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Leila Menchari: Il y a des voyages qui n'ont ni début ni fin...
Publié dans Leaders le 03 - 04 - 2021

Par Abdelaziz Annabi - Le 4 avril 2020 disparaissait Leila Menchari à Paris. Elle est née le 27 septembre 1927 à Tunis au cœur de la rue El Marr, entre Bab Menara et Bab Jedid. C'est là, dans le Tunis d'antan, que s'est forgée son éducation et qu'elle a tissé sa toile d'esthète, au milieu des couleurs et du pittoresque du vieux R'bat, entre Dar Sidi Amor Fayache, Dar Si Mohamed Ben Ammar et Dar Tahar Ben Ammar.
Elle était l'arrière-petite-fille de Sayed Djellab, le dernier Sultan de Touggourt, dont sa mère, Habiba Menchari, féministe de la première heure, était l'héritière emblématique. Son père, Abderrahmane Menchari, notaire, héros de la Grande Guerre, veillait étroitement à son éducation et lui inculquait les principes d'endurance, de courage et d'excellence qui soutiendront ses premières années d'étudiante aux Beaux-Arts dans le Paris de l'après-guerre.
Ma tante Lili était le fruit d'une divine orchestration, douée de l'esprit des muses inspiratrices d'art et de beauté, et d'un corps de naïade. Tandis que sa sœur aînée, Frida, ma mère, est la première étudiante tunisienne musulmane inscrite en pharmacie – au côté de Radhi Jazi –, Lili est la première Tunisienne musulmane championne de Tunisie de natation en 1948. De ses années d'entraînement et de compétition, elle avait gardé une silhouette sculpturale et un impressionnant crawl avec un cycle de bras longs et des doigts effilés qui la propulsait très loin !
Lili est la première Tunisienne inscrite en 1943 à l'Ecole des beaux-arts de Tunis dont elle suivait les cours de dessin dans les ateliers de peinture d'Armand Vergeaud et de Pierre Berjole, avec ses camarades tunisiens, pionniers de l'Ecole de Tunis, à qui les Maîtres interdisaient de «toucher au pinceau» ! Ayant acquis une base incomparable de la maîtrise du crayon et du fusain durant les années de formation à Tunis, elle se lance dans la sculpture et la peinture dès son entrée à l'Ecole des beaux-arts de Paris en 1948, dont elle fut aussi la première Tunisienne diplômée à sa sortie de l'Ecole en 1953, au même titre que ses camarades, le peintre Bernard Buffet, le sculpteur César et le sculpteur et graveur Jean Asselberg, qui seront les icônes du mouvement surréaliste et de la nouvelle vague des années 50 à Saint-Germain. Tel est le milieu élitiste qui poussa Lili à concourir pour le «Prix de Rome» à sa sortie des deux Ecoles des beaux-arts de Tunis et de Paris, au bout d'un cursus de dix ans d'études prestigieuses d'élève-artiste-peintre.
Pour le Prix de Rome de Peinture, Lili franchit les deux épreuves éliminatoires qui sélectionnent les candidats pour l'épreuve finale et arrive en «Loges» ; mais à sa grande déception, elle est avertie au troisième jour d'isolement dans la Loge, en pleine composition de son sujet, que l'œuvre serait seulement exposée, mais qu'elle ne pouvait être acceptée par le jury dès lors que «Mademoiselle Menchari n'était pas Française !»
Lili reprendra toute son inspiration à La Casa de Vélasquez à Madrid où elle a séjourné après son retrait forcé du «Prix de Rome». Durant cette période espagnole, elle a composé des œuvres «au fusain», dont des dessins représentant Séville et des scènes de la cité andalouse qui sont de rares morceaux d'anthologie dans l'articulation du graphisme et des perspectives, faits de traits noirs apposés sur une grande feuille de carton blanc, étonnamment vivants, presque «parlants». Je garde comme des reliques les deux gravures de sa période hispanique qu'elle m'a offertes et qui témoignent d'un talent rare et épuré.
Au cours de l'année 1952, son ami et talentueux Ezzeddine Alaya la rejoignait à Paris. Il avait suivi des cours de sculpture à l'Ecole des beaux-arts de Tunis qui seront le «socle» de sa réussite légendaire. Lili le recommandait au grand couturier Guy Laroche, chez qui il devenait bientôt «1ére Main» jusqu'en 1961. Lili restait son égérie.
Lili entrait par hasard chez Hermès en 1961, en proposant ses dessins à Madame Beaumel qui était la première directrice de la décoration de la vénérable maison depuis la création de ce service après la Seconde Guerre mondiale. Annie Beaumel tenait son pouvoir de création de ses enrichissantes rencontres du Tout-Paris. Elle était l'amie des artistes et des écrivains en vue à l'époque, qu'elle rencontrait et qui la visitaient, la conseillant au passage, inspirant ainsi ses vitrines, qu'elle faisait monter ensuite. Après le départ d'Annie Beaumel à la retraite en 1978, Jean-Louis-Dumas Hermès, le mythique chef du Sellier ancestral, fait de Lili la directrice du service de la décoration ainsi que la directrice du Comité de la soie, des couleurs et des cristalleries des ateliers de Lyon où sont conçus, dessinés et imprimés les «Carrés-Hermès», inégalés et adulés des élégantes du monde entier.
Lili allait trouver dans la décoration saisonnière de la vitrine un terrain privilégié pour exprimer son talent et ses rêves. Par la force de son travail et sa fabuleuse formation des Beaux-Arts, elle allait transformer la vitrine en décors de théâtres minimalistes et surréalistes qui enchanteront les passants venus du monde entier, mêlant le raffinement et l'exotisme de l'Orient et de l'Occident, de l'Asie et de l'Arabie, l'Inde éternelle et le Sahara, sans oublier la Tunisie à qui elle a donné une place unique dans la scénographie. Pour le fabuleux décor d'automne sur le thème du «cuir et du désert», elle a fait transporter trois tonnes de sable de Matmata ; les artisans de Den-Den, élevés au rang de stars, étaient installés dans la grande vitrine du 24, Faubourg St-Honoré et se livraient, dans leur spécialité, à l'art du cuivre, de la poterie, de la céramique, comme de la verrerie et de la tapisserie ; des selles entières de cheval étaient gainées de lames de cuir tanné habillé d'un klim de Gabès.
Pour le «Prix de Diane-Hermès» de juillet 1990, manifestation traditionnelle des clubs équestres organisée à Chantilly, la Maison Hermès mettait la Tunisie à l'honneur en invitant un escadron des cavaliers Zlas du Sud tunisien.
La célébration de l'année de l'Inde, inaugurée par Hermès au nouvel an 1984, était l'occasion pour Lili et Jean-Louis Dumas de se rendre au Rajasthan, en quête de l'unique artisan-peintre encore vivant, usant de la traditionnelle peinture sur soie, représentant l'aigle et les faucons des cimes sacrées des confins du Bengale. Mon ami, l'ambassadeur Ahmed Ounaïes les a reçus au cours de leur séjour à Delhi et peut témoigner de leur aventure éclectique à la recherche de l'humain, de l'authentique et du beau, dans les lieux où se maintient le culte de la vieille civilisation.
Sous l'égide d'Hermès, l'Institut du monde arabe a inauguré en 2010 une rétrospective de l'œuvre de Leïla Menchari, assemblant les différents thèmes et les précieux objets exposés qui ont distingué les décors des vitrines célébrant tour à tour les quatre saisons durant trente ans d'une carrière vouée à l'art et à la création. Une seconde exposition lui était encore dédiée par Hermès au Grand-Palais à la fin de 2017, rendant un hommage national en France à toute sa carrière au service de ses «Théâtres de Poche» au sein des prestigieuses Vitrines ! Voilà qui restera incontestablement dans les mémoires du public et de ses admirateurs. Mais que le Carré-Hermès intitulé «Regina» offert à Sa Majesté la reine Elisabeth lors de sa visite d'Etat en France en 1972, à l'Invitation du Président Georges Pompidou, ait été dessiné et signé de la main de Lili, qui avait réuni dans une composition magistrale les marques et les étendards des armoiries de la dynastie de la couronne, voilà, sans doute, une de ses plus belles consécrations.
Un beau livre, édité à Paris en octobre 1999, est consacré à l'œuvre de Leïla Menchari sous le titre Les Vitrines Hermès. Ecrit par la romancière Michèle Gazier et préfacé par Michel Tournier, il reproduit une sélection de ses créations. L'auteur écrit : «Les vitrines que Leïla Menchari imagine pour Hermès sont des invitations au voyage. Des contes merveilleux et nomades offerts aux passants. Contes d'automne aux couleurs de sous-bois, de Noël scintillant d'ors et de lumières, de printemps tendre et acidulé, d'été éblouissant de blancheur…» Lili conclut d'une phrase : «Il y a des voyages qui n'ont ni début ni fin»
Quel chemin parcouru, et quelle exemplarité, depuis la perte du foulard «Hermès» que lui avait confié Mama Habiba à son entrée aux Beaux-Arts, et que Lili avait promis de ramener à sa maman !


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