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L'art de se marcher sur les pieds
LA VIE DANS LA CITE
Publié dans Le Temps le 13 - 10 - 2008

On vit encore au temps de la première ère de l'industrialisation bien qu'on n'ait pas encore atteint ce stade. La référence en la matière est bien sûr la capitale. En s'y promenant, on a du mal à circuler que ce soit en voiture ou à pied tellement il y a de monde et de véhicules, c'est le premier constat que fait toute personne visitant la ville de Tunis.
On y manque cruellement d'espace. Excepté les grands boulevards de Bourguiba et Mohammed v, tout le reste de l'espace routier est fait de petites rues, de ruelles et d'impasses, les rues piétonnes, elles, sont quasiment inexistantes.
Cette exiguïté pose de gros problèmes à l'usager qui trouve de sérieuses difficultés pour s'y frayer un chemin. Les piétons partagent la chaussée avec les voitures, car les trottoirs sont soit trop étroits, soit occupés par les commerçants autorisés ou non et les agences publicitaires qui y érigent leurs panneaux comme des éventails. Les usagers de la voie publique ont tellement pris cette habitude qu'ils boudent même les quelques grands trottoirs, ils leur préfèrent le bitume parce que c'est plus souple et surtout pour éviter les éclaboussures provoquées par l'eau versée par les commerçants qui stagne au dessous des carreaux détachés. On se bouscule, on se heurte, on se marche sur les pieds, et on dépense beaucoup d'énergie vocale pour demander des excuses à celui qu'on vient de gêner et s'il n'est pas de bonne humeur, nos excuses nous sont renvoyées, et on est corrigé verbalement ou physiquement pour nous apprendre à faire plus attention à l'avenir et savoir où mettre les pieds.
La force du verbe
Cette exiguïté ne peut que nous indisposer. Nous avons besoin d'espace pour nous déplacer avec aisance, de parcs et d'esplanades pour nous promener et nous détendre. Ces dernières sont presque inexistantes, il n'y en a pratiquement que deux, la place Pasteur et la place Palestine, les autres ont connu des fortunes diverses : celle de Bab El Khadra est aménagée pour les délinquants qui y exercent un pouvoir sans partage, celle de Bab Lakoues est transformée en terrain de football par les jeunes qui manquent d'espace dans leurs quartiers trop exigus, celles de Barcelone et de Mongi Bali sont annexées aux stations de bus et de métro ainsi qu'à la gare ferroviaire. Des places comme celles de 7 Novembre et de Bab Saâdoun ne font pas partie de l'espace qu'on sollicite, car ce sont des ronds-points pour la circulation des véhicules et non pas des surfaces pour les piétons. Les autres places ne figurent que par le nom à l'image de celles de la monnaie et de Bab M'nara, elles existent par la force du verbe, il suffit de dire à la chose « soit » pour qu'elle prenne forme, c'est notre génie d'inventer les choses par la parole. Cela nous rappelle la célèbre phrase du grand linguiste anglais Jean AUSTIN « Quand dire c'est faire » soulignant la performativité de l'acte de langage. En ce qui concerne les parcs, on n'en dispose que de celui de Belvédère auquel on peut ajouter les jardins Kennedy et Thameur.
La ville de Tunis est une grande source de stress en particulier pour les automobilistes qui éprouvent toutes les peines du monde pour trouver une place où garer leurs voitures. Au lieu de créer de nouveaux parkings, la municipalité a jugé plus utile de mettre en place une « zone bleue » dont la signification nous échappe encore, pourquoi pas une autre couleur telle que le vert par exemple, d'autant plus que La Tunisie est baptisée « La verte », ou plutôt le rouge pour nous prévenir du danger que nous courons en garant nos voitures dans ces endroits. On n'a saisi de cette zone que l'utilité pour ses bénéficiaires, la municipalité et cette société privée, le bailleur et le locataire de la voie publique : assurer de meilleures rentrées.
La vénération du passé
Le centre ville est occupé par des bâtiments vétustes prêts à s'effondrer et dont quelques uns l'ont déjà été constituant la vieille ville où on a du mal à se déplacer dans ces impasses trop étroites dont quelques unes ne permettent pas le passage de plus d'une personne à la fois, ces trous à rats servent de guet-apens aux chenapans.
Toutes les villes du monde comprennent des quartiers anciens qu'elles gardent pour la nostalgie et aussi pour le rendement touristique, mais jamais vous n'y trouvez de vieilles villes conservées entièrement, cette pratique nous est propre, on est tellement attachés à nos aïeux qu'on ne peut pas abandonner le moindre souvenir qui nous relie à eux et qui nous rappelle notre passé dont on ne peut pas se départir, car c'est là qu'on se sent en sécurité. Pourquoi on ne démolit pas une bonne partie de cette vieille ville qui ne procure aucun intérêt sur aucun plan, tout au plus on peut en garder les souks pour leur rendement économique et leur valeur culturelle.
La reconstruction de Bab Souika qui a coûté des milliards à la communauté nationale pour la rénovation de la vieille ville était une politique de dilapidation des deniers publics, parce que ce projet a été un échec à tous les niveaux, économique, social et esthétique. Les travaux d'aménagement sont entrepris dans le but d'améliorer ce qui existe, de le rendre meilleur. Quelle différence y a-t-il entre les anciennes Bab Souika et Hafsia ? Aucune, toujours la même exiguïté et la même pollution. Le monde évolue, les besoins d'hier ne conviennent plus à l'homme d'aujourd'hui, les impératifs économiques du monde moderne ont mis en place une autre réalité où l'espace est une nécessité vitale, car il fait gagner du temps, et en économie le temps c'est de l'argent. Dans ces impasses labyrinthiques de la Médina, on passe un temps énorme pour aller d'un lieu à un autre ou pour faire des achats, un temps si considérable qu'il se comptabilise en années dans une vie, des années de perdues. L'autre catastrophe de ce projet c'est le tunnel qui devient un vrai champ de carnage engloutissant des victimes à chaque inondation. La tragédie dure depuis des années et toujours pas de solution.
Le plan de la capitale est tellement prisé et vénéré qu'on l'a reproduit dans les nouvelles expansions urbaines comme Le Lac où la promenade du centre de loisirs « Miami » ne dépasse le trottoir de l'Avenue ni en longueur ni en largeur, et où la rue principale desservant le centre commercial « Lac Palace » offre le même espace que la rue Bab Al Jazira par exemple. C'est pareil pour « Carrefour » où l'embouteillage est de règle. On rencontre la même situation dans certains nouveaux quartiers où pour se changer il faut fermer les persiennes pour ne pas être vu par le voisin d'en face tellement les rues sont étroites. Décidément, dans l'immobilier, le terrain vaut beaucoup plus que l'intérêt général, c'est pourquoi on essaye d'en grignoter autant qu'on peut.
Brasilia ou Saint-Pétersbourg ?
A notre avis, le problème de la ville de Tunis provient essentiellement de son emplacement, de sa position géographique, elle est comprise entre le marécage de Séjoumi et le lac de Tunis. Cet enlacement l'empêche de s'étendre sur les côtés et la condamne à se développer dans le sens de la longueur, à s'allonger indéfiniment du côté de M'nihla et El Mourouj. Dans plusieurs villes du monde telles que celle de Paris, l'extension se fait en forme de spirale, ce qui leur permet de s'étaler sur tous les côtés. Ces villes sont constituées d'arrondissements et non pas de sections comme c'est le cas chez nous justement à cause de cette configuration longitudinale. Cette disposition a l'inconvénient de prolonger les distances entre les différentes parties de la ville, de les isoler les unes des autres, ce qui nuit au rendement économique : les déplacements des gens et le transport des biens sont plus lents et donc plus coûteux, des pertes énormes en énergie humaine et naturelle.
La solution ne serait-elle pas de construire une nouvelle Brasilia ou bien une autre Saint-Pétersbourg bâtie sur un marécage par Pierre Le Grand au début du dix-huitième siècle?


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