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Hédi Béhi: J'y suis, j'y reste
Publié dans Leaders le 05 - 12 - 2019

«Le nomadisme politique a un impact négatif sur la vie politique et représente un réel danger pour la stabilité parlementaire et celle du pays ». Des propos marqués au coin du bon sens, sauf que leur auteure est elle-même une fervente adepte de cette pratique et n'a cessé depuis la révolution de voyager entre les partis rien que pour rester au pouvoir. On savait notre classe politique, corrompue, opportuniste, incompétente. On découvre qu'elle est aussi schizophrène.
C'est un truisme que de dire que l'homme politique tunisien aime le pouvoir. Nous sommes ce que Stuart Mill, le philosophe et économiste britannique du XIXe siècle, a appelé «un peuple de coureurs de places, un peuple où la politique est déterminée principalement par la course aux places». Ces reproches étaient destinés aux Français, mais ils nous vont comme un gant. Le pouvoir, rien que le pouvoir. C'est le crédo de l'homme politique tunisien, toutes tendances confondues l'unique objet de son désir. Dès qu'il a goûté aux honneurs qu'il procure, il ne veut plus le lâcher. J'y suis, j'y reste. Avec le temps, il ne s'imagine plus en homme ordinaire. Le pouvoir devient sa raison d'être. C'est pourquoi une défaite aux élections est un véritable drame pour lui et il n'aura de cesse de le récupérer. Le cas échéant, il essaiera de le transmettre à sa descendance. Les exemples ne manquent pas : Bourguiba, Caïd Essebsi, Ben Ali, Kadhafi ont eu des tentations dynastiques.
Quand on sait que le pouvoir corrompt, déréalise, pervertit, on comprend pourquoi la classe politique est incapable aujourd'hui de gouverner, de répondre aus attentes du peuple. On pensait qu'en libérant la parole, en pratiquant la séparation des pouvoirs, en autorisant le multipartisme, les choses allaient changer comme par enchantement, il n'en fut rien. Il ne faut pas oublier que la démocratie est le résultat d'une acculturation, qu'elle est étrangère à nos traditions, à notre culture, à notre histoire. C'est ce qui explique ces scènes surréalistes dont l'assemblée est le théâtre ces derniers jours. Nous sommes tout au début d'un long processus. La classe politique actuelle a hérité de la précédente tous ses défauts. Mais il ne ne faut surtout pas espérer des changements avec les jeunes générations.
l y a quelques décennies déjà, l'ancien doyen de la faculté de Droit d'Aix en Provence, Charles Debbasch qui connaissait bien la Tunisie pour y être né avait expliqué que les mouvements de protestation des jeunes engagés sous la bannière de la défense des libertés étaient avant tout l'expression d'une volonté de chasser ceux qui sont au pouvoir pour prendre leur place quitte à devenir, une fois qu'ils y sont, les partisans les plus sûrs de l'autoritarisme. A croire que cet attachement au pouvoir est un élément constitutif de notre ADN.
Vous voulez savoir pourquoi la dictature a fait de vieux os et risquer de perdurer en Tunisie comme dans le monde arabo-musulmans, écoutons encore Stuart Mill : «Il y a des peuples où la passion de gouverner autrui surpasse tellement le désir de l'indépendance personnelle que les hommes sacrifieront volontiers la substance de la liberté à la simple apparence du pouvoir».


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