défenseurs du pays, de sa religion et ses valeurs». Aucun ne décline son appartenance partisane. Tous renient tout haut Ennahdha et prennent un malin plaisir à critiquer son laxisme. Pourtant, leur activité de jour prouve le contraire. Retraités, quinquagénaires disponibles, et jeunes adultes sans emploi fixe, structurés en réseaux, ils constituent la cheville ouvrière d'«œuvres sociales» qu'ils présentent vaguement aux bénéficiaires comme étant des programmes sociaux du gouvernement. Confronté au témoignage de trop de la jeune couturière d'habits charaïques fraîchement installée qui confirme avoir reçu des machines et des pans de tissu comme subvention de l'Etat, Abdellatif, l'une des nouvelles figures dynamiques du quartier, mélange les arguments : «Ennahdha ne finance pas directement ces projets; c'est l'association «Oussoua» qui le fait et on est juste des intermédiaires bénévoles. On connaît les jeunes chômeurs et les familles du voisinage qui sont dans le besoin et on intervient pour faciliter les procédures, débloquer les subventions, louer les échoppes... On a déjà aidé à installer plus de vingt petits métiers et petits commerces dans un rayon de moins de un kilomètre...», explique fièrement Abdellatif, chef de file des « volontaires du garage » concluant dans un soupir « On n'a de loyauté qu'à Dieu le Tout-Puissant ». Au fond du garage, notre guide soulève un couvercle qui cache un sceau dégoulinant de peinture noire où baigne un gros pinceau. Pris de court, Abdellatif sourit : «Ah ça, ce sont les jeunes, on ne peut pas les empêcher de glorifier le Tout-Puissant et d'appeler au repentir !».
Parrains, œuvres sociales et recrutements partisans
« Les volontaires du garage » n'ont pas d'appellation officielle, ni de fonction partisane déterminée. Dans le voisinage, on partage la certitude que « ce sont les nouveaux membres et fervents défenseurs d'Ennahdha dans le quartier, convertis au travail associatif après la fermeture de la LPR. » Des banlieues nord aux banlieues sud, les mêmes profils de « patriotes pieux » jouent les bons offices, servent de personnes relais et s'activent à travers les associations, les mosquées, les écoles coraniques et les petits projets.
Des garages analogues à Oued Gueriana et Denden, une dépendance de villa dans une rue El Ouardia, une ancienne épicerie à Dubosville, d'étroites échoppes à Jebel Jelloud et à Ben Arous ont en commun d'avoir été dépoussiérés pour accueillir les réunions officieuses des comités de protection de la révolution entre le printemps et l'été 2011 en même temps que le lancement de la campagne électorale du parti Ennahdha. Aujourd'hui, il n' y a plus une seule affiche ou un dépliant qui rappellent cette époque. Mais l'affiliation passée aux LPR, le discours politico-religieux et la mission sont trop accordés pour être le fruit du hasard. Dans certains quartiers, les riverains témoignent que ce sont les lieux de rencontre des vigiles de Ben Ali et parfois les personnes mêmes. « Sous le couvert des soirées entre voisins, des rencontres de l'aube après la prière et des œuvres de charité, ils font les sentinelles et ont les pleins pouvoirs dans le quartier. Ils tiennent l'école coranique et l'association à côté, ils s'occupent du chantier de la mosquée, ils distribuent des taxis avec et sans permis de place, offrent des motos, interviennent pour des dons et des projets...», témoigne cet enseignant de Ben Arous. Depuis une fenêtre qui donne sur leur échoppe, S. affirme qu'il a vu la police confisquer des caisses de feux d'artifice dont ils alimentaient régulièrement les jeunes motards. « Ici, il n'y a pas de frontières entre délinquants, salafistses, nahdahouis, associations de bienfaisance, réseaux de contrebande et commerce parallèle... Ils sont structurés en réseaux pour intéresser les populations démunies; les salafistes pour diffuser l'Islam et les islamistes pour recruter au parti au pouvoir et tout le monde est servi»?
La couturière, la boulangère et la commerçante... Femmes voilées s'abstenir
Sur le terrain, la mission des intermédiaires se traduit par une toute nouvelle carte des quartiers où l'espace résidentiel est plus que jamais grignoté par les commerces. Dans cette rue résidentielle d'El Ouardia, l'espace de six mois et dans un rayon de moins de deux cents mètres, cinq dépendances de villa ont été converties. Outre l'échoppe de fruits secs confiée à un jeune diplômé, ce sont des femmes qui ont bénéficié du reste des petits projets : une boulangerie artisanale où se fait du pain de campagne dans des « tabouna » à gaz, une parfumerie et deux ateliers de couture d'habits charaïques. Mêmes types de projets financés dans l'opacité des réseaux de médiation entre bénéficiaires et associations caritatives. Même profils de jeunes mères de famille dont certaines ont simultanément droit à un taxi pour l'époux. Mêmes postes diffusant Coran et prières à longueur de journée. Même panneau de tissu opaque scindant les échoppes en deux. « On m'a clairement signifié que je n'avais pas besoin de me voiler pour bénéficier du projet et qu'il valait mieux garder mon apparence, mes habitudes et mes relations d'avant... Par contre, le voile (hijab)* au milieu de la boutique est obligatoire pour ne pas trop s'exposer à la clientèle masculine et avoir droit à son intimité de femme. » La jeune couturière aux cheveux colorés blonds prépare à l'aube de chaque vendredi deux à trois grands sacs de jellabas, de niqabs, de pantalons, de rideaux et autres articles classés sous la coupe de l'habit charaïque que son mari va livrer aux détaillants des mosquées environnantes. Pour cela, elle travaille dix heures par jour, six jours sur sept et se repose le vendredi. «C'est jour de prière et il est interdit d'y travailler». En revanche, la couturière travaille dimanche. Du matin au soir et même aux heures de fermeture, son atelier résonne du Coran, prières et prêches en boucle de Radio Ezzitouna. «Dieu m'a gratifiée de ce don; comment ne pas lui être reconnaissante ?».
Pour la vendeuse de parfums, de faux bijoux et autres babioles chinoises et turques de contrebande, l'origine du commerce est plutôt terrestre. « Pendant la campagne électorale d'Ennahdha, on m'a octroyé un chèque de mille dinars. Après les élections, j'ai vainement peiné à l'endosser et on m'a enfin orientée vers un grossiste de commerce parallèle de la médina qui m'a livré son équivalent en marchandises.» L. n'est pas la seule à avoir profité deux ans après d'une promesse électorale. Les subventions et aides sociales en forme de marchandises de contrebande sont monnaie courante. C'est à la rue Sidi Bou Mendil que L. et des femmes de sa connaissance s'approvisionnent ce mercredi. Les filières du commerce parallèle des Trabelsi se sont ostensiblement converties au salafisme le plus rigoureux. Les grossistes arborent des barbes et les échoppes étalent leur plus en articles charaïques.
La parade du niqab
La commerçante, les deux couturières et la boulangère de la rue S. font bon ménage. Leurs affaires prospèrent et personne ne leur demande de rembourser leur capital ou leur fonds de commerce. Pour s'approvisionner en farine, en tissus ou en babioles, elles ont souvent droit à des bons de gratuité. «Ce sont des subventions sous forme de dons, mais c'est grâce à l'effort de ces femmes que cela marche si fort... Elles viennent avec leurs réseaux de connaissances», assure le parrain de ces projets qui garde un œil bienveillant sur elles et reconnaît préférer intercéder pour des femmes «tant elles sont efficaces et sociables».
Parmi les nouvelles activités financées des quartiers, on croise partout des couturières de vêtements charaïques, des boulangères, des commerçante et des vendeurs de fruits secs. Si la confection de l'habit charaïque est un nouveau type de projet, les fonds de commerce de fruits secs continuent à s'octroyer, comme sous l'ancien régime, sur «contrat tacite d'allégeance et de vigilance». Les boulangeries artisanales sont le legs d'un programme d'aide sociale de l'ex-RCD aux mères de familles démunies. L'activité inédite est sans doute celle de ces «travailleuses pour la bonne cause» que certains habitants de La Manouba, l'Ariana, Ben Arous, Ezzahra ont vus défiler singulièrement plusieurs fois par jour, pendant plusieurs semaines avant de disparaître. « Ce sont des femmes qui acceptent de porter le niqab en contrepartie d'une rémunération équivalente à trente dinars par jour et dont la mission consiste à parader avec cet habit un peu partout dans les marchés et les lieux publics pour le faire intégrer dans l'espace urbain, le familiariser et en banaliser le port. » Enquêtant sur l'enrôlement des femmes dans la diffusion des idéologies islamistes et salafistes, cette étudiante en sociologie a fait croiser plusieurs témoignages qui s'accordent à dire qu'il est généralement fait appel à des jeunes femmes non voilées et issues de milieux modestes par des associations religieuses qui emploient délibérément des « safirat » (non voilées) pour promouvoir le port du niqab, fréquenter les mosquées en dehors des heures de prière, renflouer les rangs des écoles coraniques et des salons de prédication pour femmes. Selon l'étudiante, la fonction est tout à fait tolérée dans les milieux de recrutement salafistes. Elle s'inscrit dans ces pratiques à cheval sur la morale, dont les fins justifient les moyens. Dans certains milieux salafistes, elle relève de la « prédication silencieuse».
La mosquée du samedi soir
L'objectif, d'un quartier à l'autre, est d'afficher une religiosité spectaculaire qui dépasse les habits et les tags et emprunte les canaux des loisirs modernes et les codes du show-business. En contradiction apparente avec l'austérité propre à la pensée et la pratique salafistes, ce côté spectaculaire a été inspiré par les représentations prédicatives fracassantes des cheikhs wahhabites. Aujourd'hui, les cheikhs sont passés et les spectacles demeurent. Ils battent leur plein en fin de semaine. Vendredi,jour du grand prêche, et samedi soir où à des kilomètres à la ronde, les mosquées renvoient les échos mélangés de prêches enflammés conçus pour couvrir la fièvre habituelle du samedi soir. Sacrifiant à l'industrie ambiante, les mosquées se dotent de baffles puissants et de lumières intenses pour renvoyer au plus loin non seulement l'appel à la prière mais les prières entières et les prêches qui montent et se couvrent les uns les autres dans une insoutenable cacophonie. Les personnes relais ne sont pas étrangères à cette mouvance. Autoproclamé président d'une ancienne association de riverains, B. de Montfleury est aussi chargé du matériel son et lumière offert à la mosquée et du financement du chantier d'extension. Dans ses prérogatives, il annonce détenir plus de deux milliards de fonds associatifs pour la construction d'une nouvelle mosquée à l'endroit de l'unique zone verte du quartier. Depuis, il exhorte les riverains à souscrire au projet et mène campagne auprès des récalcitrants.
Dimanche après-midi, l'animation s'étend aux cercles et aux salons de prédication organisés en famille et entre voisins ainsi qu'aux écoles coraniques pour femmes. Coran en main, elles s'en vont en petits groupes apprendre quelques nouveaux versets. « Les femmes doivent sortir, apprendre le Coran en communauté et faire la prière dans la mosquée, a dit notre imam. Les meilleures sont récompensées, mais pour ne pas faire de jalouses, ils nous distribuent à toutes de l'argent», rapporte cette aide-ménagère de Douar Hicher, désormais persuadée qu'il est vain de faire sa prière et d'apprendre son Coran entre quatre murs.
Des primes pour une religion visible. Des rétributions pour une islamisation ostentatoire. Des fonds de commerce pour la promotion d'une double loyauté à Dieu et au parti de Dieu... Le tout généreusement nourri dans les fonds opaques de charité et les filières salafisées du commerce parallèle. Le tout reposant sur la machine pérenne des intéressements du RCD... Pour l'instant, l'islamisation de la société engagée par les islamistes au pouvoir est une activité rentable qui ne va pas plus loin que la vitrine.


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