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L'invasion ottomane
Télévision
Publié dans Le Temps le 24 - 02 - 2009

En Tunisie, après la fièvre des feuilletons mexicains (Rachel, Guadalupe, Christina, Maria Mercedes...), c'est au tour des séries turques d'envahir nos petits écrans. Ces séries, bien appréciées dans le monde arabe, grâce à un doublage en dialecte syrien, devenu de plus en plus connu depuis que les feuilletons syriens passent en grandes quantités sur nos écrans.
Chez nous, ce sont surtout les femmes qui sont prises d'enthousiasme débordant pour ce genre de feuilletons au point que certaines en deviennent des « droguées » de séries télévisées. Qu'est-ce qui pourrait réellement séduire les téléspectateurs, les femmes en particulier dans ces feuilletons ? Serait-ce une compensation à une vie monotone chez les unes, ou à une vie sentimentale instable ou peu satisfaisante chez les autres ? Ou s'agit-il plutôt d'une sorte d'admiration excessive suscitée par ces feuilletons emprunts de romantisme, de charme et de grâce dont la majorité de ces femmes se sentent privées ?

La série « Nour » diffusée d'abord sur une chaîne arabe très connue a été suivie par les Tunisiens qui auront encore une fois l'occasion de la revoir sur l'une des chaînes nationales, toujours avec le même intérêt et la même passion pour les personnages du feuilleton, notamment « Mouhanned et Nour », les deux héros principaux. Cette saga familiale, qui raconte les péripéties d'un jeune couple turc tiraillé entre tradition et modernité, est devenue, en quelques mois, la nouvelle série culte des femmes arabes, les Tunisiennes entre autres. On parle déjà de phénomène et on laisse entendre partout le néologisme « nourmania », allusion faite aux fans du feuilleton « Nour » ! Et depuis les séries turques s'enchaînent avec leurs histoires qui se ressemblent tenant en haleine des millions de téléspectateurs devant l'étrange lucarne sans jamais rater le moindre épisode dont le nombre peut dépasser la centaine ! Il faut avoir du souffle, de la patience et le temps suffisant pour pouvoir tenir le coup ! La série « Nour » qui a fait un grand tabac dans le monde arabe, a connu le même succès chez nous : des milliers de spectateurs, surtout parmi la gent féminine, ne se lassent pas de voir et revoir les mêmes épisodes avec la même ardeur ! Les jeunes filles s'arrachent les photos de « Mouhanned » comme des petits pains, en font le fond d'écran de leurs ordinateurs et de leurs portables.
Des t-shirts imprimés des photos de cet acteur sont portés par les jeunes des lycées et des collèges. Les événements de chaque épisode font l'objet des discussions entre collègues au travail et femmes au foyer et c'est partout le sujet le plus abordé par les jeunes dans leurs blogs ou via les SMS échangés par le téléphone mobile ! On ne parle que de la beauté et de la toilette de Nour. Les jeunes se font une « coupe Mouhanned » et s'habillent à «la Mouhanned» et tout le monde rêve d'habiter un jour le palais flottant de la famille Mouhanned... Ce qui a provoqué de vives réactions dans le monde arabe surtout de la part d'hommes de religion, comme celle d'un imam saoudien qui a édicté « une fatwa » contre cette série turque en appelant les téléspectateurs à s'en abstenir immédiatement en traitant les chaînes qui la diffusent d'« ennemis de la religion », allant jusqu'à interdire aux jeunes portant des T-shirt représentant les photos des héros de ce feuilleton d'entrer à la mosquée pour faire la prière en prétendant que de telles photos « chasseraient les Anges des lieux de la prière ». Ainsi, ce feuilleton et, à moindre degré, ceux qui l'ont suivi, et qui passent actuellement sur plusieurs chaînes arabes, ont suscité une polémique à grande échelle médiatique et ont même semé la pagaille parmi les membres de la même famille qui se partagent entre partisans très fervents et détracteurs très tenaces.

Les raisons du succès
Le feuilleton « Nour » avec « Sanouat Edhayaâ » (les années d'errance) et « Wa yabka Alhob » (Et ne reste que l'amour), deux autres feuilletons turcs, transmis actuellement sur des chaînes arabes, annoncent l'entrée en force de la dramaturgie turque dans le monde arabe. « Nour » a marqué les esprits mais aussi les statistiques représentant le feuilleton le plus regardé dans le monde arabe depuis des années. Le feuilleton « Nour » a capté plus de 85 Millions de téléspectateurs dans la région du Moyen Orient et de l'Afrique du Nord dont 50 Millions de femmes contre 35 Millions pour les hommes et la moyenne d'âge dépasse 15 ans. Concernant la popularité du deuxième feuilleton « Les années d'errance » (Sanouat Edhayaâ), a été regardé par 67 Millions de téléspectateurs dont 39 sont des femmes et le reste par des hommes. L'étude a été faite par la société Ipsos sur un échantillon de 2850 individus dans 9 marchés cibles (des pays du golf de l'Afrique du nord et de l'Asie). On note clairement le nombre hallucinant des femmes qui regardent les feuilletons turcs. Le succès dont jouit ce type de feuilletons met en évidence le vide affectif qui lancine les femmes arabes, souvent négligées et maltraitées par leurs propres maris machistes qui se sentent souvent obligés d'accepter l'égalité avec la femme. Même en Tunisie, les propos qu'on a recueillis auprès des femmes férues de feuilletons turcs montrent à quel point elles s'identifient aux personnages et semblent aspirer à leur réalité, quand bien même la femme tunisienne serait dans une situation enviable par rapport à sa consoeur dans les autres pays arabes qui lutte encore pour son émancipation.

Ce qu'en pensent les sociologues et les psychologues
Les sociologues arabes spécialistes des médias se penchent actuellement sur ce phénomène de société créé par ces feuilletons turcs. Ils sont tous d'accord que ce genre de feuilleton traduit une dualité entre modernité et tradition que la majorité des Arabes vivent mais assument difficilement. La série turque, serait en ce sens un soulagement d'une angoisse fort présente entre incapacité d'équilibrer entre traditionalisme et modernisme. En s'identifiant aux personnages du feuilleton, les spectateurs se mettent dans leur peau, mais ils sont très vite déçus dès qu'ils reviennent à leur vie réelle, une fois l'épisode fini. C'est pourquoi certains spectateurs cherchent à le revoir deux ou trois fois encore sur différentes chaînes pour échapper à une réalité très décevante. Quant aux psychologues, ils considèrent cet engouement sur les séries turques comme une catharsis (ce phénomène de libération des passions qui se produit chez les spectateurs en regardant un film ou un épisode d'un feuilleton), dans ce sens que le téléspectateur, souffrant de certaines inhibitions psychiques et de refoulements affectifs, s'offre l'occasion de rêver à travers ce feuilleton qui lui offre l'image de la famille tolérante, compréhensive malgré les problèmes et dont les membres parlent en toute liberté d'amour, de la vie conjugale et d'autres sujets délicats, considérés comme tabous chez les spectateurs arabes, alors qu'en Turquie (pays musulman) de tels sujets ne provoquent aucune sensibilité chez les spectateurs. D'autres psychologues insistent sur le côté esthétique des feuilletons turcs qui présentent des personnages très beaux, aimables et galants, ce qui ne laisse pas nos filles indifférentes devant la beauté de « Mouhanned », ce beau jeune homme aux yeux bleus et au sourire dévastateur qui nourrit leurs illusions, d'autant plus que les événements se déroulent dans un cadre culturel oriental.
Hechmi KHALLADI

***
TEMOGNAGES
**Aya, 17 ans : « Personnellement les histoires du genre amour, problème, rupture puis réconciliation me plaisent, m'émeuvent et m'attirent beaucoup. Pour moi, ce sont les problèmes qui intéressent les jeunes (garçons et filles) d'aujourd'hui. Ce n'est pas de la pure fiction, mais ce sont des sujets vraisemblables. Les mêmes problèmes pourraient arriver à quiconque, un jour ou l'autre. D'ailleurs ? Qu'y a-t-il d'intéressant sur les chaînes arabes à part ces feuilletons turcs ou d'autres syriens, les séries égyptiennes ne me tentent plus. »
** Noureddine, prof : « ce sont les médias qui ont créé la notoriété de Noor. L'univers dans lequel évoluent les personnages et les événements est de la pure fiction. Et puis toutes ces tribulations sentimentales et ces aventures amoureuses, ça ne reflète pas les vrais problèmes des citoyens. Il fait rêver et par là même il accentue les frustrations des spectateurs qui s'identifient à ces personnages à la fin de chaque épisode, ne serait-ce que dans l'imagination, histoire de vivre quelques moments de bonheur. Pour ces gens, chaque épisode est l'occasion d'une échappatoire, d'une fuite loin de la réalité amère. Mais, c'est aussi le vide et le manque de productions tunisiennes sérieuses qui font que les Tunisiens s'abattent sur les feuilletons turcs et autres ! »
** Nadia, femme au foyer : « Je n'ai raté aucun épisode de ce feuilleton « Nour », et actuellement je suis les épisodes d'un autre feuilleton turc non moins passionnant sur une chaîne arabe ! J'ai découvert que nous (les Tunisiens) avons plusieurs traditions en commun avec les Turcs ! Mon rêve est de visiter la Turquie, rencontrer les personnages du feuilleton et même visiter les lieux du tournage ! »
** Hichem, fonctionnaire : « Je me demande pourquoi certaines personnes sont allergiques aux feuilletons turcs : il n'y a rien qui puisse offenser nos valeurs arabo-musulmanes, les Turcs sont des Musulmans et puis, il n'y a pas dans le feuilleton des scènes osées comme on en voit dans les films occidentaux. D'ailleurs, les feuilletons tunisiens passés au Ramadan dernier ont traité de sujets plus osés et peut-être plus choquants : la drague, le harcèlement sexuel, des thèmes considérés jusque-là comme tabous. Dans le feuilleton « Nour », on parle de femmes qui ont quitté le foyer conjugal pour vivre seules et d'une suite de tentatives de réconciliation, tantôt difficiles tantôt impossibles avec leurs maris respectifs. Qu'est-ce qu'il y a de plus normal. Ces problèmes ne nous sont pas étrangers en Tunisie ! »


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