La Pologne est secouée depuis juin 2024 par une vague de xénophobie sans précédent, attisée par un fait divers tragique et alimentée par des rumeurs virales, des discours politiques radicaux et des manifestations coordonnées. La mort violente d'une jeune Polonaise à Torun a déclenché une série d'événements inquiétants, révélant une société de plus en plus perméable aux idées de l'extrême droite. Le 6 juin, une femme de 24 ans prénommée Klaudia a été poignardée en plein jour dans un parc de la ville de Torun, dans le nord du pays. L'agresseur était un homme de nationalité vénézuélienne. Ce drame a profondément choqué l'opinion publique et a servi de catalyseur à une colère dirigée contre les populations migrantes. Dès le 6 juillet, des milliers de personnes ont participé à une marche silencieuse organisée par le mouvement d'extrême droite Konfederacja, brandissant des pancartes comme « Stop à l'immigration illégale ». Dans les jours qui ont suivi, des rumeurs et théories conspirationnistes ont circulé sur les réseaux sociaux, notamment une fausse alerte concernant un homme paraguayen photographiant des enfants dans une aire de jeux à Walbrzych. Bien que la police n'ait trouvé aucun élément incriminant sur son téléphone, l'homme a été violemment agressé. Le lendemain, une cinquantaine de personnes ont attaqué le foyer où il résidait avec d'autres migrants, lançant des cocktails Molotov et forçant la fermeture de l'établissement. Des discours politiques décomplexés Le climat délétère a été amplifié par les prises de parole controversées de figures politiques. Konrad Berkowicz, député du parti Konfederacja, a déclaré à la radio : « La xénophobie est un élément important de notre unité nationale », affirmant que la réprimer, comme en Europe de l'Ouest, mènerait au chaos. Pour Elmi Abdi, réfugié somalien installé en Pologne depuis 1996, la situation est alarmante : « Aujourd'hui, les migrants sont rendus responsables de tous les maux du pays ». Président de la fondation Bonne Introduction, il aide les nouveaux arrivants à s'intégrer, suivre des cours de langue ou accéder à une assistance juridique. Mais face à la montée des agressions, il confie son inquiétude : « Nous payons nos impôts, nous vivons en paix. Mais nous sommes devenus des boucs émissaires ». Multiplication des manifestations et des milices Le 19 juillet, des manifestations anti-migrants ont eu lieu dans 80 villes et villages polonais, souvent coordonnées avec des groupes de supporters de football. À Cracovie, la jeune Nikola, 16 ans, venue de Gorlice, a confié avoir parcouru 125 kilomètres pour participer à la marche : « Je veux me sentir en sécurité dans ma ville », disait-elle en justifiant sa présence par des vidéos alarmantes vues sur YouTube. Des groupes se sont même formés pour patrouiller de manière autonome aux frontières avec l'Allemagne et la Lituanie, pratiquant des « arrestations civiles ». Aucun succès notable n'a toutefois été enregistré. Ce phénomène survient après que la Pologne a rétabli ses contrôles frontaliers début juillet, en réponse aux mesures similaires prises par Berlin. La désinformation en toile de fond Selon Agnieszka Kosowicz, présidente du Forum polonais de l'immigration, la situation actuelle rappelle les pogroms d'Europe de l'Est : « Ce qui caractérise cette période, c'est l'escalade de la violence. Des gens sont insultés, menacés, agressés, et l'Etat ne réagit pas assez fermement ». Les données démentent pourtant les discours alarmistes. En 2023, seulement 2,2 % de la population polonaise était née à l'étranger, selon l'OCDE – un taux parmi les plus bas d'Europe. En comparaison : 15,4 % au Royaume-Uni, 18,2 % en Allemagne et 13,8 % en France. Quant aux retours de migrants depuis l'Allemagne, ils concernent moins de 700 personnes en 2024, un chiffre marginal. Une instrumentalisation politique de la peur Les chiffres relatifs aux passages illégaux à la frontière biélorusse montrent également une réalité bien moins dramatique. De janvier à juin 2024, seules 5 % des 15 022 tentatives de passage ont réussi. En 2021, avant la construction du mur frontalier, on comptait 52 000 tentatives, soit bien plus qu'aujourd'hui. Pourtant, en mars dernier, Varsovie a suspendu le droit de demander l'asile à la frontière, une mesure exceptionnelle qui montre l'ampleur de la crispation politique. Une étude menée par Deloitte et le HCR montre pourtant que 2,7 % du PIB polonais provient du travail des réfugiés ukrainiens, mais ce chiffre est largement ignoré par les acteurs politiques. L'inquiétude des familles intégrées Elmi Abdi, aujourd'hui père de deux enfants et marié à une Polonaise, s'inquiète pour l'avenir : « Quand je suis arrivé, j'ai été accueilli chaleureusement. Mais aujourd'hui, mes enfants entendent des gens crier qu'ils veulent une Pologne blanche ». Il conclut sobrement : « Je n'ai pas peur pour moi. Mais j'ai peur pour eux ». Alors que la Pologne se prépare à de prochaines échéances électorales, la question migratoire pourrait devenir un thème central. Et dans ce climat électrique, la responsabilité des autorités et des médias devient cruciale pour éviter que les peurs, souvent infondées, ne dégénèrent en violence durable. Commentaires Que se passe-t-il en Tunisie? Nous expliquons sur notre chaîne YouTube . Abonnez-vous!