En se fixant comme objectif une croissance de 3.3% du PIB en 2026 (contre 2.9% en 2025), la Tunisie ambitionne de confirmer la relance de son économie. Elle reste cependant en quête d'une meilleure performance pour pouvoir préserver le tissu productif, créer des emplois et redonner confiance. L'investissement global sera porté à hauteur de 29.9 milliards de dinars, en hausse de 12%, et ne représentera que 16% du PIB, dont seulement 58% assurés par le secteur privé. Insuffisant ! Comment sortir les investisseurs tunisiens de leur morosité et de leur attentisme, attirer de nouveaux flux d'investissements directs étrangers et imprimer une nouvelle dynamique économique? Les bonnes volontés ne manquent pas. Les actions concrètes sont attendues. Pour le ministre de l'Economie et de la Planification, Samir Abdelhafidh, l'amélioration du climat des affaires, la simplification des procédures administratives et la refonte de la législation appropriée seront accélérées en 2026. Cette refonte repose sur la révision de la liste des secteurs prioritaires, la restructuration du dispositif et le développement de la plateforme électronique en tant que vis-à-vis unique de l'investisseur, en plus de la facilitation de l'accès au financement. De plus, une cartographie est en cours d'élaboration en vue d'orienter les promoteurs en fonction des spécificités des régions. Du labyrinthe au chemin balisé En fait, la nécessité d'un environnement stable et prévisible s'érige en priorité. Il s'agit d'une vision politique claire et lisible, d'un cadre juridique stable, des institutions efficaces et des interlocuteurs identifiés, représentant des points de contact fiables et à même d'assurer des procédures rapides. Le concept est de transformer le labyrinthe en chemin balisé. Remobiliser l'administration qui exige des instructions claires et une impulsion politique déterminée, vaincre l'attentisme des promoteurs de projets tunisiens et étrangers et susciter l'intérêt des bailleurs de fonds pouvant mobiliser des financements attractifs constituent autant de facteurs à mettre en synergie. Une alliance entreprises, banques et Banque centrale Le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Fethi Zouhaïr Nouri, a pris trois engagements majeurs lors des Journées de l'entreprise (Iace, Sousse, 11-13 décembre 2025). Invitant les investisseurs à «prendre des risques intelligents, mieux partagés, mieux accompagnés», il a déclaré : «Nous sommes déterminés à favoriser un environnement financier qui récompense l'investissement productif, encourager les banques qui prennent des risques maîtrisés sur des projets solides et dialoguer avec le secteur privé pour identifier les obstacles et les lever.» Il a appelé à une nouvelle alliance entre entreprises qui assument davantage de transparence, de capital, d'ambition et d'innovation, banques qui acceptent d'aller plus loin dans l'analyse de projets, dans l'accompagnement, dans la prise de risque maîtrisée, et Banque centrale qui assure la stabilité, mais qui ouvre aussi des espaces de réflexion, de concertation et d'innovation financière pour servir l'économie réelle. Les trois paris à gagner, selon de Villepin Notre pays ne manque ni de talents ni de potentialités pour amorcer une croissance à la mesure de ses besoins et se repositionner sur les marchés économiques dans l'accomplissement de ses ambitions. Invité aux Journées de l'entreprise, l'ancien Premier ministre français, Dominique de Villepin, l'a souligné, avec conviction. «La Tunisie a de nombreux atouts pour devenir une cheville ouvrière de la relation entre l'Europe, le Maghreb et l'Afrique, a-t-il affirmé. Il s'agit de tirer parti de toutes les stratégies qui marchent dans ce nouvel ordre mondial». Il y a tout d'abord le pari du comptoir. La Tunisie, avec sa longue histoire phénicienne et son économie arrimée au bassin méditerranéen, connaît intimement cette stratégie, fondée sur la médiation, l'agilité et l'attractivité. Il s'agit de devenir le lieu de rencontre et d'interaction dans les domaines du commerce, de la culture et de la finance en favorisant l'ouverture internationale de l'économie. • Le secteur financier sera décisif pour ce pari. La Banque centrale de Tunisie a d'ailleurs récemment renforcé la réglementation prudentielle avec trois nouvelles circulaires en 2025 pour améliorer la résilience du secteur. • Le pays a une carte à jouer également comme pionnier de services financiers innovants. C'est dans cet esprit que la Banque centrale s'est lancée dans une logique de « bac à sable » réglementaire pour élargir progressivement les acquis de la réglementation pour les solutions de paiement innovantes. • L'ouverture du secteur bancaire et l'attractivité pour les acteurs régionaux pourrait faire passer la place financière de Tunis à la vitesse supérieure. Il y a ensuite le pari de l'amarrage qui consiste à devenir encore davantage que la Tunisie ne l'est déjà la tête de pont entre les deux rives de la Méditerranée. • D'ores et déjà, 70% des exportations tunisiennes vont vers l'Union européenne et 43% des importations en viennent, et d'abord de France, d'Allemagne et d'Italie. Les chaînes de valeur se sont fortement intégrées entre la Tunisie et l'UE depuis la fin des années 90. • Désormais le temps des crises, on peut l'espérer, est révolu. De la crise des subprimes de 2008 au Covid de 2020, la croissance tunisienne a souffert, perdant en moyenne trois points par an par rapport à ce qu'elle était au début du siècle. La stabilisation économique et sociale doit permettre d'enclencher un cercle vertueux pour attirer les entreprises, notamment européennes, et accroître l'industrialisation du pays. Il faut enclencher la remontée de la productivité et de l'investissement. Il y a ensuite le pari de l'innovation en misant sur l'un des principaux atouts de la Tunisie, la qualité de son éducation tertiaire et le niveau d'éducation et de formation de sa jeunesse. Il s'agit aussi de se saisir de toutes les possibilités qu'offrent les nouvelles technologies pour articuler la confiance au service des transactions internationales, notamment dans le cadre de la blockchain. • L'exemple extraordinaire d'InstaDeep montre ce qu'il est possible d'accomplir ensemble. Cette startup d'IA décisionnelle pionnière fondée à Tunis en 2014 par des entrepreneurs avec des attaches en Tunisie et en France a été rachetée par un autre exemple de succès extraordinaire, BioNTech, en 2023 pour un demi-milliard de dollars. • La Tunisie est d'ores et déjà un hub régional qui ne demande qu'à croître, qui consacre plus de deux fois plus de ressources en moyennes à l'innovation que ses voisins du Maghreb. Elle compte près de 1 500 startups et 17 scaleups particulièrement prometteuses. C'est également un écosystème attractif dans le domaine du logiciel et des services informatiques à distance. • L'enjeu central reste celui du passage à l'échelle et de l'internationalisation des capitaux. C'est là que l'Union européenne de l'épargne et de l'investissement est un enjeu clé pour la Tunisie autant que pour la France. Une équation qui s'installe L'économie de rente est révolue. Son démantèlement, vivement recommandé dans un rapport élaboré par la professeure Hela Ben Hassine Khalladi pour l'Institut tunisien des études stratégiques (ITES), relevant de la Présidence de la République (voir Leaders N° 175 du mois de décembre 2025), recueille un consensus général. Un nouveau rapport de l'Ites, intitulé « Vers un système fiscal équitable, incitatif et résilient au service de la Vision 2035 », rédigé par Anis Wahabi et Mohamed Ouertatani, avance une série de réformes fiscales structurantes qui tranchent nettement avec les approches jusque-là suivies. Il met l'accent sur l'élargissement de l'assiette, la modernisation de l'administration et la gouvernance de la réforme. Environ 5,2 milliards de dinars par an de recettes fiscales sont non recouvrées, 57 % des recettes fiscales tunisiennes proviennent encore des impôts indirects, 347 mesures fiscales dérogatoires, représentant un manque à gagner estimé à 2,8 % du PIB sont encore en vigueur, mentionne le rapport qui appelle à corriger une fiscalité devenue régressive. Plus largement, les économistes et les politistes relèvent que l'équation équité avant la croissance, dans la souveraineté et un Etat redistributeur commence à prendre forme. L'impératif d'investir, d'innover, de s'ingénier à gagner le pari de la compétitivité et de l'exportation, est le maître-mot pour l'année qui commence. Plus qu'un vœu pieux, un objectif salutaire. 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