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Il n'y a pas de solution miracle !
L'économie tunisienne aujourd'hui

La Tunisie a réalisé, depuis l'indépendance, des acquis dans le domaine économique. L'investissement dans le capital humain, le planning familial ainsi que les réformes adoptées ont permis : i) d'améliorer le revenu par habitant, ii) de hausser le niveau de vie des citoyens, et iii) de doter le pays d'une main-d'œuvre qualifiée lui permettant d'accélérer le rythme de développement économique et social.
1. Le gouvernement a fondé sa légitimité sur sa capacité à assurer la croissance économique

Sur la période 1961 – 2009, la Tunisie a connu un taux de croissance annuel moyen de 5.1% et une plus grande résilience aux chocs exogènes. Cette croissance réalisée, est plus élevée que la moyenne enregistrée par les pays de la sous- région d'Afrique du Nord au cours des cinq dernières décennies, cela malgré le recul relatif des disponibilités en ressources naturelles et d'un contexte international plus concurrentiel. Par contre, elle est plus faible que celle enregistrée par d'autres pays à croissance rapide tels que le Chili, la Corée, la Malaisie, l'Ile Maurice et la Thaïlande. Selon la Banque mondiale la Tunisie fait aujourd'hui partie du groupe des pays à revenu intermédiaire avec un revenu par habitant, en 2008, de 3 290 dollars EU. Ceci la place, cependant, encore très loin du niveau de développement atteint par les pays de l'Europe Occidentale, tels que le Portugal qui a un revenu par habitant de 20 560 dollars EU en 2008 soit plus que six fois supérieur, auquel la Tunisie souhaite se comparer.

2. L'économie du pays demeure très fragile

Malgré ces résultats, la Tunisie est confrontée à plusieurs défis. Avec la signature de l'accord d'association avec l'Union Européenne en 1995, le gouvernement tunisien a marqué clairement son choix pour un renforcement de l'ouverture de l'économie et la poursuite de son intégration dans l'économie mondiale. Ce choix offre des opportunités de croissance pour le pays mais soulève des défis, particulièrement celui de compétitivité afin de faire face à une concurrence internationale qui ne cesse de s'intensifier. La mondialisation est basée, principalement, sur des avantages comparatifs qui s'expliquent par la maîtrise technologique ou par les bas salaires. Le cas des industries électriques et électroniques indique que la mondialisation s'accompagne d'un véritable "nomadisme industriel", engendré par la recherche systématique des coûts salariaux les plus bas. L'exemple du Mexique est édifiant où on a pu observer que beaucoup d'entreprises, précédemment délocalisées, ont quitté le pays en raison d'une augmentation des coûts salariaux pour s'installer dans certains pays asiatiques où les salaires sont plus bas. Les marchés sont désormais mondiaux et les délocalisations peuvent être massives, le même produit étant susceptible d'être fabriqué et vendu partout. Cette délocalisation peut se traduire rapidement par une perte d'activité et d'emplois. Dans ce contexte, les trois principaux secteurs de notre pays à savoir le tourisme, le textile et les industries mécaniques et électriques (IME) sont fragiles et menacés.
Avec la levée des restrictions quantitatives sur le commerce international du textile et de l'habillement à partir de janvier 2005, les exportations tunisiennes sont confrontées à une très forte concurrence, notamment des pays asiatiques où le coût de la main-d'œuvre, en Tunisie, est largement supérieur à celui de la main-d'œuvre de ces pays. Le secteur du tourisme perd de sa dynamique en raison de la forte concurrence exercée par les pays méditerranéens. Même, dans le segment des destinations balnéaires populaires, la performance de la Tunisie a été inférieure à celle des pays tels que la Turquie et l'Egypte. La situation financière de plusieurs hôtels semble précaire. Les faibles marges de profit, accompagnées d'un financement insuffisant et d'un ratio élevé d'endettement, sont à l'origine de la faible rentabilité financière et d'une situation financière difficile pour plusieurs hôtels tunisiens. Le ratio élevé d'endettement et de prêts non productifs de certains hôtels pose un risque pour les banques tunisiennes largement impliquées dans ce secteur. Le système financier tunisien est dominé par un secteur bancaire caractérisé par une faible concurrence et une absence d'innovation et une incertitude sur le recouvrement des créances.
Mais les plus grands défis demeurent le chômage, particulièrement celui des jeunes, et les disparités régionales. Le chômage est un défi majeur, peut être le plus grand défi. Il l'était depuis des décennies et risque de persister encore pour un plus ou moins long moment. Il est beaucoup plus élevé pour les jeunes, et il est nettement plus élevé dans les régions de l'ouest, du centre et du sud du pays. A titre indicatif, le taux de chômage, pour les jeunes de 15 à 30 ans, avoisine les 30% à l'échelle nationale et a dépassé le seuil de 40% au gouvernorat de Gafsa. Pour les diplômés de l'enseignement supérieur, ce taux a atteint 36% au gouvernorat de Gafsa. Par ailleurs, les diplômés occupés ne travaillent pas dans des conditions idéales. 23% d'entre eux exercent sans contrat, la moitié travaille sous un contrat à durée déterminée (CDD) et environ 20% prétendent avoir un emploi stable et durable (enseignants et ingénieurs). A l'exception de ces derniers, les autres sont frappés par la précarisation et une tendance au déclassement de l'emploi. Face à cette situation de plus en plus difficile, une partie de la jeunesse est devenue peu motivée pour les études, découragée, sans perspective d'avenir. L'espoir de partir sous d'autres cieux et de tenter sa chance ailleurs constitue un rêve pour une bonne proportion de cette jeunesse. En outre, plusieurs sont souvent employés dans le secteur informel où ils sont peu satisfaits de leur situation et le plus souvent tentés par l'émigration interrégionale et internationale, légale ou illégale. Un taux de chômage élevé implique d'importants coûts économiques, sociaux et politiques et le chômage menace d'éroder les compétences, d'aggraver la pauvreté et l'inégalité et de conduire à la marginalisation sociale.
Pourquoi la croissance en Tunisie n'a pas créé suffisamment d'emplois ? Quelles sont les principales contraintes à la création d'emplois surtout des jeunes diplômés ? Pourquoi est-il plus difficile de créer assez d'emplois pour les jeunes dans les régions défavorisées et quels sont les facteurs qui expliquent cette difficulté ?

3. La Tunisie aurait pu faire mieux

Un nombre croissant d'économistes soutient que la Tunisie aurait pu réaliser des taux de croissance plus élevés, créer davantage d'emplois et permettre une meilleure répartition sociale de la richesse. L'argument avancé, est qu'une économie, caractérisée par la corruption, ne peut fonctionner à sa pleine capacité. Plus de corruption, c'est moins d'investissement et par conséquent, c'est moins de croissance et moins d'emplois. Dans ce cadre, l'avidité de "la famille" de l'ancien président et de ses proches a étouffé l'activité économique du pays, réduit la création de richesses et aggravé la pauvreté. Ce sont en majorité les pauvres qui subissent le plus les répercussions économiques et sociales de la corruption, non seulement ils souffrent du manque de services et des déficiences de l'administration, mais aussi parce qu'ils ne sont pas armés pour résister aux exigences de responsables corrompus. La corruption qui les a enrichis spectaculairement s'est développée grâce à l'installation de verrous ou de "tributs" qu'ils ont installés sur les institutions économiques – douanes, banques, transport, infrastructures, autorisations administratives, etc. – qui ont handicapé l'activité et la répartition de la richesse. On assiste à un dysfonctionnement du secteur public, à une inefficacité progressive du système juridique et à une perte de légitimité de l'Etat en tant qu'institution. La forme la plus répandue de corruption au sein de l'administration est probablement la nomination ou la promotion de personnes sur la base des relations et d'intérêts, et non sur la base du mérite. Dans ces conditions, les dimensions politiques, bureaucratiques et économiques du problème se renforcent mutuellement et engendrent des coalitions de groupes d'intérêts qui exproprient la richesse de la collectivité et bloquent les initiatives privées. La fraude fiscale s'est traduite par la baisse du revenu d'impôt collecté par l'Etat. Si ses coûts directs risquent d'être élevés (pertes de recettes, détournements de fonds), ses coûts indirects (distorsions économiques, facteurs d'inefficacité, gaspillage) accentuent davantage le problème, et sont plus difficiles à évaluer.
Ils étaient présents dans beaucoup de secteurs, ponctionnaient les profits des entreprises et ont réduit, par conséquent, la capacité de ces dernières à investir. Cette famille élargie est fréquemment présentée comme le carrefour de la corruption en Tunisie. Souvent qualifiée de quasi mafia au point où de nombreux patrons ont préféré ne susciter aucune convoitise en se contentant de végéter comme des petites et moyennes entreprises (PME) tunisiennes. Le pouvoir ne se contentait pas de spolier. Il utilisait aussi le fisc pour "remercier ou punir". L'Administration fiscale et le ministère de l'intérieur sont appelés à jouer ce rôle. Dans ce contexte, certains patrons étaient frileux, sans grands moyens et travaillent souvent dans l'opacité. D'autres, en tissant des relations avec la famille, ont accepté le partage. Le népotisme faisait que personne ne voulait prendre de risques pour des investissements importants. Caractérisé par un sous-investissement, le tissu économique de la Tunisie est composé principalement de PME. 90% du tissu industriel est composé de PME et 73% des exploitations agricoles ont moins de 10 hectares. Ces PME fournissent une part appréciable des emplois et participent à la création de valeur ajoutée. Cependant, dans le contexte qui prévalait, les PME du secteur industriel utilisent un stock de capital à faibles niveaux technologiques et ont des procédés de production qui ne dépendent pas de l'innovation technologique, par opposition à d'autres expériences internationales. Adoptant une logique de minimisation des coûts, ces PME ont tendance à embaucher un plus grand nombre d'ouvriers à faible qualification en vue de réaliser un niveau donné de production. Dans ce cadre, seules les grandes entreprises, principalement du secteur énergie, utilisent des salariés qui ont une formation supérieure. Dans l'industrie manufacturière 7,4% seulement bénéficient de cette formation. Cette situation n'a pas favorisé l'emploi des dizaines de milliers de diplômés.

4. Que faire aujourd'hui et de façon urgente ?

Il n'y a pas d'activité économique sans sécurité et sans stabilité politique. Aucun économiste ne dirait le contraire. C'est à la limite le bon sens. Pour que la "Révolution de la dignité et de la liberté" donne ses fruits et concrétise les ambitions du peuple, tous les citoyens doivent être vigilants pour défendre et soutenir cette révolution afin de rétablir la stabilité et de garantir la sécurité du pays, des citoyens et de leurs biens. L'activité économique doit reprendre et elle ne peut reprendre sans stabilité, sans sécurité et sans Etat. L'engagement et la vigilance de tous les tunisiens sont des facteurs déterminants de la création de la richesse et d'une meilleure répartition dans un contexte de concurrence exacerbée. Cet engagement l'est encore dans un contexte de Révolution qui porte beaucoup d'espoirs. C'est la condition pour pouvoir parler de l'économie. Dans ce contexte, l'on peut avancer les points suivants :
1. Les économistes sont quasi unanimes pour soutenir qu'une forte croissance économique est une condition nécessaire mais non suffisante pour lutter contre la pauvreté et la vulnérabilité. Certes, l'atténuation de la pauvreté passe par la réalisation d'une croissance soutenue et durable mais elle exige, aussi, l'adoption de plusieurs mesures sociales conduisant à une meilleure répartition des revenus. Les deux dimensions économique et sociale sont intimement liées. Une croissance faible et volatile est souvent accompagnée d'une régression dans la répartition des revenus. Une redistribution sans croissance provoque, le plus souvent des tensions politiques et sociales doit tôt ou tard, être revue ou corrigée. C'est la raison pour laquelle la réduction de la pauvreté ne peut réussir que si elle débouche sur une croissance soutenue et durable, sur la création d'emplois et sur la protection des vulnérables.
2. Alors que l'économie nationale continue de pâtir, les revendications et les surenchères de toutes les composantes de la société tunisienne ne cessent de croître : exonérations fiscales, réparations des dommages, augmentations de salaires, primes, avantages en nature, régularisations immédiates, emplois, …. Dans ce contexte, il faut souligner, avec force, que les revendications sociales accumulées pendant plus de deux décennies de répression d'inégalité et d'exclusion sont parfaitement légitimes. La "Révolution de la dignité et de la liberté" a été au départ un soulèvement populaire, essentiellement de jeunes déshérités issus des zones défavorisées de la Tunisie profonde, motivé par des considérations économiques et sociales.
3. Cependant, l'on assiste tous les jours à des surenchères excessives. Certes, les privilégiés de l'ancien système ont intérêt à semer le désordre, mais il faut noter aussi que certains "politologues" et "idéologues" ne cessent d'étaler leurs "compétences" et leurs "théories" à tout bout de champ. Par ce comportement, ils ne peuvent contribuer à la réalisation des objectifs et des espoirs soulevés par les jeunes en quête de dignité, d'emploi, et d'équité sociale. Les manigances, les faux calculs et l'égoïsme ne doivent pas prévaloir sur l'intérêt national. Tous les citoyens doivent faire preuve d'esprit de responsabilité, d'un sens aigu de civisme et de vigilance tout en revendiquant de manière organisée, des réformes urgentes qui défendent leurs droits légitimes et préservent notre économie et notre pays.
4. L'économie ne peut supporter, dans les conditions actuelles, toutes les revendications. Il n'existe pas de solutions miracles. Dans le secteur public, une expansion des dépenses de l'Etat doit être financée par un moyen ou un autre et tôt ou tard doit être payée. La question du financement du déficit budgétaire doit être clairement posée. Les économistes convergent l'idée de soutenir que le pays ne peut pas dépenser au delà de ses moyens. L'expérience tunisienne indique que le laxisme en matière des dépenses publiques décidées au début des années quatre-vingt a été payé chèrement par un programme d'ajustement structurel en 1986 avec un coût social très élevé. Dans le secteur privé, il faut bien souligner que face à une concurrence internationale qui ne cesse de s'intensifier, les entreprises doivent améliorer, sans cesse, leur compétitivité. Elles sont aujourd'hui dans l'expectative. Certaines ont adopté une attitude d'attentisme, d'autres croient réellement qu'elles ne pourront plus résister à la concurrence internationale. Dans ce contexte, le sacrifice de tous les Tunisiens, en cette période délicate et encore risquée, est un facteur déterminant de la création de la richesse et d'une meilleure répartition dans un contexte de Révolution qui porte beaucoup d'espoir. N'oublions jamais que des Tunisiens ont sacrifié leur vie pour qu'on vive ces moments historiques.
A suivre : les esquisses de solutions, des propositions concrètes.


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