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Quand Therpsichore renaît de ses cendres...
Publié dans Le Temps le 05 - 05 - 2015

Cinq jours durant, le public a communié avec la danse moderne et les chorégraphies contemporaines de nombreux artistes tunisiens. "Libres de danser et d'écrire", de nouveaux créateurs ont investi les scènes avec des oeuvres revendiquant de nouveaux horizons et une part inaliénable de liberté. Gros plan sur une remarquable édition de "Tunis capitale de la danse" avec en filigrane le travail de fond déployé dans ce domaine par Ness el Fen, Madart et le Goethe-Institut...
On l'avait oubliée Therpsichore, et pourtant, elle est partout, pétrifiée pour l'éternité, sur les peintures de pierres que sont les mosaiques...
Car Therpsichore n'est autre que la muse de la danse et son effigie peuple les mosaiques romaines de tous nos musées. D'ailleurs le mot "musée" provient de celui de "muse" et renvoie à ces allégories de tous les arts.
Quant à Therpsichore, son nom vient du grec et se compose de "terpeo" (aimer) et "khoros" (la danse). Cette muse est partout dans la mosaique classique et on la retrouve, ainsi que ses compagnes, dans les oeuvres intemporelles exposées au Bardo, à El Djem ou à Sousse, trois musées dont les mosaiques comptent parmi les plus belles de Tunisie.
Le bonheur d'une danse avec les muses
Comment ne pas évoquer la belle Therpsichore et ses attributs, alors que Tunis vient d'accueillir la nouvelle édition de son printemps de la danse, animé par Ness el Fen et imaginé par Syhem Belkhodja... C'est que la muse des danseurs et sa lyre ne devaient pas être loin et flottaient peut-être dans l'éther de nos désirs. Avec sa couronne de guirlandes et ses différents attributs, dont la lyre des poètes qui rythme ses pas, Therpsichore renaissait symboliquement pour quelques jours comme une déité tutélaire d'un art premier.
Les nombreux spectateurs de "Tunis capitale de la danse" pensaient-ils à elle en investissant Rio, Mondial, Théâtre municipal et Quatrième Art? Le lien, aussi ténu soit-il, avec cette muse antique en était-il vivifié? Ces questions peuvent être posées mais, toutefois, le constat après ces cinq jours de danse demeurerait le même: la danse et les chorégraphes ont un public en or et la muse enjouée n'en finira jamais d'être célébrée bien longtemps après son règne.
Comme chaque année, ce printemps de la danse a tenu toutes ses promesses et démontré que la Tunisie pouvait légitimement se considérer comme un bastion de la danse moderne. C'est qu'avec cette manifestation, nous sommes bien loin des petits rats et de leurs entrechats patiemment appris sur les bancs des écoles classiques que furent Tramoni-Capparos ou Debolska-Foutline, deux des premiers vecteurs de diffusion du ballet classique.
De nos jours, il s'agit plutôt de danse moderne, dans l'esprit du fameux Maurice Béjart et de tous les grands chorégraphes de la fin du vingtième siècle. La Tunisie a été trés tôt initiée à cet art des danseurs et aux horizons vierges qu'il pouvait ouvrir. Béjart ou Alvin Ayley ont d'ailleurs laissé leur empreinte vive sur les planches des festivals de Carthage ou de Hammamet. Tout comme beaucoup d'autres qui, plus près de nous, ont aussi distillé le message des danseurs dans ses dimensions de célébration du corps et de dépassement des frontières du mot.
Le festival "Tunis capitale de la danse" qui s'articule joliment sur une journée d'échanges entre gens de lettres pose d'ailleurs cette dialectique du mot et du geste dans un esprit de complémentarité. Un peu comme si les corps des danseurs répondaient aux mots des écrivains. C'est en ce sens que nous comprenons les dialogues de "Kalimet", pendant "verbal" du travail des chorégraphes, espace d'analyse et de réflexion qui complète le mouvement des danseurs et convoque d'autres muses encore.
Elles étaient peut-être cachées quelque part toutes les muses, ces filles de Zeus-Jupiter, le dieu des dieux. Assurément, Euterpe et sa flûte ne devaient pas être loin. Symbolisant la musique Euterpe était bien dans son fief. Quant à Calliope et Melpomène, elles rayonnaient probablement au-dessus des écrivains en invoquant respectivement l'éloquence et la gravité des poètes. Le livre n'est-il pas l'attribut de ces deux muses et de leur collègue Clio, inspiratrice des historiens?
A ce titre, "Tunis capitale de la danse" nous offre bel et bien de renouer avec ce lien antique, cette présence diffuse de muses dont nous connaissons tous l'aspect grâce à la fameuse mosaïque de Virgile et nombre d'autres oeuvres en tesselles présentes dans nos musées.
Quêtes iconoclastes face aux carcans liberticides
Plus près de la scène, cette édition du festival des danseurs a été un véritable régal. En premier lieu, la dimension de fête populaire était bien au rendez-vous et un public jeune s'est littéralement passionné pour les spectacles proposés.
Ensuite, cette manifestation a constitué une nouvelle opportunité de découvrir la profonde et indiscutable modernité des danseurs et chorégraphes tunisiens qui embrassent pleinement ce nouveau siècle et sont sur la même ligne que les avant-gardes européennes et américaines.
Enfin, cette semaine de danse a démontré le travail de réflexion sur le corps et les expressions alternatives du spectacle vivant. Les artistes ont en effet souvent flirté avec les tabous, repoussé les limites et les pesanteurs de la convention et souligné combien une œuvre dansée pouvait "permettre" en regard de son prétexte c'est à dire de l'argument qu'elle s'emploie à développer en dehors de la parole.
Car prises dans la nudité du geste, les chorégraphies proposées semblaient se contenter d'être des performances de danseurs, un travail d'expression corporelle. Pourtant, si l'on se référait aux arguments de chaque spectacle, on se rendait compte que chaque œuvre bousculait la censure, imposait une quête iconoclaste, répondait en silence aux carcans liberticides des faux dévots, revendiquait une inaliénable part de liberté.
Au delà, la grande diversité des danseurs plaidait également en la faveur de l'émergence d'un mouvement artistique dont la danse et la chorégraphie seraient les vecteurs. De fait, cette tentation n'est pas nouvelle et la présence parmi les artistes participants de Nawal Skandrani ou Imed Jemaa soulignait cette continuité de l'ambition des danseurs à bousculer les codes.
Plusieurs spectacles ont également arpenté ces interstices dans le dogme. Que dire de l'œuvre de Rochdi Belgasmi dont le titre en soi structure un projet épris de liberté? Que dire aussi de l'œuvre de Wael Merghni qui "danse avec les mots" pour reprendre le slogan de la manifestation? Là encore, l'artiste "provoque" en silence et laisse son corps faire le reste.
Le festival brassait très large avec une présence d'artistes de divers horizons et des spectacles d'une remarquable intensité. "Laarifa" de Karim Touwayma revisitait la tradition du stambali dans des habits contemporains. "Infrastructure" de Kaies Boulares proposait une métaphore sur la liberté personnelle face au regard d'autrui. "Tajarod" de Mohamed Cheniti va au bout de la réflexion sur le corps de l'artiste alors que "Nitt 100 limites" de Oumaima Manai pose la même problématique en symbolisant les entraves par un décor abstrait et futuriste.
Toutes les créations présentées allaient dans le sens de la participation des danseurs et chorégraphes dans le travail essentiel sur la libération du corps, métaphore d'une liberté plus large, à la fois philosophique et quotidienne. Que ce soit Nour Mzoughi, Selim Ben Safia ou Thouraya Boughanmi, tous allaient dans cette même direction.
Le travail de fond de Madart et du Goethe Institut
Dommage que les débats proposés aient éludé cette dimension et le travail de fond des danseurs tunisiens. En fait, si "Tunis capitale de la danse"" tombe à point car ce festival parvient à réunir et mettre en valeur de nombreux acteurs, cette manifestation occulte - sans le vouloir - les initiatives dont le point d'ancrage est actuellement l'espace Madart de Carthage où un travail de fond est accompli par Moncef Sayem et Raja Ben Ammar.
De plus, l'univers de la chorégraphie en Tunisie bénéficie depuis un certain temps d'une action concertée et développée en profondeur par le Goethe-Institut de Tunisie. Envisageant le travail dans la durée, aussi bien l'institut culturel allemand que l'espace culturel Madart s'inscrivent dans une dialectique de l'enthousiasme et du souffle.
Loin des projecteurs médiatiques qu'offre un festival, cette stratégie de la patience est en train d'offrir un nouveau cadre et un potentiel alternatif aux danseurs tunisiens qui sont accompagnés dans leur effort et soutenus dans leurs approches théoriques. Dommage donc que cette actualité de la danse moderne en Tunisie n'ait pas été soulignée comme il le fallait.
En effet, c'est un peu comme si le mérite indiscutable des uns revenait indûment aux autres, tout aussi méritants en termes d'une animation sur cinq jours mais ayant peu contribué à la genèse des œuvres présentées, à leur naissance et à leur maturation.
Il est important pour l'éthique de "Tunis capitale de la danse" que cette dimension soit clairement envisagée et que les œuvres soient aussi retracées en termes d'enjeux de production et de diffusion. Sinon, toute cette joie du public et cette effervescence des artistes seraient altérées par un tour de passe-passe malvenu qui permettrait de s'approprier à peu de frais le labeur d'autrui et la paternité d'un processus en cours ailleurs que sur les scènes de "Tunis capitale de la danse".
De toutes les manières, alors que les lampions du festival se sont éteints, le travail de fond continue et devrait approfondir le sillon creusé par de nombreuses initiatives ayant vu le jour aussi bien dans le cadre de Madart, Ness el Fen et autres studios de création contemporaine.
Hormis, ces points discutables, "Tunis capitale de la danse" a connu un succès appréciable et largement contribué à la visibilité de la danse contemporaine en Tunisie. Avec cette manifestation désormais incontournable, la dimension festive et spectaculaire est à l'œuvre. Tout comme est à l'ordre du jour le travail pratique et théorique des artistes, dans le cadre de la stratégie d'autres acteurs qui font le choix de la continuité dans l'action et du soutien structurel aux créateurs.
Même si une hirondelle ne fait pas seule le printemps, n'en savourons pas moins notre bonheur, notre danse avec les muses, notre pas de deux avec Therpsichore...


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