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Propos sur l'Histoire dans la littérature francophone de Tunisie (III)
Au fil des rencontres
Publié dans La Presse de Tunisie le 26 - 05 - 2010


Par le Pr. Mhamed Hassine FANTAR (*)
Troisième et dernière partie de cet article qui est, rappelons-le, un écho que nous présentons d'une communication donnée le mois dernier lors d'un colloque sur le rôle de l'histoire dans la littérature francophone. Après avoir été à Carthage en compagnie de Fawzi Mellah et à Palerme en compagnie de Majid El-Houssi, sur fond d'une réflexion portant sur la capacité de notre littérature francophone à explorer les profondeurs de notre passé et de sa dimension méditerranéenne, nous voici dans la capitale du sud, Sfax, ramenée pour nous sous un jour inattendu...
Après l'Antiquité et le moyen-âge, voici une œuvre qui s'inscrit dans la chaleur de l'actualité, sans rompre avec le charme d'autrefois. Il s'agit de Retour à Thyna de Hédi Bouraoui, œuvre qui me paraît ressortir de la littérature identitaire, où l'histoire et le patrimoine matériel et immatériel ne peuvent pas être absents. Par cet ouvrage, l'auteur retrouve et exalte ses racines. Le lecteur se trouve confronté à une très vaste enquête aux dimensions multiples, ce qui n'en facilite ni l'analyse ni la présentation.
L'ouvrage se présente comme un tissu dont l'artisan a bien choisi la chaîne et la trame. Pour la chaîne, le lecteur reconnaît aisément les racines, la liberté, la patrie, l'amour et bien d'autres valeurs humaines. Quant à la trame, faisant feu de tout bois, il a retenu la ville dont il est natif, la société, la lutte pour la libération nationale, le vécu dans la quotidienneté sfaxienne. Des souvenirs, des mythes et des légendes sont également mis en œuvre. Hédi Bouraoui n'a rien laissé de côté ; il fait appel à son imaginaire de Sfaxien pour inventer des personnages, des acteurs, des protagonistes : Zitouna et ses multiples amants qui baignent dans la réalité, la fiction, la médiocrité, l'ambition et la démesure.
Fière de son toponyme mystérieux et suggestif, la ville de Sfax se dresse bien solide sous la protection d'une vigilante muraille qui porte les empreintes digitales de ses bâtisseurs du IXe siècle, autochtones mais arabes de culture. Se prévalant d'une histoire glorieuse, ses portes s'ouvrent sur un passé prestigieux, un présent dynamique et un futur prometteur. Le nom de chacune d'elles constitue l'expression d'un programme ou l'intitulé d'une dramatique aux scènes multiples, au-delà de la continuité et de la rupture.
Sfax paraît dans toute la magnificence de ses spécificités, ses grandeurs, ses faiblesses, ses ambitions et ses conflits internes et externes. Elle se veut endogame.  C'est un plateau gigantesque où les principaux acteurs se succèdent ou se rencontrent dans des rapports truculents et complexes, allant de l'amour à la haine et du sublime aux sentiments les plus sordides.
A ce propos, Hédi Bouaoui nous offre toute une galerie de portraits dont le nombre et le réalisme relèvent de l'enquête prosopographique : les personnages sont nombreux et différents, parce qu'ils racontent la vie. Entre Tahar, le nouveau riche, Sadok, né aux Iles Kerkennah, homme d'affaires qui, avec le bon sens populaire, et le pragmatisme du marin, a su louvoyer et tenir tête à l'érosion socialisante, Amar, le paysan, Dahak, le fou du théâtre, il y a Kateb et ses sœurs d'une part et Zitouna, la fille de Si Mokhtar, d'autre part. Aux portraits de cette même galerie, il faut joindre celui de Mansour, un journaliste de famille qui, fort modeste, s'avère capable de veiller à l'éducation de ses enfants.
Peut être faut-il ajouter à cette galerie de portraits une présence juive, avec une tendance à la réhabilitation : Moshé Boukhobza participe à la lutte pour la libération nationale. C'est une excellente occasion pour exalter l'harmonie dans la différence ; entre les communautés, il y a contacts, échanges et entraide. Moshé propose au père de Kateb un poste de coursier dans une entreprise.
Dans Retour à Thyna, la réalité devient parfois encombrante, surtout quand le récit en arrive à friser le simple reportage : la route de Agareb, la plage polluée de Chaffar, la mariée de Sfax, Boudeya et son orchestre, des intrigues politiques, la fameuse statue, plus d'une fois installée et déboulonnée, etc.
A côté de ce type d'enquêtes, qui risquent de paraître prosaïques, il y a des thèmes dont la littérature tunisienne de langue française semble friande, tout comme le cinéma : ce sont les viols, les noces, les funérailles, la circoncision, etc. Zitouna perd sa virginité dans la violence et la souffrance ; Mansour subit un châtiment corporel qui fournit à l'instituteur le prétexte de vivre ses fantasmes d'obsédé sexuel. Ces enquêtes ethnographiques permettent à l'auteur d'évoquer la laideur et la beauté de l'univers, où il a vécu son enfance et sa jeunesse. Chemin faisant, il raconte le mythe fondateur de Sfax ; il en profite pour donner à son ouvrage une dimension historique et archéologique. Mais ce sont là des territoires où les écueils abondent. L'auteur n'a pas toujours su les éviter.
Quoi qu'il en soit, les principaux thèmes de Retour à Thyna demeurent l'amour, la mort, le changement et le retour. Tout semble s'ordonner autour de l'œuvre de Kateb et de sa mort, dont tous les personnages du récit sont préoccupés et obsédés. Kateb aimait Zitouna, sa cousine. Le viol, dont elle a été victime, serait à lire comme un crime passionnel, que le coupable paye de sa mort. Quant à Zitouna, elle perd sa virginité dans la souffrance et le sang, mais elle conquiert sa féminité, son individualité et sa liberté.
Par ce long parcours, l'auteur traduit le passage de la société tunisienne vers la modernité: désormais la femme n'est plus en marge, elle retrouve le cœur de la société. Brisant les tabous et réduisant la phallocratie, Zitouna se marie avec Mansour qui, en filigrane, se présente comme son compagnon pour un futur meilleur.
L'autre mot-clef de cette œuvre romanesque, c'est le retour. Hédi Bouraoui semble fort préoccupé par ce besoin du retour, qui se fait irrésistible : le retour à soi, à sa ville natale, à sa patrie, à son héritage. Ce besoin du retour se traduit par le verbe et par l'image : des scènes de la vie quotidienne, des cérémonies, des formules ; il y a une véritable jouissance verbale. L'auteur se délecte en prononçant des mots pris au dialecte de son milieu d'origine. Il en savoure le son et le sens. Mais il s'agit d'un retour porteur de renaissance. «Se pencher sur Thyna, c'est renaître de leurs propres cendres». Pour l'auteur, le souvenir, c'est-à-dire la mémoire, ne doit pas être une drogue à vertu dormitive mais un fertilisant, une source de vie, de création, un facteur de changement.
Voilà donc un ouvrage dont la densité échappe à toute analyse qui se voudrait succincte ; il embrasse des thèmes très divers : la politique, la société, la culture, l'histoire, l'archéologie, l'ethnographie. Chacun de ces domaines exigerait un commentaire qui ne serait pas forcément laudatif.
Sur le plan de la forme, les choix et les goûts sont strictement personnels. A côté de très belles images, il y a des procédés et des formules qui peuvent paraître peu convaincants : la gent féminine, créneaux au lieu de merlons (erreur récurrente). Certaines rencontres me paraissent dissonantes telles que la formule, à mon sens peu heureuse, de «subvertir ces subterfuges». Ailleurs, il parle de «la population qui avait subverti inconsciemment l'unicité de la Mosquée en Médina et de l'Eglise en Bled Essouri». Il y a encore cette formule quelque peu sophistiquée : «la talonner de tout le poids de son talent dramatique». A ces quelques remarques, j'ajoute «la vicissitude de l'air». Une formule que je ne ferais pas mienne. Mais là, on est dans le subjectif : la forme et le choix des mots relèvent de l'auteur qui est, certes, souverain. Mais la souveraineté ne saurait donner le droit de tordre le cou aux règles du langage.
Par ailleurs, on peut se demander pourquoi travestir Hédi Chaker sous le pseudonyme de Hédi Faker. Fallait-il vraiment jouer sur l'ambiguïté prosaïque et quelque peu triviale entre Combattant suprême et Comédien suprême ? Cela me paraît injuste à l'égard d'une figure emblématique de la Tunisie contemporaine. Pour ma part, je trouve la formule incongrue, voire partisane et abusive. La Tunisie, tout entière, vient de rendre hommage à Bourguiba, l'un des plus grands fondateurs de la Tunisie moderne.
En revanche, il y a de très belles images, dont j'ai retenu ce tableau qui présente Zitouna dans toute sa splendeur féminine. Comme à l'accoutumée, les barques de pêche arrivent pour décharger leur cargaison, ballet coloré et odorant d'une marée toute fraîche. Parmi elles, une petite embarcation blanche, voile hissée, profite d'un vent de mer pour se glisser parmi les autres. C'est enfin l'aube. Qui n'a vu le soleil se lever sur Taparura, avec sa percée des ténèbres sur fond rougeoyant, n'a rien vu !
En djellaba bleue, bordée de broderies blanches, coiffée d'une koufia décorée de pièces d'or et de perles, takrita de soie aux motifs géométriques blanc et rouge sombre autour du cou, Zitouna met pied à terre sur un quai bondé. Elle est pâle. C'est merveilleux !
Voilà donc une œuvre qui interpelle et par l'absence et par la présence : peu de place aux couleurs et aux descriptions, mais des faits mis en œuvre dans leur matérialité objective, quelques symboles interactifs et des fantasmes. Dans sa présentation politique et dans ses rapports avec Sfax, l'auteur se comporte en juge très sévère. On peut ne pas adopter ses opinions tranchées et, encore moins, ses verdicts. Mais dans l'âme de Hédi Bouraoui, il y a une flamme entretenue par l'amour du pays et le désir de le voir atteindre le changement au profit de tous. La Tunisie de l'ère nouvelle a répondu et continue de répondre à ses ambitions fort légitimes : retour aux sources et renaissance. Ensemble, nous pouvons relever les défis.
Au terme de cette intervention, permettez-moi d'invoquer les splendeurs de la littérature francophone de Tunisie. Par deux fois, ce pays eut à nommer le continent dont il occupe le nord-est. Par ailleurs, la Tunisie peut, à juste titre, se prévaloir d'un riche patrimoine linguistique. Ses enfants, hommes et femmes, avaient pu s'exprimer et créer dans l'une ou l'autre des langues méditerranéennes par eux adoptées et adaptées sans méconnaître les racines ni les traditions. Après Carthage et Rome, l'Ifriquia se reconnaît, fièrement mais sans orgueil, arabe et musulmane, phénomène dont la portée politique, religieuse et socio-culturelle continue de sous-tendre le présent et l'avenir. Toutefois, l'arabité tunisienne d'aujourd'hui ne rejette pas les apports de l'histoire et reconnaît à la francophonie sa participation à la genèse de sa modernité.
Au IXe sommet de la Francophonie, tenue à Beyrouth, en octobre 2002, le Président Zine El-Abidine Ben Ali a prononcé un discours où nous lisons : «Creuset de cultures depuis des millénaires, fière de son identité arabo-musulmane et de sa dimension africaine et méditerranéenne, la Tunisie a toujours considéré la langue française comme une source d'enrichissement et d'ouverture sur le monde. Du haut de cette tribune, la Tunisie réitère son appel en faveur de l'instauration et de la consécration de l'entente et de l'harmonie entre les différentes cultures et civilisations».
C'est dans cette perspective que je placerais la littérature tunisienne de langue française qui, désormais, a sa place dans les archives et la mémoire de la nation. Il s'agit d'une littérature dont les acteurs ou plutôt les agitateurs veulent se situer et situer leur pays dans l'espace et dans le temps et au sein de la culture universelle. C'est notamment l'attitude des écrivains tunisiens qui vivent loin de la patrie, ceux qui ont choisi de s'intégrer au pays d'accueil sans rompre avec les origines. Par l'écriture, ils cherchent à se connaître pour se faire reconnaître en s'accrochant à l'histoire, au patrimoine et au quotidien des leurs. Ils y prennent attache en confiant à l'autre qu'ils ont, eux-aussi, des racines, un pays, une patrie, qui a mérité et continue de mériter une bonne place au sein des nations.
Les œuvres de cette littérature identitaire disent toute la fierté de leurs créateurs en invoquant Carthage, Kairouan, Thyna, Taparura et bien d'autres cités prestigieuses sans méconnaître le substrat, quel qu'en soit le nom : Massinissa, Jugurtha, Tacfarinas, la Kahina, etc. N'est-ce pas une manière de psalmodier le patrimoine et d'exalter les apports de la terre d'origine à la culture universelle ? N'est-ce pas une manière de dire: nous sommes originaires de Tunisie, terre bien connue par ses explorateurs, ses conquérants, ses poètes, ses théologiens, ses philosophes, ses agronomes, ses stratèges, ses femmes illustres et tous ces Africains, dont les œuvres littéraires ont été dûment présentées par Paul Monceaux au terme du XIXe siècle ? Si l'arabe est aujourd'hui notre langue nationale, le libyque, le punique et le latin étaient les langues de nos ancêtres, durant des millénaires. Nous devons nous en souvenir et agir pour la Tunisie et la Méditerranée.
(*) Titulaire de la Chaire Ben Ali pour le Dialogue des Civilisations et des Religions


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