Alors que les roquettes iraniennes et celles du Hezbollah pleuvent sur Israël depuis octobre 2023, une nouvelle image saisissante s'impose : celle d'Israéliens affluant vers le port de Herzliya, valises à la main, tentant de fuir par la mer vers Chypre. D'après le journal Haaretz, dès 7h du matin, les départs commencent. Les traversées vers l'Europe s'organisent à bord de yachts privés, souvent vers Larnaca ou Limassol. Les prix varient entre 2 500 shekels (environ 700 $) et 6 500 shekels (environ 1 700 $) selon le type et le confort du bateau. Certains yachts atteignent Chypre en huit heures grâce à des moteurs diesel rapides. Une société fracturée entre peur et fatigue La peur qui règne à Tel Aviv, Haïfa ou Ashkelon ne se lit pas seulement dans les abris bondés. Elle se ressent dans les mots d'intellectuels comme le professeur Arnon Sofer, qui alerte sur le « naufrage des cerveaux ». La société israélienne perd non seulement des habitants, mais aussi ses scientifiques, médecins, ingénieurs et entrepreneurs — des piliers de son économie et de son armée. Un chiffre résume cette tendance : 12 300 Israéliens ont quitté le pays en octobre 2023, soit le mois du début de la guerre, sans revenir jusqu'à fin juin 2024. En comparaison, ils n'étaient que 3 200 à le faire sur la même période l'année précédente. Cela représente une augmentation de près de 284 %. Selon des données officielles, entre novembre 2023 et mars 2024, environ 30 000 Israéliens ont quitté le pays de façon permanente. Par ailleurs, les retours sont en baisse : entre octobre 2023 et mai 2024, 19 000 Israéliens sont revenus en Israël, contre 23 000 sur la même période en 2023, soit un recul de 20 %. Les estimations pour l'année 2024 tablent sur environ 76 000 départs, contre 70 000 en 2023. Un exode d'une telle ampleur n'a jamais été enregistré dans l'histoire récente de l'Etat hébreu. La Grèce, nouvel eldorado pour les fuyards La Grèce se distingue comme destination privilégiée. Le climat, la proximité géographique et la possibilité d'investissement y attirent les fuyards. Ceux disposant d'un revenu mensuel supérieur à 3 500 € peuvent y obtenir une résidence de deux ans. Les demandes de visas touristiques étendus (90 à 180 jours) ont explosé, tout comme les visas dorés (+70 %), délivrés aux investisseurs. Des groupes Facebook israéliens aident désormais les nouveaux arrivants à s'installer, trouver des écoles, des logements et même des nounous israéliennes. Un déclin structurel du modèle israélien Les chiffres éducatifs illustrent aussi ce glissement. En 2015, les juifs laïcs représentaient encore 45 % de la population. En 2023, seuls 40 % des enfants sont inscrits dans des écoles laïques. Cette tendance pèse sur l'équilibre démographique. Des figures comme Noam, père de trois enfants, ont décidé de quitter Israël malgré une carrière réussie. Il explique que même si la paix arrivait, le tissu social israélien n'est plus adapté à l'éducation de ses enfants, en raison de la montée du fondamentalisme. La guerre ne provoque pas seulement des départs, elle freine aussi l'immigration. Entre octobre 2023 et fin juin 2024, Israël a accueilli 21 000 nouveaux immigrants, contre 52 000 durant la même période en 2022 — soit un effondrement de 59,6 %. Analyse : Israël au futur incertain Ce bouleversement migratoire n'est pas un simple fait sociologique, il touche directement à la viabilité stratégique de l'Etat d'Israël. 1. Erosion du capital humain : La fuite des jeunes diplômés mine la base scientifique, technologique et militaire d'Israël, qui dépend de son élite pour compenser son isolement géopolitique. 2. Fragmentation de la cohésion nationale : Le contrat social israélien — sécurité en échange de loyauté — s'effrite. Les exemptions militaires des haredim, la montée des ultrareligieux et l'absence de vision partagée creusent les fractures internes. 3. Réversibilité du rêve sioniste : Là où le sionisme visait le retour des juifs vers une terre commune, on observe aujourd'hui un retour inverse, vers des diasporas plus ouvertes, tolérantes et modernes, notamment en Europe. 4. Affaiblissement de la projection stratégique : Une société affaiblie démographiquement et intellectuellement aura de plus en plus de mal à soutenir une armée offensive, à négocier politiquement, ou à maintenir des alliances durables. 5. Symbole d'un isolement croissant : Alors que les pays arabes normalisent avec Israël, les peuples et les diasporas se détournent. Les départs vers l'étranger sont autant de signaux faibles de désillusion interne. L'image est saisissante : pendant que des centaines de milliers de Gazaouis subissent la guerre, des milliers d'Israéliens quittent leur pays en catamarans de luxe. Dans cette dualité cruelle, Israël risque de perdre bien plus que des territoires ou des batailles. Elle risque de perdre son avenir. Commentaires Que se passe-t-il en Tunisie? Nous expliquons sur notre chaîne YouTube . Abonnez-vous!