Alors que l'été 2025 vient à peine de commencer, la Tunisie déplore déjà un nombre préoccupant de noyades, avec 48 décès enregistrés dès les trois premières semaines de juin, selon les données de la Protection civile. Ces drames se sont multipliés sur les plages les plus fréquentées du pays, notamment à Nabeul, Bizerte, Tunis, Mahdia et Sousse. Le ministère de l'Intérieur tire la sonnette d'alarme, tout comme les services de météorologie. Pourtant, les comportements à risque persistent. Pourquoi ? Ce dossier propose une lecture croisée scientifique, psychologique et sociale d'un phénomène récurrent mais évitable. Une météo sous surveillance, un vent trop souvent ignoré Lors des journées de forte chaleur, beaucoup pensent que la mer est le lieu de rafraîchissement idéal. Mais ce que les vacanciers ignorent souvent, c'est que le vent est l'un des facteurs les plus dangereux en mer. Pourquoi le vent rend la mer plus meurtrière ? * Le vent crée des vagues irrégulières, qui déstabilisent les nageurs. * Il favorise la formation de courants de retour (ou rip currents) : ces courants puissants, souvent invisibles depuis le rivage, emportent les nageurs vers le large, parfois en quelques secondes. * Lorsque le vent souffle du rivage vers la mer (vent offshore), il pousse les objets flottants et les baigneurs au large, sans qu'ils s'en rendent compte. * Dans certains cas, même des personnes dans des zones peu profondes peuvent être happées, surtout si elles ne savent pas nager ou paniquent. Les plages tunisiennes sont exposées à ce phénomène entre juin et septembre, surtout sur les côtes nord et est. Un drame évitable, mais qui se répète chaque année Les chiffres parlent d'eux-mêmes : * 48 décès par noyade en moins d'un mois, dont plusieurs familles endeuillées (3 membres noyés à Mahdia le 18 juin). * La saison estivale ne fait que commencer, avec un pic attendu entre juillet et mi-août. Malgré les alertes répétées, les panneaux d'interdiction et la sensibilisation, les comportements à risque se répètent, souvent dans des zones non surveillées, où aucun maître-nageur n'est présent. Pourquoi les gens s'entêtent-ils à se baigner malgré le danger ? Ce paradoxe s'explique par un ensemble de facteurs psychologiques, culturels et sociaux, bien identifiés par les spécialistes. 1. Méconnaissance du danger réel * Beaucoup ne savent pas lire la mer : une eau apparemment calme peut cacher des courants violents. * Le danger n'est pas toujours visible, surtout quand il s'agit de vents offshore ou de courants de retour. 2. Confiance excessive ou fatalisme * Certains pensent qu'ils « resteront près du bord » ou qu'ils sauront réagir. * D'autres adoptent une posture fataliste : « la mort est entre les mains de Dieu », ce qui réduit leur capacité à prendre des précautions. 3. Poids culturel de la sortie à la mer * Pour de nombreuses familles tunisiennes, la plage est l'un des rares loisirs accessibles, voire le seul. * La journée à la mer est planifiée à l'avance, parfois avec des frais engagés (transport, repas, congé du chef de famille). * Annuler la sortie à cause d'une alerte météo est socialement difficile à accepter, surtout pour le responsable de famille, qui craint de décevoir les enfants ou le groupe. 4. Rigidité des habitudes * Il existe une résistance à changer de programme, même face à des alertes INM ou de la Protection civile. * Une fois sur place, le réflexe de prudence cède souvent au désir de « profiter » de la mer, coûte que coûte. 5. Manque d'alternatives sécurisées * Très peu de plages disposent de structures de secours bien équipées, et les postes de surveillance sont souvent absents ou sous-dotés. * De nombreux jeunes ne savent pas nager : en Tunisie, il faudra réfléchir à un programme national d'apprentissage de la natation dans les écoles. Ce que le gouvernement peut faire en plus : Malgré les efforts nationaux (campagnes de sensibilisation, programme « Vacances sûres », présence de la Garde maritime),on peut penser en plus à : * Baliser les zones de danger de toutes les plages publiques, * Communiquer encore plus sur les risques liés au vent, * Eduquer à la natation dès le jeune âge dans toutes les écoles et collèges, * Développer encore plus des centres de loisirs alternatifs en été pour les familles, pour remplacer une sortie à la plage. Ce que recommandent les experts * Ne jamais se baigner en cas de vent fort ou de drapeau rouge, même si l'eau semble calme. * Eviter les zones sans surveillance, et ne jamais laisser les enfants sans surveillance directe. * En cas d'alerte de l'INM, changer de programme, même si cela implique une frustration temporaire. * Exiger des municipalités et de l'Etat un encadrement plus strict des plages, avec des maîtres-nageurs bien formés. * Intégrer la prévention des noyades dans les programmes scolaires et municipaux. Ainsi, les noyades qui endeuillent chaque été la Tunisie ne sont ni des fatalités ni des accidents isolés. Elles sont le reflet d'un mélange dangereux de déni du risque, de contraintes sociales et de culture de fatalité. Tant que l'on continuera à banaliser les dangers liés au vent ou à minimiser les alertes, chaque vague chaude sera suivie de vagues de drames. Il est temps de traiter les noyades comme une urgence de santé publique, et non comme une simple conséquence du hasard. Le vent, invisible mais meurtrier, doit devenir un signal rouge, compris et respecté par tous. Commentaires Que se passe-t-il en Tunisie? Nous expliquons sur notre chaîne YouTube . Abonnez-vous!