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Hommage au Professeur Frej Stambouli, pionnier de la sociologie urbaine maghrébine
Publié dans Leaders le 17 - 06 - 2022

Par Mohamed Kerrou - Le professeur Frej Stambouli (1935-2022) vient de s'éteindre à Helsinki où il vivait avec sa femme Anja Tavioli, en gardant des contacts réguliers avec la Tunisie. Il sera inhumé samedi 18 juin à 13 heures, à Monastir, sa ville natale, où sa dépouille arrive dans la matinée.
Pour avoir été en contact épistolaire régulier avec lui, ces derniers temps, je voudrais lui rendre hommage et lui exprimer, à titre posthume, une reconnaissance particulière, celle de l'ancien étudiant de sociologie à la Faculté des lettres et sciences humaines de Tunis. Cet établissement d'enseignement supérieur était et demeure communément appelé « Faculté du 9 avril », du nom du boulevard où se trouve sa bâtisse relativement modeste, face à celle imposante de la maison du parti destourien, situées toutes deux à l'entrée de la Kasbah.
Pendant les quatre années de la maîtrise de sociologie, Frej Stambouli accompagnait les étudiants de sociologie, par ses cours pionniers et éclairants de sociologie des villes maghrébines.
Nous étions, à l'époque, avec nos prédécesseurs, fort turbulents, socialisés au credo marxiste et, pour une minorité, à la théorie néo-marxiste (L. Althusser, E. Balibar, N. Poulantzas, P. Anderson…). Le professeur Stambouli qui n'était ni marxiste, ni destourien mais sociologue chevronné, naviguait avec tact et intelligence entre les vagues des agitations et grèves estudiantines. Il était armé d'un humour enjoué et d'une méthodologie relativiste, de remise en cause des évidences et autres idées reçues assimilées au « sens commun » militant.
Ses références théoriques se nourrissaient des écrits d'Ibn Khaldoun, de Franz Fanon et de C. Wright Mills. Il était également influencé par Max Weber et la sociologie critique anglo-saxonne. Assez tôt, il privilégia la lecture, l'écriture et les contacts avec les universités et les enseignants chercheurs anglophones, à l'instar du sociologue Ernest Gellner.
Stambouli appartient à la première génération des sociologues tunisiens formés à l'Institut des hautes études de Tunis (IHET) puis à l'Ecole pratique des hautes études, à la 6è Section de l'Université de la Sorbonne, à Paris.
Parmi cette primo-génération, il y avait Abdelkader Zghal, Khalil Zamiti et Lilia Ben Salem. C'était-là le premier noyau de sociologues tunisiens qui allait rejoindre l'Université de Tunis où la licence de sociologie fut créée en 1958, en même temps qu'en France. Stambouli et Ben Salem ont choisi d'être enseignants, en contribuant aux publications du CERES, le centre de recherche où furent recrutés leurs collègues et amis chercheurs Zghal, Zamiti et d'autres.
Stambouli enseigna durant plus de quatre décennies à l'Université tunisienne où il forma plusieurs générations de sociologues qui affectionnaient ses cours et sa théâtralité verbale et gestuelle. Le personnage qui était toujours habillé élégamment et tenait entre ses mains une pipe, du tabac et une boite de bonbons succulents, était attachant et atypique, par ses mots d'esprit et ses mises en garde critiques au point que personne ne connaissait ses prises de position et le fond de sa pensée. Il était le maître du doute méthodologique et de la nuance, influencé qu'il était par les exigences scientifiques du métier de sociologue, par la fameuse distinction wéberienne entre le savant et le politique.
C'est toute une génération ayant reçu une formation française qui allait fournir le premier noyau des chercheurs au CERES (Centre d'études et des recherches économiques et sociales) créé en 1962, dans le sillage de la politique de planification lancée par Ahmed Ben Salah et appuyé par des intellectuels comme le philosophe Mustapha Filali et l'économiste Chedly Ayari.
Nouvellement propulsée dans le champ du savoir, la sociologie était accompagnée par les autres disciplines des sciences sociales : la géographie (Habib Attia, Hafedh Sethom…), l'histoire (Hamadi Cherif, Taoufik Bachrouch, Béchir Tlili…), la linguistique (Salah Guermadi, Hichem Skik…), la démographie (Mahmoud Seklani, Moncer Rouissi…), l'économie (Moncef Ben Slama…) et la psychologie sociale (Alya Chouikha…).
Cette première génération formée à l'Ecole française assumait son rôle critique d'opposition au régime et nourrissait des débats de société, attachée qu'elle était à l'idéal démocratique mis à mal par le parti-Etat néo-destourien et le culte de la personnalité de Bourguiba.
La sociologie urbaine maghrébine telle que proposée par Frej Stambouli visait, dans une perspective généalogique chère à son fondateur Henri Lefebvre et à son chantre arabisant Jacques Berque, à reconstituer l'émergence des bidonvilles et à analyser le processus d'évolution de l'urbanisation qualifiée d'hyperurbanisation, en raison de la surpopulation des villes côtières maghrébines, phénomène causé par les migrations internes subsumées par le concept d'exode rural.
C'est l'ensemble de la moisson des articles publiés dans les années 1966-1978 dans la Revue du CERES, renforcés par des contributions issues d'interventions dans les colloques internationaux qui est réuni au sein d'un livre publié récemment par Berg Editions, peu de temps avant le décès du regretté Stambouli.
D'après le témoignage de l'éditeur Mohamed Bergaoui, deux exemplaires du livre de Frej Stambouli parvinrent à Helsinki à temps. La femme de Stambouli, Anja Tavioli, eut ainsi l'opportunité de montrer à son mari la belle réalisation éditoriale qu'ils supervisèrent ensemble avant son départ et que j'eus l'honneur et le plaisir de préfacer.
J'ose imaginer le bonheur de notre cher professeur contemplant le produit de sa longue carrière de recherche scientifique couronnée par un parcours international qui le fit voyager aux quatre coins du monde, établissant de la sorte un dialogue incessant avec les auteurs les plus influents, leurs œuvres et le public des lecteurs.
Pour n'avoir jamais écrit dans les journaux, ni accordé une interview à une chaîne radiophonique ou télévisée, nationale et internationale, Frej Stambouli illustre parfaitement la belle formule de Pierre Bourdieu selon laquelle la valeur des universitaires est inversement proportionnelle à leur présence dans les médias.
Sa modestie, sa bienveillance naturelle et sa chaleur humaine n'avaient pas besoin d'être publicisées. Elles étaient connues de toutes celles et de tous ceux qui ont eu l'occasion de l'approcher de près, d'échanger avec lui des idées autour des questions de l'heure.
Que la terre de la ville de Monastir à laquelle il était tant attachée lui soit légère et perpétue son souvenir parmi les personnages illustres qui ont marqué l'histoire des idées en Tunisie.
Articles publiés par Frej Stambouli dans la revue du CERES
• « Urbanisme et développement en Tunisie », Revue Tunisienne des Sciences Sociales (RTSS), n°9, mars 1967, pp. 77-109.
• « Urbanisme et développement dans les pays sous-développés », RTSS, n°10, août 1967, pp.145-148.
• « Système d'autorité et mode de communication au sein de l'entreprise tunisienne moderne », RTSS, n°14, septembre 1968, pp. 33-68.
• « Tradition et modernité à travers le processus d'urbanisation en Tunisie », RTSS, n°26, septembre 1971, pp. 9-19.
• « Système social et urbanisation. Aspects de la dynamique globale de l'urbanisation de la ville de Tunis », RTSS, n°27, décembre 1971, pp. 31-67.
• « Structures sociales et habitat », », RTSS, n°28/29, 1972, pp. 73-83.
• « Sous-emploi et espace urbain des bidonvilles au Maghreb », RTSS, n°28/29, 1972, pp. 85-106.
• « Système social et stratification urbaine au Maghreb », RTSS, n°51/52, 1977, pp. 69-106.
• « Sociologie du fait migratoire », RTSS, n°52, 1978, pp. 59-66.
• « Note méthodologique pour l'analyse de l'hyperurbanisation actuelle au Maghreb », RTSS, n°52, 1978, pp. 175-181.
Articles co-écrits avec Abdelkader Zghal
• « La vie urbaine dans le Maghreb précolonial », in Villes et sociétés au Maghreb, Paris, CNRS, 1973, pp. 191-213 ; repris dans la RTSS, n°36/39, 1974, pp. 221-244.
• « Nation, nationalisme et Etat national dans le monde arabe », in Identité culturelle et conscience nationale en Tunisie, Cahiers du CERES, Série Sociologique n°2, 1974, pp. 115-128.


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