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Siliana : la dangereuse dérive
Publié dans Leaders le 30 - 11 - 2012

Les évènements qui se déroulent à Siliana depuis trois jours sont d'une extrême gravité. Ils remettent en cause la cohésion sociale, le vivre-ensemble de tous les tunisiens. Un gouvernement issu d'élections libres et transparentes ne conserve sa légitimité que par sa proximité au peuple, sa capacité d'écoute et son aptitude à répondre aux problèmes de sa population.
La légitimité n'est pas un fonds ce commerce inusable. Elle s'érode avec l'autisme. Elle se perd avec le non respect du contrat que constitue le vote.
Un gouvernement qui fait tirer sa police sur sa population n'a plus rien de légitime. L'Histoire récente fourmille de tels exemples : Ben Ali, Moubarak, Kadhafi, Bachar Al Assad…
Il n'est pas exclu qu'il puisse y avoir une quelconque manipulation derrière ces manifestations, leur instrumentalisation même. Cela ne justifie pas pour autant l'usage de la force contre des manifestants désarmés.
Le temps d'imposer, à des postes de responsabilité, des nominations sur la seule base de l'allégeance, fut-elle au parti majoritaire, est définitivement révolu.
Dans la gestion de cette affaire, les positions affichées par les membres du gouvernement sont regrettables. Le Chef du Gouvernement se cabre, en fait une affaire personnelle : « je partirai avant que le gouverneur ne dégage !». Par une telle position, il ferme les voies au dialogue et à la conciliation ; il se met en position de protagoniste de la rue, alors qu'il aurait fallu qu'il se mette en position d'arbitre, de père de la Nation. Il risque de laisser des plumes dans un tel affrontement. Le Ministre de l'intérieur est loin de convaincre quand il invoque pour la police la position de la légitime défense. On aurait pu s'attendre à mieux de la part de quelqu'un à qui bien des analyses ont pu prêter, un moment, la stature d'un homme d'Etat. Toutes les polices du monde démocratique partagent les mêmes consignes, celle de ne tirer qu'après sommation, qu'en situation de légitime défense et de ne le faire que sur les jambes et jamais au niveau du visage.
Dans ces affrontements, il n'y aura pas de vainqueur. La Tunisie en sortira meurtrie, Siliana aura du mal à panser ses plaies, le gouvernement, s'il y survit, en sortira affaibli, le gouverneur n'a aucune chance de gouverner dans ces contrées qui lui seront toujours hostiles.
Toute personne qui aura eu dans ces évènements un fils, un frère, un cousin, un ami, un collègue, une connaissance qui aura perdu la vue en gardera un ressentiment profond. Il aura du mal à s'en départir. Il sera tenté par l'esprit de revanche et de vengeance et cela portera atteinte à notre cohésion sociale, à notre solidarité nationale. Plus personne de raisonnable ne veut de Harb Al Bassous qui aura duré quarante ans, de vengeance en vengeance.
Ne pervertissons pas le débat, ne versons pas dans la diversion permanente. Les jeunes de Siliana se lèvent contre les mêmes causes qui auront fait se lever Bouazizi et tous les martyrs de la Révolution : le chômage, la pauvreté, les discriminations, le mal vivre, la marginalisation et le désespoir. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Or ces causes là n'ont pas connu d'amélioration depuis le 14 janvier 2011. Au contraire, plusieurs d'entr'elles ont empiré. Les populations ont besoin de solutions immédiates aussi modestes soient-elles. Elles ont besoin de signaux forts pour espérer et attendre. Elles ont besoin d'écoute et de partage.
Elles sont les mieux à même de formuler des projets et d'en négocier les modalités de mise en œuvre. C'est cela le développement inclusif, participatif et responsable. Nous en sommes malheureusement encore loin aujourd'hui. Le discours officiel emprunte de plus en plus à ces vocables sans compréhension ni appropriation.


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