Hypnose pose un regard en filigrane sur les relations père-fille, sœur-frère et la position de l'homme et de la femme dans les sociétés conservatrices. Vendredi dernier, la salle le 4e Art drainé une foule nombreuse, venue assister à la représentation de la pièce de théâtre Hypnose. Jouée par une pléiade de jeunes acteurs, la pièce, qui s'avère comme une étude psychologique et sociale du comportement humain, est mise en scène par Issam Bettouhami; le texte est de Hatem Tlili. Sept personnages en posture figée se retrouvent sur la scène. Un son fort et redondant accentue cette allure, hypnotise les personnages qui commencent petit à petit à bouger, à tourner sur eux-mêmes. Ce son agaçant et répétitif vient comme une écriture qui commande les personnages, leur dicte gestuelle et mouvements. Un grand tableau de peinture aux couleurs nuancées apparaît derrière eux. Il dévoile le portrait d'une créature voilée de blanc. S'agit-il d'un ange ? D'une femme voilée ? On est déjà installé dans l'illusion totale. Une voix off, celle du narrateur, nous oriente vers l'intrigue et nous explique l'histoire que l'on découvre petit à petit. Ce dernier pose des questions à «Kamel», le personnage-sujet, un malade mental. Le ton monte et les sept personnages, toujours silencieux, s'agitent de plus en plus, sur place, ils font des mouvements circulaires. Ce narrateur voulait savoir ce qui s'est passé au juste dans cette famille composée de quatre frères, une sœur et un père ; une famille qui vient de perdre la mère. Le narrateur-docteur voulait arracher une confession à Kamel, le seul qui détient toute la vérité. Le rythme de la pièce s'accélère. Sans paroles, c'est le corps qui parle, qui s'agite, qui tombe et se relève avant d'entamer le dialogue. Souad, Moncef, Borhane, Saâd et le père se retrouvent dans ce lieu pour tirer les choses au clair. Et on commence à cerner les différents traits de caractère. Saâd est un jeune homme révolutionnaire, qui vient de sortir de prison; Borhane et Moncef sont des frères très intolérants et dogmatiques, ils finissent par rejoindre un groupe de « terroristes »; Souad, quant à elle, est une femme très intelligente, mais opprimée; quant au père, c'est un alcoolique. On imposait à Souad, sous prétexte que c'est une fille, d'arrêter ses études, de porter le voile et d'apprendre le Coran. La voix off qui revient, à chaque fois, poser des questions intrigantes à Kamel, le pousse à tout avouer. Kamel, leur frère, est le seul personnage qui se trouve dans l'incapacité de s'exprimer, de parler et de communiquer. Il bégayait sans jamais pouvoir prononcer un seul mot. La famille, qui se querelle, s'entretue sur l'héritage, principal motif de dispute et de discussion, lançait des cris hystériques, des fous rires pour finir totalement hypnotisée. On avait l'impression qu'on était dans un asile de fous qui disent vrai ! Enfin, un dialogue s'installe entre Souad et Kamel, ou plutôt un monologue dans lequel Kamel ne peut guère prononcer un seul mot. Souad se livre, se libère de ses complexes, parle de ses soucis, de ses angoisses, de ses blessures; elle pose un regard en filigrane sur les relations père-fille, sœur-frère et la position de l'homme et de la femme dans les sociétés conservatrices. Elle est tiraillée entre ses deux frères aux convictions différentes, l'un veut qu'elle porte le voile, l'autre la voit comme une fille intelligente et révolutionnaire. Un retour fréquent au tableau où le voile est très symbolique, c'est la vérité qu'on veut dissimuler, le crime qu'on veut cacher et la femme qu'on veut opprimer. L'intrigue se développe rapidement ; Souad trépasse, assassinée par l'un de ses frères, on recherche depuis qui l'a tuée et pour quelle raison. On est dans le chaos total, des allers et retours des personnages, des bribes de dialogues qui dévoilent la psychologie de chacun d'entre eux, leurs positions quant aux relations humaines. Chacun d'entre eux accuse l'autre et le rend responsable de l'échec. Les personnages parlent tous en même temps, le fantôme du tableau monstrueux réapparaît. Ils sont tous complices dans l'assassinat de leur sœur, cause principale : l'héritage. L'énigme a été déchiffrée, le narrateur a tout compris, et nous avec... Une intrigue, un déchirement et un dénouement qui donnent la chair de poule.