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Hédi Béhi - Les mémoires de Bahi Ladgham : à lire absolument pour connaître "la vraie" histoire du mouvement national
Publié dans Leaders le 09 - 12 - 2019

« Bahi Ladgham, le leadership serein » Souvenirs, témoignages et réflexions. Parues 21 ans après le décès en 1998 de celui qui fut pendant quinze ans le N°2 du régime, les mémoires de Bahi Ladgham ne se réduisent pas à une simple plaidoirie pro domo, ni à l'autopromotion de l'auteur comme c'est souvent le cas. Elles se lisent comme un livre d'histoire, une histoire revisitée, débarrassée de tous ces travestissements qui l'ont défigurée en éclairant d'un jour nouveau des pans entiers de notre passé, mais aussi en nous révélant un grand militant dont la contribution à la cause nationale et à l'édification du jeune état a été immense. Au risque de tomber dans le piège de l'image d'Epinal, je dois à la vérité de dire qu'il a été à la fois, un grand patriote, un résistant (il avait purgé une peine de quatre ans au fameux pénitentier de Lambèse), un grand commis de l'Etat, qui n'a jamais cessé de servir son pays là où il se trouvait : à Paris, lors des négociations sur l'indépendance à la Kasbah, en tant de secrétaire d'Etat à présidence (l'équivalent de premier ministre), à Bizerte pendant les évènements de juillet 1961 et dans les missions délicates auprès de dirigeants arabes et étrangers ou même rehausser le prestige de la Tunisie à l'étranger comme en Jordanie où, mandaté par la Ligue arabe en septembre 1970, il avait réussi à réconcilier le roi Hussein et Yasser Arafat et à exfiltrer ce dernier à la barbe des services jordaniens pendant le septembre noir. La mission avait réussi au delà de toute espérance, ce qui a conféré à Bahi Ladgham une stature internationale. Quelques mois après son retour, le congrès du parti s'ouvrait à Monastir. Bahi Ladgham obtint le plus grand nombre de voix aux élections, d'où le dépit de Bourguiba qui s'est traduit par des propos peu amènes envers son ancien collaborateur.
Tout grand homme qu'il était, Bourguiba avait ses petitesses, notamment une ingratitude envers ses compagnons surtout quand il estimait que leurs succès pouvaient lui porter ombrage. Ce fut le cas avec Mongi Slim qu'il avait qualifié après sa mort de fils d'esclaves grecs et dont il avait saboté la carrière internationale alors qu'il était bien placé pour succéder au Birman U Thant au secrétariat général de l'ONU et s'était opposé à sa candidature à la Cour Internationale de Justice de Haye. Avec Bahi Ladgham, il usera d'un technique éprouvée notamment dans les pays communistes. Il sera ostracisé par les médias. Ainsi, deux générations de tunisiens n'auront jamais entendu parler de Bahi Ladgham ni en bien, ni en mal, comme s'il n'avait jamais existé.
Lors du Sommet de l'Union africaine, en avril 1994, il s'était présenté devant le siège du Sommet africain. Alors qu'il traversait d'un pas décidé la place des droits de l'homme qui se trouvait juste en face de l'hôtel où résidaient les chef d'Etat africains, un jeune policier lui fait signe de s'arrêter : «je m'appelle Bahi Ladgham et je voudrais rencontrer le président Nelson Mandela». Incrédule, le policier appelle son supérieur. Il lui a fallu franchir trois barrages de policiers pour qu'un haut gradé reconnaisse l'ancien premier ministre et se répande en excuses avant d'aviser la délégation sud africaine. Quelques minutes plus tard, un membre de la délégation de ce pays annonce à si Bahi que Mandela serait heureux de le rencontrer. Il est aussitôt conduit auprès du président sud africain. Les retrouvailles seront émouvantes. Ils tomberont dans les bras l'un de l'autre. Mandela se rappelle très bien de leur dernière rencontre qui remonte à …1962 à Tunis. Il était venu le voir en taxi.
Le Sud-africain était venu pour obtenir des armes. Il avait rencontré Bourguiba qui lui avait réservé un accueil chaleureux et accepté immédiatement de lui fournir l'aide qu'il réclamait tout en l'encourageant à engager la lutte armée contre le régime blanc avant de l'aiguiller vers Bahi Ladgham qui était chargé des relations avec les mouvements de libération africains, l'ANC, le SWAPO namibien, le FNL angolais. Mandela obtiendra les armes, mais n'aura pas le temps d'engager la lutte armée : il sera arrêté à son retour en Afrique du sud puis condamné à trente de prison au terme d'un procès expéditif.
A peine avais-je parcouru les premières pages de ce livre que des souvenirs personnels ont surgi:
Lors d'une conversation que j'ai eue avec Bahi Ladham au début des années 90 à la Zaouia-medersa Ahmed el Bahi à Bab El Aqwas dont il portait le prénom, on avait évoqué la situation en Tunisie. Ben Ali bénéficiait encore de l'état de grâce. je lui avais fait part de ma surprise devant sa réserve envers le nouveau président alors que ses anciens compagnons s'étaient empressés de le rallier tout comme beaucoup d'anciens opposants. «Il m'avait répondu : pas de compromission avec ce régime». Et comme pour s'assurer que j'avais saisi sa position, il m'avait répété cette phrase trois fois, comme s'il pressentait les dérives du régime.II connaissait Ben Ali mieux que quiconque pour avoir été son ministre pendant quinze ans et était tenu au courant de toutes ses turpitudes au ministère.
J'étais également curieux de savoir ce qu'il pensait de Bourguiba qui était si ingrat envers lui. A ma grande surprise, il s'était montré très respectueux vis à vis de l'ancien président. Il l'appelait encore si Lahbib et el moujahed El Akbar. En revanche, il n'avait que mépris pour Ben Ali. Il me raconta que lors d'un entretien avec l'ancien président, il lui avait posé la question de savoir pourquoi son bras droit portait prénom de Bahi alors qu'il s'agissait d'un patronyme. «Effectivement ce n'est pas un prénom courant», lui a répondu Bourguiba. "Je lui ai raconté que ma mère avait pendant sa grossesse fait un rêve. Elle avait fait une chute et c'était Sidi El Bahi qui s'était porté à son secours. A ma naissance, elle avait tenu à ce que je porte le prénom de Mohamed Bahi". En fait, c'était une façon élégante de la part de Bahi Ladgham de lui demander d'épargner cette zaouia au moment où on rasait ces édifices à tour de bras.
Tel était si Bahi. Après son départ des affaires, il ne s'était jamais prévalu des ses anciennes fonctions pour obtenir un traitement de faveur. Peu lui importait d'être connu ou pas.Il avait contribué à la libération et l'édification de l'Etat tunisien et cela suffisait à son bonheur. C'était un HOMME, dites cela et tout est dit. Ses mémoires sont à lire absolument parce qu'ils nous éclairent sur une période décisive de notre histoire et surtout sur une personnalité attachante, un patriote comme on n'en voit plus aujourd'hui. Il faut savoir gré au Dr Abderrahman Ladgham d'avoir mis à la disposition du public cet ouvrage qui fera date.

«Bahi Ladgham le leadership serein» (en langue arabe) 748 pages éditions Nirvana 60 dinars.


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