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Syrte, l'amère victoire «ANNONCEE» de Sarraj
Publié dans Leaders le 09 - 08 - 2016

Lorsque les milices loyales au Conseil Présidentiel conduit par Fayez Sarraj décidèrent de passer à l'offensive contre les hordes de terroristes dans leur ville-citadelle de Syrte, rares étaient les observateurs qui s'attendaient à un enlisement sanglant de la campagne face aux soldats du Calife autoproclamé de Mossoul. Fort du soutien international, le Premier ministre lança un appel à toutes les forces afin de «s'unir face à l'ennemi de la Nation en rejoignant l'opération Bounian Al Marssous et étrangler l'organisation terroriste de l'Etat Islamique dans un réduit où il n'a plus d'autre option que de périr sous le sabre des valeureux». Un discours certes lyrique, mais sans rapport avec la réalité des combats.
En lançant cette offensive sur Syrte, dans la précipitation et l'improvisation, F. Sarraj pensait fédérer autour de son leadership le plus large spectre de sensibilités et soutiens politiques en Libye et à l'étranger. Il estima que l'Etat «islamique», étant perçu comme l'«ennemi confortable», le combattre pouvait créer une unanimité auprès des alliés locaux et internationaux. Mais derrière cette stratégie déclarée d'affrontement avec les terroristes, se profile une autre raison moins avouable; Eviter la désignation des vrais responsables du chaos qui déchire le pays en recyclant les milices de la mouvance islamiste au sein d'une coalition antiterroriste et leur permettre de se refaire une vertu auprès de la Communauté internationale en chassant de Syrte un Etat islamique qu'ils avaient pourtant longtemps toléré. Après plus de quatre cent morts et quelques trois mille blessés tombés sous les balles ou par les voitures piégées de l'EI, l'opération semble mettre en lumière les manquements structurels d'une opération militaire fondée sur des factions miliciennes dépourvues de véritables chaînes de commandement et aguerries plus aux pratiques de la rapine et de la prédation des ressources qu'au combat et à la guérilla urbaine.
Face à l'éventuel et même, probable effondrement, qui se profilait à l'horizon des géostratèges, de l'opération Bounian Al Marssous, les soutiens internationaux de F. Sarraj décidèrent de lancer une campagne aérienne de largage de bombes dont les dégâts et les fumées dissimulent le jeu complexe et paradoxal des puissances occidentales en Libye. Un jeu qui consiste à réaliser une multitude d'objectifs contradictoires que la « victoire » médiatique serait à même de mettre en cohérence. D'abord, l'offensive américaine est sensée assurer aux sociétés étasuniennes la mainmise définitive sur les concessions pétrolières de la riche région du «Croissant» pétrolier de l'est de Syrte et d'en déloger les concurrents chinois et russes. Ensuite, la gestion sécuritaire de toute la prospection, la production et le transport du pétrole serait désormais sous le contrôle direct et exclusif des forces américaines présentes dans la région. Enfin, les Américains imposeront aux factions au sol des arrangements destinés à l'évacuation sécurisée des terroristes de Daêch retranchés à Syrte en contrepartie d'une reddition médiatique de la ville.
La «triomphe» militaire promis à Syrte s'apparente déjà à une victoire à la Pyrrhus au vu du nombre élevé de pertes dans les rangs des milices et leur incapacité de reprendre la ville âprement défendue par quelques centaines de terroristes face à plus de quinze mille hommes mobilisés par Misratha.
Les menaces dans un pays fragmente
La bataille pour Syrte intervient sur fond d'une profonde fragmentation des institutions tant politiques que militaires et d'un échec cuisant au niveau de la réalisation des exigences du processus politique. La réconciliation nationale n'est plus à l'ordre du jour au vu de la dissémination des armes au sein de la population et des affrontements violents entre les factions. C'est ce volet sécuritaire qui constitue la principale menace pour la Libye, un pays dont les frontières poreuses sont traversées en permanence par des groupes d'insurgés issus des pays voisins et par des trafics dangereux qui sillonnent son territoire. Des flux qui s'avèrent d'autant plus dangereux que le pays est dépourvu d'instruments institutionnels et d'élites politiques soucieuses de relever les défis de la pacification du pays et de sa reconstruction sur la base d'une véritable concorde nationale. Elites très perméables aux interférences extérieures, à la domination des milices, aux réseaux de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Autant de déficiences qui génèrent d'énormes pertes et dilapidations des ressources financières indispensables pour le développement, la reconstruction et la lutte contre l'insécurité.
Sur le plan militaire, les factions armées les mieux aguerries sont souvent engagées dans des stratégies de prédation et poursuivent des intérêts d'ordre tribal ou particularistes ce qui hypothèque toute entreprise future d'édification d'une armée nationale unifiée. L'échec de la restauration de l'armée, qui doit nécessairement, passer par la démobilisation des miliciens, de leur désarmement et surtout d'une réforme du secteur de la sécurité, constitue un stimulateur de la décrépitude du processus de réconciliation nationale. Dans les interstices de cette fragmentation du champ politique et sécuritaire, les groupes terroristes se sont incrustés et se sont accaparé de larges pans du territoire libyen et pas seulement à Syrte.
Cependant, ces volets politiques et sécuritaires ne constituent pas les seules menaces qui planent sur les destinées du pays, car économiquement, la Libye connait la pire crise financière depuis l'insurrection, avec une dure pénurie des liquidités, une chute des cours pétroliers qui grèvent les finances de l'Etat, une dévaluation vertigineuse de la monnaie locale ainsi qu'un effondrement de la production électrique qui a coïncidé avec la canicule estivale.
Cependant, les menaces débordent désormais sur l'environnement de la Libye. L'instabilité dans ce pays a un impact direct sur la situation de la sécurité dans une région déjà fragile du Maghreb et du Sahel. Ainsi, à la suite de leur défaite dans l'Azawad au nord Mali, des milliers de rapatriés traumatisés et appauvris, ont afflué vers la Libye avec leurs armes et leurs munitions. Une des premières conséquences de cet apport d'armes, fut l'expansion des activités des groupes extrémistes et criminels dans une large frange du Sahara-Sahel. Ces groupes transfrontaliers exploitent le vide sécuritaire pour développer les trafics d'armes, de drogue et de migration clandestine. Progressivement, ils se muent en factions soumises aux interférences extérieures des acteurs régionaux, lesquels pèsent de plus en plus dans les affaires internes du pays, par le biais des soutiens qu'ils apportent à leurs mandataires politiques, miliciens et criminels locaux.
Les elites tribales, acteurs incontournables du dialogue national
La bataille de Syrte aurait pu constituer, pour les Libyens, une occasion pour parvenir à une concorde nationale et les unir autour de la défense collective de la souveraineté du pays. Mais, les interférences étrangères la pervertirent en une opération de reconfiguration des cartes géostratégiques et pétrolières, camouflée par une campagne médiatique aux thématiques politiquement correctes de la présumée lutte conte le terrorisme.
L'intervention étrangère ne fera qu'aggraver une situation de chaos général. Seul le volet politique constitue le passage obligatoire pour relever les défis sécuritaires et défaire le terrorisme. L'institution d'un véritable processus de réconciliation nationale accompagné de mesures efficaces de renforcement de la confiance entre les belligérants pourrait dégager la voie à l'édification d'une armée et d'une police nationales légitimes.
La pacification de la Libye passe aussi par la pleine intégration dans le processus de réconciliation, des vrais acteurs qui jouissent d'une autorité sur leurs territoires; les leaders tribaux. Cette élite traditionnelle, aux puissants ancrages locaux, est actuellement tenue à l'écart par une junte de politiciens qui se sont autoproclamés représentatifs du spectre libyen. Malgré leur échec dans la mise en œuvre des décisions du dialogue libyen et la constitution d'un gouvernement de concorde nationale, la communauté internationale s'obstine à vouloir installer au pouvoir cette élite dont les ténors sont, soit des paravents des milices, soit compromis dans les affaires de corruption.
L'impasse du processus de réconciliation balise la voie à l'essaimage des conflits qui n'épargneront pas Tripoli. La Capitale, où des cellules terroristes, encouragées par les prêches belliqueuses des imams acquis à la cause de la nébuleuse jihadiste, se prépare à être le futur champ de bataille et surtout, de revanche pour les terroristes exfiltrés de Syrte.


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