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Arabi fora... les arabes dehors?
Publié dans Leaders le 11 - 01 - 2016

Probablement obnubilés par la saga Nidaa-Ennahda et le remaniement ministériel, plongés dans les délices des festivités de fin d'année, nos compatriotes n'ont pas prêté attention à quelques évènements graves et à certaines scandaleuses déclarations contre l'islam et les musulmans en France et ailleurs dans le monde.
Suite aux deux attentats qui ont ensanglanté la France, cette année 2015 a enregistré une montée de l'islamophobie et particulièrement des attaques répétées contre les mosquées. Actes de vandalisme, têtes de sanglier et de porc devant les lieux de prière, tags racistes et islamophobes, vitres cassées, les actes de vandalisme se sont multipliés en 2015 avec près de 50 actes recensés en septembre et de nombreux actes qui se sont succédés depuis les attentats du 13 novembre à Paris.
Pour enrayer cette vague islamophobe, en France, ce week-end (9-10 janvier 2016), les mosquées ont ouvert grand leur porte à tout visiteur, à tous les Français sans distinction. Le Président Hollande est ainsi allé, dimanche, rendre visite à la Grande Mosquée de Paris, dans le cinquième arrondissement de la capitale.
Quand le racisme se donne libre cours en Corse
A partir du 24 décembre 2015, et trois jours durant, des manifestants à Ajaccio ont hurlé « Arabi fora » - les Arabes dehors - suite à un piège tendu aux pompiers par quelques inconscients dans un quartier de la ville. Ils ont même saccagé une salle de prière musulmane et sont allés jusqu'à brûler des exemplaires du Coran. Suite à ces manifestations racistes éhontées, le quotidien belge le Soir juge « La France au degré zéro de la politique » et explicite : « parce qu'un mois après les attentats, la France a le visage de ces Corses qui hurlent non seulement « les Arabes dehors », mais aussi « À mort » face caméra, à visage découvert, en groupe et forts de leur bon droit ». Tout comme ils l'avaient fait, en août 2013 déjà, sans la moindre gêne et sans le moindre ennui judiciaire, suite à la mort sous la torture du chien Whisky, des manifestations anti-maghrébines avaient eu lieu. La police devait pourtant laver la communauté de tout soupçon dans cette sordide affaire.
Visitant l'île le 30 décembre 2015, le ministre de l'Intérieur, M. Bernard Cazeneuve a affirmé, à propos de la flambée xénophobe : « Il n'y a en Corse de place ni pour la violence ni pour le racisme ». Il a eu aussi une réunion avec les représentants des musulmans de Corse. 80% des musulmans de l'île sont des Marocains. En 2012, la résidence du Consul Général marocain près de Bastia a été taguée avec des inscriptions racistes.
Pour le sociologue Saïd Bouamama, « loin d'être une situation isolée, la manifestation islamophobe d'Ajaccio reflète le développement bien réel des rapports sociaux racistes dans notre société, sur l'ensemble du territoire. De telles manifestations existent en potentialité ailleurs. Bien sûr, ni Sarkozy, ni Hollande ne souhaitent un tel résultat mais celui-ci reste la conséquence logique de décisions de court-terme prises pour répondre aux besoins de légitimation immédiate de leurs projets de régression sociale. » Pour cet auteur, « le peuple de France n'est pas et n'a jamais été raciste par essence… La lutte contre les guerres, l'état d'urgence et l'islamophobie revêt désormais le caractère d'une urgence sociale et politique ».
La France du Front National et ses Français
Pour Marion Maréchal-Le Pen, députée et candidate Front National aux élections régionales, « les musulmans ne peuvent être français que sous condition. Nous ne sommes pas une terre d'Islam, et si des Français peuvent être de confession musulmane, c'est à la condition seulement de se plier aux mœurs et au mode de vie que l'influence grecque, romaine, et seize siècles de chrétienté ont façonné… Chez nous, on n'impose pas des mosquées cathédrales. » Que fait cette dame de la fameuse « laïcité » républicaine ? Ne sait-elle pas que son grand-père, Jean-Marie Le Pen, torturait à tout-va les Algériens pour garder « française » l'Algérie et ses millions de musulmans ? L'historien d'origine algérienne - Benjamin Stora - et le Prix Goncourt Alexis Jenni montrent que les racines du FN plongent en partie dans l'imaginaire colonial. Benjamin Stora écrit que « la grande question pour l'extrême droite française a été d'entretenir une mémoire de revanche et de ressentiment sur la question de l'empire [colonial et sa perte]… la question de la décolonisation n'est pas une question achevée. La décolonisation, bien sûr, elle est effective sur le plan de l'existence d'Etats, de nations etc… mais la décolonisation des imaginaires n'est pas achevée. La guerre des mémoires s'est exacerbée après 2005 notamment, avec le vote de l'Assemblée nationale sur le rôle positif de la colonisation» (L'Humanité, 8-10 janvier 2016, p. 16-17). Et on ajoutera le Ministère de l'immigration et de l'identité nationale créé par Nicolas Sarkozy. Marion Maréchal-Le Pen oublie que cette culture grecque dont elle se réclame n'est parvenue en Europe qu'à travers les savants et les philosophes arabes qui se sont donné la peine de traduire Euclide et Pythagore**. Et le Soir de Bruxelles de poursuivre : « La consécration aux élections régionales de l'extrême droite et du Front National de Marine Le Pen… est en train de faire perdre, à nombre de politiques hexagonaux, leur âme, leurs valeurs et le sens commun… c'est suite à l'aveuglement égocentrique d'un président, François Hollande, œuvrant à sa réélection plus qu'à la gestion du désarroi et du destin des citoyens. »
Au final, en 2015, le langage de cette représentante de l'extrême droite, Marion Maréchal Le Pen, ne diffère guère de celui des penseurs de ce courant de pensée nauséabond représenté en 1936 par Charles Maurras. A la formation du gouvernement de Léon Blum le 6 juin 1936, les partis de droite se déchaînèrent contre lui. Charles Maurras, l'inspirateur de la droite donnait comme consigne à ses troupes : « C'est en tant que Juif qu'il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre Blum ». Xavier Vallat, député de droite, lance l'attaque lors de son investiture : « Votre arrivée au pouvoir marque incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain va être gouverné par un juif. J'ose dire à haute voix ce que le pays pense en son for intérieur ; il est préférable de mettre à la tête de ce pays un homme dont les origines appartiennent à son sol… qu'un subtil talmudiste ».
Ainsi donc, hier, pour Maurras c'étaient les juifs, aujourd'hui, pour Le Pen, c'est le tour des musulmans ! La bête immonde est encore parmi nous.
Quant à l'ineffable maire de Béziers, Robert Ménard - soutenu par le Front National - il éructe « vouloir retrouver la France de Charles Martel qui a affronté les armées musulmanes lors de la bataille de Poitiers en 732 » et désire « se promener dans les villages bâtis à l'ombre des églises ». Ce monsieur est bien en retard - il s'accroche encore aux rodomontades du vieux livre d'histoire d'Ernest Lavisse - car il feint d'oublier que les historiens ont montré que cette bataille n'a jamais eu lieu***, que la plupart des églises de village sont aujourd'hui désertes. Il oublie que Narbonne - située à 33 km à peine de sa mairie - a été musulmane durant plusieurs décennies.
Des intellectuels instrumentalisant l'émotion publique
Ces remugles racistes antimusulmans chez les politiciens de l'extrême droite ne sont pas tombés du ciel. Outre les gouvernants désireux de détourner l'attention des électeurs des lancinants problèmes de l'heure comme par exemple le chômage, la sécurité sociale, les cahots de la mondialisation, les crises politiques à répétition, des hommes comme Alain Finkielkraut, Eric Zemmour et autres Houellebecq ont constamment préparé et maintes fois labouré le terrain. Dans son dernier ouvrage, « La seule exactitude », - recueil en fait de ses chroniques sur RCJ (Radio de la communauté juive), Finkielkraut ne cesse de parler de « la menace de l'islam », « des enfants de l'immigration ensauvagés ». Il est obnubilé par l'idée de perdre une France ethnocentrée et ne cesse d'attiser la guerre des civilisations, lui, le fils d'immigré polonais, devenu français à l'âge de un an. Son livre est dangereux. Ces remugles racistes antimusulmans chez les politiciens de l'extrême droite ne sont pas tombés du ciel. Outre les gouvernants désireux de détourner l'attention des électeurs des lancinants problèmes de l'heure comme par exemple le chômage, la sécurité sociale, les cahots de la mondialisation, les crises politiques à répétition, des hommes comme Alain Finkielkraut, Eric Zemmour et autres Houellebecq ont constamment préparé et maintes fois labouré le terrain. Dans son dernier ouvrage, « La seule exactitude »- recueil en fait de ses chroniques sur RCJ (Radio de la communauté juive), Finkielkraut ne cesse de parler de « la menace de l'islam », « des enfants de l'immigration ensauvagés ». Il est obnubilé par l'idée de perdre une France ethnocentrée et ne cesse d'attiser la guerre des civilisations, lui, le fils d'immigré polonais, devenu français à l'âge de un an. Son livre est dangereux. Comme sont dangereux les propos d'Elisabeth Badinter qui a osé dire, sous prétexte de défendre la laïcité, à une heure de grande écoute, sur la radio publique France Inter, le 6 janvier dernier : « Il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d'islamophobe ». Aucun des journalistes présents n'a tiqué. La haine des musulmans serait-elle devenue un droit ? Allons-nous accepter, sous prétexte de porter haut l'étendard de la défense de la France et de ses valeurs, que l'apologie du racisme, de l'antisémitisme et de la xénophobie se donne libre cours sur les ondes publiques ? Pour Danyel Gill (Médiapart, 7 janvier 2016), Elisabeth Badinter a trouvé dans « l'instrumentalisation de la laïcité, au nom de l'égalité par exemple, l'élaboration de l'outil d'expression sophistiqué qui autorise enfin cette forme ; le sentiment anti-arabe à peine voilé…Avec suffisance, sur le ton de la leçon, elle revendique un droit au racisme ethnique et social ».
Gill rappelle que le CSA (un peu l'équivalent de la HAICA) a condamné, en octobre dernier, Georges Bensoussan qui a dit sur France Culture : « Il n'y aura pas d'intégration tant qu'on ne sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique qui est tu comme un secret. C'est une honte de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes en France, l'antisémitisme on le tète avec le lait de sa mère. » La condamnation du CSA a jugé que ces paroles de Bensoussan « étaient susceptibles d'encourager des propos discriminatoires ». Pourtant, Elisabeth Badinter ainsi que Bernard-Henri Lévy avaient apporté leur soutien à Bensoussan.
Islamophobie à tous les étages
L'islamophobie est en pleine expansion ailleurs aussi, hélas. Donald Trump, candidat républicain à la Maison Blanche, veut interdire l'entrée des musulmans aux Etats Unis et demande la fermeture des mosquées du pays. Les Américains attaquent les Sikhs, les prenant pour des musulmans, rapporte le Washington Post (28 décembre 2015) et des vandales ont tagué deux mosquées dans la petite ville Hawthorne, dans le sud de la Californie, près de Los Angelès. (Chicago Tribune 13 décembre 2015). Pegida - «Patriotes européens contre l'islamisation de l'Occident » - ne cesse, en Allemagne, de provoquer les immigrés et les musulmans, exhalant la haine et le racisme.
Même refrain en Hongrie et en Tchéquie.
Le plus sidérant, face à la haine et au racisme antimusulmans, c'est le silence de mort de nos autorités politiques et religieuses. La Ligue arabe, l'OCI, les ambassades, la plupart des associations semblent plongées dans une narcose profonde.
Vous avez dit Justice et Dignité?
Mohamed Larbi Bouguerra
** Lire « Les Grecs, les Arabes et nous. Enquête sur l'islamophobie savante » par Philippe Büttgen, Alain de Libera, Marwan Rashed et Irène Rosier-Catach (Fayard, Paris, 2009)
***Histoire de l'Islam et des musulmans en France du Moyen-Age à nos jours » sous la direction de Mohammed Arkoun et Jacques Le Goff (Albin Michel, Paris, 2006).


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