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Les jeunes s'en remettent à la chance
Boulot, fortune, mariage
Publié dans Le Temps le 24 - 07 - 2009

Chose surprenante ! La majorité des Tunisiens se confient - partiellement ou totalement - au hasard heureux dans leur existence et y croient dur comme fer. Cette tendance est très manifeste chez nos jeunes dont la majorité comptent de plus en plus sur la chance aussi bien dans leurs études que dans leur vie ordinaire, à tel point qu'on assimile une réussite ou un échec à la chance (bonne ou mauvaise !).
Il est fréquent d'entendre dire : " tiens ! Il a une veine de cocu ! " à quelqu'un qui vient de décrocher un diplôme ou d'être recruté ; ou " il a obtenu son bac par chance ! " Ou encore à quelqu'un qui vient d'échouer à un examen scolaire ou de conduite automobile : " il a laissé passer sa chance ! ". Pour se préparer à un examen, on préfère s'adonner à des calculs et on se laisse aller au gré des pronostics tablant sur le facteur chance dans toutes les circonstances. Pas mal de jeunes interrogés nous ont confirmé qu'ils font confiance en la chance prétextant qu'il y a des gens qui réussissent, partout et toujours, tout ce qu'ils entretiennent.

Un terrain propice aux jeux de hasard
Cette tendance à croire en la chance comme moyen d'accéder à ses fins et réaliser ses rêves a ses origines dans la société et puise ses causes dans les jeux de hasard et dans les jeux-concours organisés à longueur d'année dans les différents médias (radios, télévisions, journaux, organismes sportifs, fournisseurs de GSM, Internet...) qui donnent à rêver à une jeunesse désoeuvrée et avide d'argent facile et qui est facilement leurrée par des offres alléchantes soigneusement concoctées à leur mesure et correspondant à leurs aspirations. Il ne se passe pas un jour sans annoncer un concours sur les ondes de nos radios nationales et régionales où il est question de gain d'argent, de voyages ou de billets pour assister à un concert ou un gala. Les SMS se ruent quotidiennement par milliers de toutes parts dans l'espoir d'être parmi les heureux gagnants. On participe une fois, deux et trois fois et peut-être plus sans lâcher prise, dans l'attente d'un coup de chance, mais en vain ! Et on recommence le lendemain et le surlendemain, mais le jour de chance ne vient jamais ! On s'accroche encore et toujours, car on ne peut plus s'en abstenir tellement la chose est devenue une habitude, une manie. Il arrive que par hasard, on arrive une fois à gagner un lot de 100 dinars. Mais à quel prix ? Il a fallu envoyer cent SMS et peut-être plus pour y parvenir. Il y a plus de perte que de gain. Les amateurs du fameux jeu Promosport, ce concours sportif qui ne cesse de tenter des millions de gens qui y consacrent une part de leur budget pour y participer chaque semaine. Que d'illusions perdues, que de rêves évaporés et que d'individus ruinés pour avoir bâti des châteaux en Espagne ! Là encore la chance ne sourit pas à tout le monde, et on compte de nombreuses victimes qui ont fait confiance à la chance sans jamais y accéder ! Des entreprises qui, pour écouler un nouveau produit, ont recours à la tombola ou aux jeux de grattage ou lancent des concours ayant comme gros lot une voiture à gagner par les participants qui auront à répondre par SMS à une ou deux questions posées concernant le produit en question. Une voiture à gagner ! N'est-ce pas là le rêve de tout jeune tunisien, avide de se mettre au volant dès l'âge de 18 ans ! Et si on tente sa chance ? se dit-il et aussitôt on se met à envoyer des SMS à discrétion ! Mais, le concurrent est aussitôt déçu tant que l'affaire a tourné en eau de boudin ! Quant à la voiture à gagner, allez voir si elle existait vraiment ! Il ne faut pas passer sans parler d'une autre catégorie de gens qui misent sur le hasard et qui passent leur vie à espérer bonne chance ! Il s'agit des amateurs de courses de chevaux, ces parieurs d'hippodrome dont la plupart ont dû vendre leurs biens pour avoir tenté vainement leur chance et avoir tenu à une gageure souvent difficile à relever en rêvant toujours de gagner le gros tiercé. Même si ces joueurs de hasard se disent prudents en se faisant maîtres des règles du jeu et en faisant preuve d'une connaissance parfaite du domaine, ils ne sont pas à l'abri de la malchance. Plus ils gagnent plus ils en perdent dans le jeu ! Pour ces parieurs, le jeu est un destin, même s'ils savent qu'en s'y adonnant, ils s'attirent le malheur, à eux et à leurs familles.

Croire en la chance est une culture
Souvent, la superstition, l'ignorance et la mentalité rétrograde dans la société sont autant de facteurs qui incitent à la croyance au hasard et à l'aléatoire. Dès la naissance, dans pas mal de familles tunisiennes, on accroche au dos du bébé toutes sortes d'amulettes et de gris-gris, histoire de conjurer le mauvais œil et de lui attirer chance et bonheur dans la vie. Une fois grandi, on lui apprend à éviter de croiser un chat noir en sortant le matin de la maison et de porter tel ou tel habit pour ne pas s'attirer du malheur. Devenu(e) jeune et adulte, il (elle) commence à devenir un accro de l'horoscope qu'il suit quotidiennement et ne manque pas, à certains moments, d'aller consulter une voyante ou une diseuse de bonne aventure qui pullulent dans nos contrées et qui ont pignon sur rue ces derniers temps. Comble du ridicule ou du malheur, on devient pessimiste du chiffre 13 surtout quand il coïncide avec un vendredi, et on ne rate jamais les émissions d'horoscope et d'astrologie qui sont très en vogue dans les chaînes de télévision arabes et qui gagnent de plus en plus d'auditoire auprès de nos concitoyens. A l'école, les jeunes portent des signes de zodiac en pendentifs et se ruent sur les magazines qui proposent des gadgets (bracelets, fétiches, amulettes...) porte-bonheur de toutes sortes. Sur Internet, on se transmet souvent des textes, supposés attirer de la chance à ceux qui les lisent, et ceux qui reçoivent le message sont priés d'en copier un certain nombre d'exemplaires et de les envoyer à leur tour à d'autres personnes, faute de quoi ils seront frappés par la malchance, le malheur et la malédiction ! Et comme la plupart de ces jeunes sont inquiets pour leurs études et peu rassurés sur leur avenir, ils s'accrochent à ces pratiques espérant une amélioration dans la vie, une réussite tant attendue, un succès tant espéré, ayant en tête la conviction qu'une chance ou malchance pourrait transformer une vie. Horoscope, tarot, boule de cristal, destin... Vous ne croyez pas à toutes ces sornettes ! Pour vous, chaque phénomène ou événement a une explication rationnelle. A moins que ce ne soit le fruit du hasard. Persuadée d'être maître de votre vie, vous refusez de croire que votre existence pourrait être programmée. Vous vous moquez d'ailleurs ouvertement de vos amies qui se laissent prendre au jeu de l'horoscope ou refusent de dîner lorsque vous êtes 13 à table. Vous ne comprenez vraiment pas qu'au XXIe siècle puissent subsister de telles croyances
Hechmi KHALLADI
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Témoignages
Nous avons posé une seule question à quelques Tunisiens rencontrés au hasard : " croyez-vous en la chance ? " dont voici les réponses :
* A.K, 25 ans, étudiante : "Oui, j'y crois depuis que je suis entrée en faculté. J'ai vécu des expériences qui m'ont poussé à y croire. Imaginez que les notes que j'ai obtenues durant tout mon parcours universitaire étaient dues à un coup de chance, sinon comment expliquez-vous que j'obtienne 16/20 alors que je m'attendais à 3 ou 4/20 ? Et inversement : le jour où je sortais satisfaite de mon travail à l'examen et que j'aspirais à une très bonne note, on m'octroyait une très mauvaise note ! C'est paradoxal ! J'ai su alors que dans cette vie, il faut souvent compter sur le hasard que sur ses propres efforts ! "
* K. G, 18 ans, élève : " Les jeux, les concours, les prix, les lots à gagner ! j'en raffole ! je participe souvent à ces jeux-concours organisés dans la radio, car j'aime l'aventure ! même si je ne gagne pas, mon but est de tenter ma chance. Je sais qu'un jour ou l'autre la chance me sourira, car j'y crois énormément. Le travail, c'est essentiel dans la vie ; mais on voit bien qu'il y a des gens qui bossent toute leur vie sans jamais s'offrir au moins une belle voiture, c'est qu'ils n'ont pas de chance tout simplement ! "
* R.B, 45 ans, prof : " On peut dire qu'il y a des gens chanceux et d'autres malchanceux ! mais il ne faut pas trop compter sur le hasard. Parfois, on ne peut pas forcer le destin. Et puis, la chance n'est pas quelque chose qui nous tombe du ciel ; elle arrive une seule fois dans la vie et à ceux qui s'y prêtent activement et savent en profiter. Que de gens ont eu un coup de chance dans leur vie et pourtant, ils ne l'ont pas exploité comme il faut. Bref, dans la vie, on peut craindre le hasard et pourtant certains peuvent s'en servir... "
* T. T, 52 ans, prof : " Personnellement, je n'y crois pas et c'est bien dommage de voir des gens se conduire en fonction des prévisions de leur horoscope ou s'adonner aux jeux des tarots sur Internet ou porter des objets porte-bonheur... Toutes ces sornettes sont inutiles et ne s'apparentent pas au XXIè siècle ! Pour moi, chaque phénomène ou événement fait ou subi dans notre vie a une explication rationnelle. Comment un homme maître de ses capacités intellectuelles accepte-t-il que sa vie soit tributaire des aléas ou soit programmée par ces pratiques divinatoires ? Je me moque d'ailleurs ouvertement de certaines gens qui se laissent prendre au jeu de l'horoscope ou ceux qui ont peur du chiffre 13. "


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