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Pour une autre conscience islamique (1)
Débats et combats
Publié dans Le Temps le 20 - 03 - 2010

Mohammed Arkoun est spécialiste de la pensée islamique et l'un des plus grands historiens des idées à l'échelle internationale. Il est professeur émérite à La Sorbonne, associé sénior à la recherche à l'Institut des Etudes Ismailies (The Institute of Ismaili Studies.
Il a été membre du Wissenschaftskolleg de Berlin et de l'Institute for Advanced Studies de Princeton, dans l'Etat du New Jersey aux Etats-Unis, Professeur affilié de l'Université de Californie à Los Angeles, du Temple University, de l'Université de Louvain-la-Neuve en Belgique, de l'Université Princeton, du Pontifical Institute of Arabic Studies à Rome et à l'Université d'Amsterdam.
Il a également dispensé de nombreux cours et conférences à travers le monde. Mohammed Arkoun a été membre du Comité directeur puis du Jury du Prix Aga Khan d'architecture, du Jury international du Prix UNESCO de l'éducation pour la paix et du Conseil scientifique du Centre international des sciences de l'homme de Byblos.
Il est officier de la Légion d'honneur, puis officier des Palmes académiques. L'Université d'Exeter (Royaume-Uni) lui attribue ensuite le titre de Docteur honoris causa. En 2001, Mohammed Arkoun est invité à donner les « conférences de Gifford » (Gifford Lectures) à l'université d'Edimbourg (Ecosse), qu'il intitule « Inauguration d'une critique de la raison islamique » (Inaugurating a Critique of Islamic Reason) un des honneurs les plus prestigieux dans le milieu universitaire, permettant à un chercheur de grande renommée de contribuer à l'« avancement de la pensée théologique et philosophique ». Il a reçu 17e « Giorgio Levi Della Vida Award » pour l'ensemble de ses contributions dans le domaine de l'étude islamique. Il est également lauréat du Prix Ibn-Rushd.
Nous l'invitons ici à inaugurer notre nouvelle rubrique « Débats et combats » appelée à se constituer en forum sur les enjeux de la modernité et de la réforme dans le monde arabo-musulman.
La pensée islamique contemporaine continue d'ignorer même chez ses représentants sensibles à certains aspects de la modernité classique, la fonction subversive – au sens d'un renouveau des modes de connaître – de la pensée philosophique et des sciences de l'homme et de la société. C'est cette fonction qui assure la portée universalisable de la modernité comme projet irréductible et jamais achevé. La subversion intellectuelle permet de remettre sans cesse en chantier des connaissances perpétuées comme vraies même quand de nouveaux documents ou des problématiques plus pertinentes démontrent leur obsolescence. C'est ainsi qu'on parle aujourd'hui des premières Lumières en Europe. Les Lumières radicales qui permettent d'identifier les omissions, les ignorances, les impensables et les impensés des premières Lumières du 18e siècle. La fécondité de la raison moderne tient à cette capacité d'appliquer à ses propres activités la rigueur critique utilisée dans toutes ses enquêtes scientifiques.
On a récemment ouvert au Maroc un débat inattendu sur le sunnisme et le shî‘isme. J'ai relevé beaucoup d'ignorances qui méritent d'être dépassées sur des aspects fondamentaux de l'histoire de la pensée islamique. On a beaucoup écrit sur la Grande querelle (al-fitna-l-kubrâ) ouverte entre les premiers musulmans au lendemain de la mort du prophète. Mais on n'a pas mesuré les enjeux exégétiques, théologiques, politiques, sociaux et culturels liés à cet événement dont les conséquences se lisent précisément dans les méfiances, les stratégies de contournement des problèmes de fond depuis l'irruption avec Khomeiny de la Révolution dite islamique.
LA CONTROVERSE SHΑITE-SUNNITE
Je partirai d'un exemple qui a retenu mon attention. Il s'agit d'un épisode d'un débat récurrent entre sunnites et shî‘ites depuis que ‘Ali assassiné a été remplacé par Mu‘âwiya. Ce débat a rebondi entre un savant shî'ite du Liban sud - al-Sayyid Husayn Yûsuf Makkî al-‘Âmilî – qui a publié en 1963 un ouvrage intitulé L'enseignement shî'ite au sujet de l'Imâm al-Sâdiq et des autres imâms (‘Aqîdat al-shî‘a fi-l-imâm al-Sâdiq wa sâ'ir al-a'imma) pour réfuter les vues « fausses », les interprétations « sectaires » d'un collègue sunnite, le shaykh Abû Zahra, qui a consacré un ouvrage à l'Imâm al-Sâdiq et un autre aux fondements du fiqh ja‘farite (Al-Imâm al-Sâdiq, 567 p., Le Caire s. d., Usûl al-fiqh al-ja'fariyy, 176 p.; Le Caire 1955)
« On y trouve, écrit al-‘Âmilî, des études qui contredisent la réalité des faits dans la plupart des fondements de notre fiqh, ainsi que d'autres études sur lesquelles nous ne pouvons l'approuver.... ; car il a conduit sa recherche sur toutes ces questions et tous les points de divergence entre sunnites et shî‘ites, conformément aux exigences de sa position doctrinale, non à celles de notre enseignement et de la réalité... Il a appelé les imâmites à quelque chose qu'ils ne peuvent accepter de lui : il les a invités à se joindre à lui et à renoncer à leurs croyances propres (p. 8)».
Il y a trois façons très différentes de rendre compte, aujourd'hui, de cette controverse. Il y a la voie dogmatique que suivent les deux auteurs ; elle consiste à défendre l'idée d'une orthodoxie définie, appliquée, reconfirmée de façon continue dans la Tradition vivante dont se nourrit la mémoire collective de chaque communauté. La théologie fonctionne dans ce cas comme une « apologie défensive » et au besoin offensive pour consolider la prétention de chaque groupe à posséder la vérité intégrale, authentique, originaire de la religion vraie (dîn al-haqq), à l'exclusion de tous ceux qui ne partagent pas les définitions, les argumentaires, les sources de l'autorité reçus dans la transmission fidèle de chaque Tradition construite au cours des quatre premiers siècles de l'Hégire.
J'écris Tradition avec T majuscule pour signaler sa sacralisation et son statut d'authenticité exclusive pour chaque Communauté en compétition pour garder le monopole de l'islam vrai. L'historien qui confronte les documents et les doctrines sans pencher d'un côté ou de l'autre, a pour seul objectif de préciser les chantiers de travail délaissés jusqu'à ce jour par les deux protagonistes.
Les docteurs autorisés à exercer le magistère doctrinal répètent ainsi indéfiniment des postulats, des articles de foi, des «faits», des « démonstrations » qui permettent de renforcer chez chaque fidèle l'idée que sa croyance repose sur des connaissances « historiques » et « rationnelles » vraies. Toute la bataille porte sur le statut de vérité ou de fausseté des « connaissances » véhiculées par la seule croyance elle-même inséparable des types et niveaux d'exégèse utilisés, des confusions entre récit historique et récit mythique dans des contextes de luttes sociales et politiques semblables à celles d'aujourd'hui.
Cette dernière remarque nous permettra d'éviter toute élimination ou réduction de la croyance religieuse comme donné constitutif de l'histoire de toutes les sociétés humaines. Plus le croyant s'approche de la connaissance scientifique, plus il se sent contraint de s'interroger sur la cohérence des contenus de sa foi à la lumière des questionnements soulevées comme ici par l'écriture critique de l'histoire des doctrines théologiques, philosophiques ou juridiques. On précisera ces remarques en rassemblant d'abord quelques textes instructifs sur la controverse ; on reviendra ensuite aux cheminements indispensables pour réussir le déplacement et le dépassement des thèmes traditionnels de la controverse.
Toute l'argumentation consiste pour chaque protagoniste à montrer que la Tradition de l'adversaire est mutilée, apocryphe, altérée. Le Coran lui-même a utilisé le même procédé avec les ahl al-kitâb qui ont altéré les Ecritures au stade biblique et évangéliques. A propos de la science acquise ou inspirée (kasbiyy/ilhâmiyy) de l'Imâm, on lit sous la même plume des réfutations du type suivant :
« Par suite, il n'est pas correct d'introduire la nécessité d'un (guide) infaillible (ma'sûm) après le responsable de la Mission, Muhammad - à lui bénédiction et salut - . En effet, le remède unique pour les maux de l'Umma n'est pas une chose nécessaire, sauf en ce qui a fait l'objet d'un texte sûr du Prophète, ou a été traité par le noble Coran, ou a donné lieu à un accord unanime (ijmâ') fondé sur une référence au Livre ou à la Sunna... L'infaillibilité signifie qu'il ne peut y avoir de la part de l'Imâm un effort de réflexion personnelle (ijtihâd), car là où il y a science inspirée, l'effort d'élaboration juridique est exclu puisque tout est inspiration... Or cela s'oppose à ce que le Prophète a établi de façon sûre en autorisant ceux qui se sont trouvés loin de lui à pratiquer l'ijtihâd et en le pratiquant lui-même... (pp. 72-73)».
Parmi les réponses qu'Al-‘Âmilî oppose aux six objections soulevées par le maître d'Al-Azhar, on retiendra ce passage significatif :
« Nous avons établi dans ce qui précède que l'Imâm dispose d'une science inspirée. Nous ne doutons pas de cela, la preuve étant faite de l'existence de l'inspiration dans sa science. Nous ne prétendons pas que la science inspirée des Imâms a trait au domaine particulier des qualifications légales (al-ahkâm al-shar'iyya) ou à quelque autre domaine particulier. Comment le prétendrions-nous alors que les qualifications légales ont été clairement définies dans le Livre et expliquées dans la noble Sunna et que tout le contenu du Livre et de la Sunna a été recueilli auprès du Prophète par les Imâms, puis par chaque Imâm auprès du Prophète par les Imâms, puis par chaque Imâm auprès de son prédécesseur. Or, le contenu du Livre et de la Sunna ne se limite pas aux qualifications légales; on y trouve exposées les qualifications et d'autres choses comme les informations sur les générations passées et leurs sciences, les connaissances divines, les mystères de l'univers, etc. Il n'y a pas d'empêchement à ce que l'inspiration intervienne à propos de la qualification légale; mais si nous supposons qu'elle n'a point trait à la qualification légale, sa source demeurerait plus vaste que le chapitre des qualifications. Sa source serait dans les connaissances divines aux extensions infinies, dans l'exposé détaillé des enseignements globaux (mujmalât), dans la clarification des énoncés universels (kulliyyât) que l'utilité (maslaha) a exigé de maintenir dans la forme générale (ijmâl) jusqu'au moment où l'explicitation s'impose. Car, de même que l'explicitation a lieu par la bouche du Prophète, de même, elle se produit par la bouche de son lieutenant, c'est-à-dire l'Imâm infaillible... (pp. 137-138).»
On voit comment les deux docteurs s'appuient sur la même « autorité absolue » (le Livre, la Sunna, le Prophète qui font précisément l'objet du débat) pour établir la validité exclusive de leurs "croyances centrales" respectives et disqualifier du même coup celles de l'autre. L'un et l'autre répètent, chemin faisant, que les musulmans ne doivent plus se diviser, s'efforcent "loyalement" de retrouver les enseignements réels de la tradition islamique exhaustive, sentie, postulée, mais non encore arrachée aux ensevelissements et aux mutilations par les acteurs sociaux dans la longue durée ; mais en même temps, et passionnément, l'un et l'autre ne perdent jamais de vue que le remembrement de la conscience islamique ne peut se faire que par la conversion totale du shî'isme au sunnisme, ou inversement.
« Vous voyez, note Al-Amilî, ce que dit Abû Zahra dans son livre Al-Imâm al-Sâdiq pp. 11-12 ; vous verrez qu'il appelle à cela (: la conversion du shî'isme au sunnisme), sans s'aviser que les imâmites l'invitent tout autant, lui et ceux de son école, à renoncer à leurs doctrines pour marcher dans la voie imâmite (p. 8)».
L'attitude de l'historien devant la controverse sera celle du juge d'instruction qui instruit une affaire qui permettra le jugement équitable. Il faut élargir le plus possible la documentation et déployer plusieurs outils de pensée fournis aujourd'hui par les sciences de l'homme et de la société. La très grande majorité des musulmans d'aujourd'hui, y compris les gestionnaires attitrés des orthodoxies continuent d'ignorer, voire de condamner précisément cette approche qui seule permettrait de réussir ce que j'appelle un remembrement historique des connaissances indispensables à une refondation de la foi en islam. (à suivre)


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