Sous les projecteurs du Capitole, Mike Johnson, président républicain de la Chambre des représentants, déclarait récemment que soutenir Israël était « un devoir sacré », dans un ton plus proche d'un sermon religieux que d'un discours parlementaire. Loin d'être un dérapage isolé, cette déclaration incarne la montée en puissance du nationalisme chrétien aux Etats-Unis, un courant idéologique qui cherche à reconstruire l'Etat et la société selon des valeurs chrétiennes conservatrices. La « Christian nationalism », ou nationalisme chrétien, n'est plus une tendance marginale. Depuis l'ère Trump, elle s'est installée au sein des institutions : Congrès, Cour suprême, églises et groupes d'influence, jusqu'à peser sur les choix stratégiques de la Maison Blanche. L'enjeu n'est plus le simple rôle du religieux dans l'espace public, mais la nature même de la république américaine : est-elle une démocratie laïque ou une nation élue devant servir un dessein divin ? Des chiffres révélateurs : un Américain sur trois est concerné Selon une enquête nationale réalisée en 2024 par le Public Religion Research Institute (PRRI), 10 % des Américains adhèrent pleinement au nationalisme chrétien, tandis que 20 % s'y déclarent sympathisants. En face, 29 % le rejettent, et 37 % se montrent sceptiques. Les partisans se concentrent fortement : * dans le Parti républicain : 20 % d'adhésion directe, 33 % de sympathie ; * parmi les chrétiens blancs évangéliques : 54 % d'adhésion ou de sympathie ; * dans certaines régions du sud et du Midwest, comme le Mississippi (51 %), l'Oklahoma (51 %), la Louisiane (50 %), l'Arkansas (49 %), ou la Virginie-Occidentale (48 %). L'étude souligne également une corrélation forte entre l'âge avancé, un faible niveau d'éducation et l'adhésion à cette idéologie. Et pour 67 % des adhérents, la victoire de Donald Trump serait une volonté divine. La menace du recours à la violence L'élément le plus préoccupant réside dans la légitimation croissante de la violence politique. Le rapport indique que : * 40 % des partisans du nationalisme chrétien estiment qu'un recours à la force pourrait devenir nécessaire pour « sauver l'Amérique », * contre 30 % des sympathisants, * 15 % des sceptiques, * et 7 % des opposants déclarés. Cette rhétorique n'est pas sans rappeler certaines des justifications qui ont précédé l'assaut du Capitole le 6 janvier 2021. Les piliers organisés de la croisade chrétienne Contrairement à d'autres mouvements politiques structurés, le nationalisme chrétien n'a pas de chef unique ni de parti officiel. Mais il s'appuie sur des réseaux puissants et des leaders charismatiques. Trois pôles majeurs structurent aujourd'hui cette galaxie idéologique : 1. Le mouvement des « Sept montagnes » Inspiré d'une lecture mystique de la Bible, le mouvement veut imposer la souveraineté chrétienne sur sept domaines-clés de la société : la famille, la religion, l'éducation, les médias, l'art et le divertissement, le gouvernement, et l'économie. Selon une étude de l'université Denison, 41 % des chrétiens américains soutiennent cette vision, et 55 % chez les évangéliques. Parmi ses figures médiatiques : Charlie Kirk, jeune militant conservateur et président du groupe Turning Point USA, très influent dans les cercles pro-Trump. Il a été surnommé le "faiseur de rois" pour son rôle dans les nominations politiques sous Trump. 2. La réforme apostolique : retour des prophètes Le « New Apostolic Reformation » est une mouvance chrétienne fondée dans les années 1990 qui croît à la présence contemporaine de prophètes et apôtres guidés par Dieu. Pour ses adeptes, Donald Trump est un instrument divin envoyé pour combattre le mal et restaurer la foi en Amérique. Plus de 3 millions d'Américains fréquenteraient les églises liées à ce mouvement, qui prône un retour à une gouvernance biblique, plaçant les lois humaines sous l'autorité des commandements religieux. Le slogan « Appeal to Heaven » brandi par des figures comme Mike Johnson ou le juge Samuel Alito est directement rattaché à ce courant. 3. Ziklag : la puissance de l'ombre Ziklag est une organisation caritative discrète mais influente, composée de 125 grands donateurs chrétiens, tous multimillionnaires, dont l'objectif est de contrôler les postes clés du pouvoir à travers la stratégie des « Sept montagnes ». Selon une enquête du média ProPublica, ces mécènes financent massivement des organisations conservatrices, notamment Turning Point USA. L'un de leurs guides spirituels, Lance Wallnau, s'affiche ouvertement comme « nationaliste chrétien » et assure la passerelle entre les réseaux religieux et l'administration Trump. Bien que bénéficiant d'un statut fiscal favorable et d'une exemption de toute activité politique directe, Ziklag aurait activement soutenu la campagne présidentielle de 2024. Israël, apocalypse et politique étrangère Une constante unit toutes ces factions : le soutien inconditionnel à Israël. Leur vision théologique voit dans l'Etat hébreu le prélude au retour du Christ et à l'accomplissement de la prophétie d'Armageddon. Ainsi, défendre Israël devient non seulement un choix stratégique, mais une obligation religieuse. C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre les déclarations de Mike Johnson et d'autres figures politiques qui confondent foi personnelle et décisions géopolitiques. USA : Une République à l'épreuve Le nationalisme chrétien ne se contente pas de proposer une alternative idéologique. Il infiltre les institutions, modifie les équilibres démocratiques, et exacerbe les fractures identitaires. Ce mouvement transforme la politique en mission divine, ce qui le rend hermétique au compromis, et donc dangereux pour la pluralité, les droits des minorités et le modèle républicain. Loin d'être un simple élan spirituel, le nationalisme chrétien aux Etats-Unis constitue un projet politique cohérent, influent et résolument conservateur. Il redéfinit les rapports entre religion et pouvoir, infiltre les institutions et façonne les décisions stratégiques au nom d'un idéal théocratique. Alors que les démocraties occidentales se réclament de la neutralité religieuse et du pluralisme, les Etats-Unis semblent glisser vers une nouvelle ère, où le religieux devient à nouveau loi. Ce virage, s'il n'est pas contenu, pourrait non seulement transformer la politique intérieure américaine, mais aussi redessiner profondément son rôle sur la scène mondiale. Commentaires Que se passe-t-il en Tunisie? Nous expliquons sur notre chaîne YouTube . Abonnez-vous!