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Kaïs Saïed au pays des Soviets
Publié dans Business News le 22 - 10 - 2021

Celui qui a dit que l'Union soviétique est morte ignore qu'il existe encore un village, pardon un pays, qui résiste encore à l'invasion occidentale capitaliste qui spolie les peuples souverains et dignes. Ce pays est la Tunisie de Kaïs Saïed, président aux multiples prérogatives auto-attribuées, dont le propos attire les masses et attise les foules.
Jeudi 21 octobre, le président Saïed prononce un discours d'une demi-heure à l'occasion d'un conseil ministériel qu'il préside. On croit entendre un disciple de Lénine. Un disciple cancre qui ne maitrise pas vraiment son sujet, tellement il mélange tout et ne voit que ce qu'il veut voir.

Du discours de Kaïs Saïed, il y a les ingrédients du soviétisme, mais pas la recette, ni même le nom du plat qu'il veut cuisiner. On vous le dit, Kaïs Saïed mélange tout et reste campé sur des idées reçues et des préjugés éculés.
De la complotite aigüe, Kaïs Saïed nous sert une bonne rasade, convaincu (et à raison) que cela va assouvir la soif de son public.
D'ailleurs, c'est sans surprise que ses fans se sont levés ce matin pour injurier le parlement européen coupable d'avoir voté, hier, une motion où il manifeste son inquiétude quant à la situation de la Tunisie.
Dans son discours du 21 octobre, Kaïs Saïed critique le système politique tunisien et le code électoral fait sur mesure. Entendez par là, fait sur mesure par le parti islamiste Ennahdha pour servir ses propres intérêts. Sauf que le président oublie que c'est ce même système qu'il critique qui lui a permis d'accéder à la magistrature suprême, ainsi qu'à son prédécesseur Béji Caïd Essebsi. Or ni l'un, ni l'autre n'appartiennent à cet Ennahdha qui, prétendument, a confectionné un système sur mesure. Juste rappel d'une réalité arithmétique que le président occulte, si on avait un système électoral différent de l'actuel, Ennahdha aurait pesé plus lourd à l'assemblée.
Kaïs Saïed oublie, aussi, qu'il est en train de faire exactement ce qu'il reproche à ses adversaires. C'est bien lui qui a lu, à sa manière alambiquée, l'article 80 de la constitution et c'est bien lui qui a pondu le décret 117 lui faisant attribuer des prérogatives qu'aucun président au monde ne possède ! En matière de sur-mesure, notre président a vraiment créé une première.

Enchaînant dans son discours, le président fait vibrer la fibre nationaliste à ses auditeurs en épinglant, sans les citer, le parlement européen et le congrès américain. « Le respect de nos choix est un prélude à tout. La Tunisie n'est pas un nombre pour qu'on discute de ses affaires intérieures à l'étranger. Est-ce qu'on a discuté, dans nos conseils de ministres, les affaires intérieures d'un pays européen ou américain ? Notre souveraineté n'est pas discutable ! »
Cela plait, sans aucun doute aux groupies. Ce que Kaïs Saïed profère est juste un mauvais remake de ce que l'on entendait chez Fidel Castro, Hugo Chavez ou Mouammar Gueddafi, quand ils parlaient des occidentaux leur voulant du mal et jaloux de leur modèle.
Le président de la République fait un double mélange et confond ses propres choix aux choix de la Tunisie. On dirait, à l'entendre, que l'Etat c'est lui, que le peuple c'est lui et que la Tunisie c'est lui. Il n'hésite d'ailleurs pas, tout au long du discours, à dire que ceux qui le critiquent sont en train de s'en prendre à la Tunisie et à ses intérêts, allant jusqu'à les accuser de haute trahison.
Il y a cependant une incongruité dans le souverainisme de Kaïs Saïed, car quand on est dignes et souverains, on ne va pas mendier son budget aux autres pays. Le président de la République est appelé à relire de nouveau ses manuels de Marx. Il en est bien loin.
Poursuivant ses attaques contre cet « étranger » qui s'immisce dans nos affaires intérieures, le président de la République invite à ce que l'on rende tout l'argent spolié de la Tunisie, placé dans les banques. « La Tunisie a beaucoup d'argent, il suffit juste que les voleurs le rendent et que les banques étrangères le restituent ».
Là, ce n'est plus Kaïs Saïed au pays des Soviets, mais plutôt Kaïs Saïed au pays des merveilles. Il ignore juste que l'argent ne se restitue pas sur simple décision présidentielle et qu'il y a de longues procédures complexes pour ça. Ceci dans l'ensemble. Ensuite, il n'admet toujours pas que l'argent dérobé placé dans les comptes étrangers n'existe que dans sa tête et que même s'il est restitué, il ne permettra pas de résoudre les problèmes économiques de la Tunisie. L'argent dérobé se compte, au meilleur des cas, en quelques millions de dinars, alors que le déficit budgétaire du pays se compte en milliards de dinars.
Kaïs Saïed balaie d'un coup cela et nous parle d'un politicien qui aurait, à lui seul, reçu quelque cinq cents millions de dollars qu'il aurait placé dans un compte étranger. Un montant qui lui permet d'obtenir la nationalité de n'importe quel pays (y compris US) et d'aller y vivre.
Il nous ressert une nouvelle fois la question des 13500 milliards et, une nouvelle fois, il ne précise pas s'il parle en dinars ou en millimes, en euros ou en dollars.
Enchaînant, il s'attaque aux investisseurs. « On encourage l'investissement depuis soixante ans et il n'y a pas d'investissement. Pourquoi ? Parce qu'ils volent l'argent ! ». Et comment le pays fonctionne depuis soixante ans monsieur le président ? Qui est en train d'employer des millions de Tunisiens, monsieur le président ? Peu importe. Les ministres réunis autour de lui sont muets et la foule, sur les réseaux sociaux, est réjouie.
Comme du temps des Soviets, l'objectif n'est pas de dire la vérité, il a juste besoin de haranguer les foules. En cela, Kaïs Saïed s'avère d'un talent redoutable.

Abordant la question du dialogue national, Kaïs Saïed affirme solennellement, une nouvelle fois, qu'il n'est pas prêt à un Carthage III. Peu importe que l'un de ces dialogues nationaux fut soldé par un Nobel de la Paix, cela est incompatible avec la vision de Kaïs Saïed. Peut-être, aussi, parce que le Nobel est une marque créée par ces occidentaux qui nous dépouillent et nous volent.
En tout cas, Kaïs Saïed se dit prêt pour un dialogue avec les jeunes et tous les citoyens via une plateforme qui sera mise en place bientôt. Le dialogue durera trois, ou peut-être cinq ou peut-être six mois. « On verra plus tard le plafond », nous dit le président qui n'a pas retenu les leçons de ponctualité de Lénine.
En revanche, il a bien retenu ses leçons relatives à l'exclusion et on sait maintenant avec qui le dialogue ne se tiendra pas : les voleurs, ceux qui ont vendu leurs âmes à l'étranger, ceux qui mendient les étrangers (coupables de haute trahison).
Dans son envolée lyrique, Kaïs Saïed oublie le dialogue et consacre quelques minutes à ces « traîtres » coupables de faire pire que les vendus du temps du protectorat. « Ou de la colonisation », se rattrape-t-il.

Le disciple Kaïs Saïed garde le meilleur pour la fin pour étaler tout ce qu'il a appris dans les livres des Soviets et ce en s'attaquant au capital. Ah ce méchant capital ! « Il s'est infiltré dans l'enseignement et la santé. Et même dans le transport ! Ils ont cassé le service public pour avantager le privé ! Jadis, on n'entendait pas parler d'enseignement privé, ou très peu ! ». Là, Kaïs Saïed ne peut pas ne pas séduire les foules, il frappe dans le mille.
Il poursuit son envolée pour épingler toutes ces personnes qui roulent dans des voitures de luxe et importent des produits superflus. « Qu'est ce que ça veut dire d'importer des véhicules à des centaines de milliers de dinars, alors que des gens meurent de faim et font des kilomètres à pied pour aller à l'école. Ce n'est pas un crime à l'encontre de ces écoliers ? », s'interroge-t-il.
Ça ne peut pas ne pas marcher ! Une pareille phrase est capable de rapporter, à elle seule, cinq points à la popularité du président.
Mais sait-il que le nombre de voitures de luxe, importées tous les ans, ne dépasse pas au meilleur des cas, mille voitures ? Sait-il que les diverses taxes imposées à ce genre de véhicules atteignent les 200% et que ce que l'Etat engrange sur le dos de ces voitures est supérieur à la marge bénéficiaire du constructeur, du concessionnaire et de tous les intermédiaires ?
Sait-il que cette convoitise et cette jalousie ne peuvent que mener à la guerre civile ou, au mieux, à la révolte des pauvres contre les riches ?
« On veut le confort pour le peuple, mais en état de guerre on se doit d'observer l'austérité », tempère Kaïs Saïed.

L'austérité ! Nous y voilà enfin, le mot est prononcé. Quand Kaïs Saïed parle d'austérité, c'est au peuple qu'il demande ça. Or quel est le tort de ce peuple, riches comme pauvres, si l'Etat mène un train de vie dispendieux depuis dix ans ? Si cet Etat a alourdi ses dépenses avec des dizaines de milliers de recrutements, parmi les soi-disant victimes de l'ancien régime ? Que ce même Etat a créé des centaines de sociétés écologiques pour y placer des milliers de chômeurs qui reçoivent des salaires sans rien faire, depuis des années. Si chacun de ces salariés fictifs a planté un seul arbre, le désert tunisien serait une forêt maintenant.
Quel est le tort de ce peuple, appelé à observer de l'austérité et se passer de voitures de luxe et de produits superflus, si l'Etat refuse de privatiser des sociétés déficitaires et d'ouvrir à la concurrence certains secteurs ? Quel est aussi son tort si nous avons des lois qui favorisent la corruption et handicapent les investisseurs ? Pourquoi cette même austérité ne s'appliquerait-elle pas sur le budget de la présidence de la République qui s'est envolé de 44% entre 2019 et 2021 ?
Plutôt que d'attaquer les vrais problèmes de fond, que d'attaquer la source de la corruption, Kaïs Saïed préfère surfer sur la vague populiste facile.
A-t-il tort ? Si le pays risque de payer très cher ce comportement, et pour des générations, il n'en est pas de même pour le président de la République. Ce discours nationaliste soviétique réussit à ses orateurs, il plaît à la foule, à la meute. Ça a marché du temps de Staline, ça a permis à Viktor Orban et Donald Trump d'accéder à la tête de l'Etat et ça a maintenu Fidel Castro et Mouammar Gueddafi au pouvoir pendant des décennies. Viva la revoluçion !


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