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Comment la Russie a infiltré des médias Ouest-Africains à coups d'articles payés
Publié dans Tunisie Numérique le 02 - 01 - 2026


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L'influence ne passe pas toujours par les grands discours. Parfois, elle s'installe plus discrètement, article après article, lien après lien, ligne comptable après ligne comptable.
C'est ce que révèle une fuite de documents confidentiels analysée par un consortium international de médias coordonné par Forbidden Stories : pendant plusieurs mois, des contenus favorables à la Russie ont trouvé leur place dans des dizaines de médias francophones d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale, parfois sans que les rédactions elles-mêmes ne mesurent pleinement l'origine de ce qu'elles publiaient.
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Au total, près de 650 articles ont été identifiés entre juin et octobre 2024 dans 35 médias de la région. Derrière cette diffusion, des documents internes évoquent des dépenses allant de 250 à 700 dollars par article, dessinant les contours d'un système d'influence structuré, opportuniste, et parfaitement adapté aux fragilités d'une partie du paysage médiatique africain.
Une comptabilité de l'influence, presque froide dans sa précision
La matière brute de cette enquête impressionne par son volume. Les documents évoqués comprennent 78 pages de tableaux comptables en russe, intitulés rapports sur le placement des documents d'information. On y trouve les noms des médias concernés, les montants associés, ainsi que les liens vers les articles publiés. Ces tableaux s'insèrent eux-mêmes dans un ensemble beaucoup plus vaste de 1 431 pages d'archives attribuées à une structure appelée "la Compagnie", composée de 90 agents opérant sur le continent africain.
Selon l'enquête, cette organisation, autrefois liée à l'univers d'Evgueni Prigojine, fondateur de Wagner, aurait progressivement basculé sous la tutelle du SVR, le service russe de renseignement extérieur, après la mort de Prigojine en août 2023. Ce que montrent ces archives, ce n'est pas seulement une volonté de peser sur le débat public africain. C'est une méthode. Une mécanique. Une manière de documenter l'influence comme on documente une campagne commerciale.
Une ligne éditoriale claire : anti-occidentale, anti-ukrainienne, pro-russe
La tonalité des contenus recensés ne laisse guère de place au doute. Il s'agit pour l'essentiel d'articles anti-français, anti-ukrainiens, pro-russes et favorables à l'Alliance des Etats du Sahel, qui regroupe depuis 2023 le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Certains textes allaient jusqu'à relayer des intox déjà identifiées, comme la rumeur selon laquelle des affiches de recrutement pour l'armée ukrainienne auraient été placardées à Abidjan.
Ce qui frappe, ce n'est pas seulement le message. C'est le choix du support. Ces contenus n'étaient pas cantonnés à des sites marginaux ou explicitement militants. Ils apparaissaient aussi dans des médias installés, parfois sérieux, parfois populaires, parfois simplement débordés, au cœur d'écosystèmes informationnels où la rapidité de publication et la pression économique laissent peu de place aux vérifications approfondies.
Des médias très exposés, parfois déjà proches de la russie
Parmi les titres les plus cités figure AfriqueMedia.tv, média panafricaniste basé au Cameroun, suivi par 1,2 million d'abonnés sur Facebook. Selon les documents analysés, 125 articles publiés en français et en anglais y auraient été placés sur la période étudiée, au tarif de 250 dollars par article, pour un total estimé à 31 250 dollars entre juin et octobre 2024.
Le cas n'est pas anodin. Afrique Média avait déjà signé en 2022 un partenariat avec la chaîne russe RT dans le cadre de la création d'un "espace informationnel commun" voulu par Moscou. Son PDG, Justin Tagouh, a été sanctionné par la France et l'Union européenne en mai 2025 pour ses liens directs avec les autorités russes et pour la diffusion de discours russes et anti-occidentaux en Afrique.
Le site malien Bamada.net apparaît lui aussi dans les documents, avec 32 articles recensés entre juin et octobre 2024 et un budget estimé à 16 000 dollars, soit environ 13 850 euros. Le média assure toutefois que ni lui ni ses journalistes n'ont reçu d'argent pour ces publications, expliquant avoir simplement relayé des contributions reçues par e-mail, comme beaucoup d'autres.
Le cœur du système : des articles prêts à publier
C'est peut-être là que l'enquête devient la plus révélatrice. L'argent évoqué dans les documents n'atterrirait pas nécessairement dans les comptes des médias. Il semble souvent transiter par des intermédiaires chargés de faire circuler des contenus clés en main, déjà rédigés, déjà calibrés, déjà prêts à être mis en ligne.
Dans plusieurs rédactions d'Afrique de l'Ouest, cette pratique porte un nom : PAD, pour "prêt à diffuser". Le journaliste burkinabè Harouna Drabo, spécialiste des stratégies d'influence informationnelle, explique que ce type de contenu peut être acheté ou relayé pour des montants allant de 100 à 500 euros par article. Parfois, la direction du média est au courant. Souvent, non. Dans certains cas, le texte est traité directement entre un journaliste et un intermédiaire, sans véritable contrôle hiérarchique.
Cette opacité crée un terrain particulièrement favorable aux manipulations. Un article arrive. Il est rédigé proprement. Il semble exploitable. Il est publié. Et ce n'est parfois qu'après coup, lorsqu'un problème éclate, que la rédaction découvre ce qu'elle a réellement laissé passer.
Au sénégal, la sidération de certaines rédactions
Le Sénégal apparaît comme l'un des terrains les plus instructifs de cette enquête. PressAfrik, pourtant reconnu pour ses engagements professionnels et devenu en 2024 le premier média sénégalais à obtenir le label international Journalism Trust Initiative, figure dans les tableaux avec 13 articles. Son directeur, Ibrahima Faye, a exprimé sa stupéfaction, parlant de publications "frauduleuses ou par inattention", avant de faire retirer certains contenus.
Même embarras du côté de Dakaractu.com, auquel sont attribués 20 articles. La direction a d'abord rejeté fermement toute idée d'argent russe, avant qu'un journaliste concerné n'explique avoir reçu ces textes comme de simples propositions de sujets ou contributions venues d'une "source malienne", sans soupçonner davantage.
Le cas de Senego, fort de 500 000 abonnés sur Facebook, est tout aussi éclairant. Les documents y recensent 32 articles. Un journaliste a expliqué qu'il n'avait jamais touché d'argent et que ces contenus lui avaient été transmis par d'autres confrères. Pour prouver sa bonne foi, il a même montré une conversation WhatsApp de l'été 2024 dans laquelle un collègue lui envoyait un article en format Word. Quelques heures plus tard, le texte se retrouvait publié tel quel sur le site.
Ce détail dit beaucoup. L'ingérence n'a pas toujours besoin de complicité idéologique. Parfois, il lui suffit d'entrer dans la routine.
Des signatures fantômes et des plumes sans visage
Autre indice troublant : la répétition de certaines signatures douteuses. L'une d'elles ressort particulièrement, celle de "Coulibaly Mamadou", tour à tour présenté comme sociologue ou analyste politique. Cette signature apparaît dans au moins huit médias d'Afrique de l'Ouest et sur une dizaine d'articles au minimum. Pourtant, aucune des rédactions ayant répondu aux enquêteurs ne dit avoir réellement été en contact avec une personne de ce nom. Aucune trace sérieuse de ce profil n'a non plus été retrouvée en ligne.
Cette méthode rappelle d'autres cas de fausses plumes déjà documentés dans la région. Elle montre comment une identité fabriquée peut suffire à donner un vernis d'expertise à des contenus d'influence, dès lors que personne ne prend le temps — ou n'a les moyens — de vérifier.
Une influence qui prospère sur la précarité des médias
C'est sans doute le point le plus dérangeant de toute cette affaire. La puissance de cette campagne ne repose pas uniquement sur la stratégie russe. Elle repose aussi sur les failles économiques et organisationnelles de médias soumis à la pression du trafic, de la publicité et du rythme de publication. Dans certains cas, expliquent des journalistes cités dans l'enquête, il faut sortir jusqu'à dix articles par jour. Dans ces conditions, les contenus pré-rédigés deviennent une tentation permanente.
Pour Maxime Audinet, chercheur à l'Inalco, ces documents révèlent un "vaste système de blanchiment de propagande". Mais il invite aussi à la prudence sur les chiffres eux-mêmes. Les montants pourraient avoir été artificiellement gonflés, les tableaux doublonnés pour exagérer l'ampleur des résultats, et les documents eux-mêmes destinés à valoriser, en interne, l'efficacité supposée du dispositif. La correction publiée le 3 avril 2026 va dans ce sens : après une nouvelle analyse, le total d'articles a été ramené à près de 650, contre plus de 700 dans la première version. Les chiffres attribués à Afrique Média, PressAfrik et Senego ont eux aussi été revus.
Ce que cette affaire révèle vraiment
Au fond, cette histoire dépasse largement la seule question russe. Elle révèle à quel point l'information peut être fragilisée lorsque les rédactions manquent de temps, de moyens, de procédures de contrôle et parfois même de visibilité sur ce que publient leurs propres équipes. Elle montre aussi que la propagande moderne ne passe pas seulement par des slogans outranciers. Elle passe par des récits bien emballés, des faux experts, des circuits informels, et des articles qui ressemblent à des articles ordinaires.
Ce que ces documents dévoilent, ce n'est pas seulement une campagne d'influence. C'est un système qui a compris comment se glisser dans les interstices d'un écosystème médiatique sous pression. Et c'est précisément ce qui le rend redoutablement efficace.
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