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Se moque-t-on du président ?
Publié dans Business News le 21 - 06 - 2023

La visite du président de la République, à Paris, ce mercredi 21 juin 2023 risque d'être perturbée par l'arrestation, hier, du journaliste Zied El Heni. Elle risque également de perturber le tableau de bord du président à qui on a dit, toujours hier, que la commission de conciliation pénale a reçu une demande de conciliation en contrepartie de dix milliards de dollars, soit le quintuple du montant que la Tunisie chercher à emprunter au FMI. Avec cette information, le président peut tourner le dos à toute proposition d'aide sur ce dossier. Si l'on cherchait à intoxiquer Kaïs Saïed, on ne s'y prendrait pas autrement.

Parfois, des choses totalement contraires au bon sens politique arrivent en Tunisie. Comme un joueur qui marque dans ses propres filets, contre son camp.
C'est ce que l'on peut dire de l'arrestation spectaculaire du célèbre journaliste Zied El Heni, mardi 20 juin vers 19h30, pour crime de lèse-majesté. Une arrestation suivie d'une garde à vue, et ce à cause de son intervention sur IFM, le matin même, dans laquelle il s'interrogeait, d'une manière satirique, sur le sens de l'accusation d'outrage au président de la République.
L'arrestation d'un journaliste à cause de son travail est déjà problématique et source de polémique. Que dire alors quand cette arrestation est effectuée la veille d'un voyage présidentiel qui part aujourd'hui, pour deux jours, à Paris pour participer au « Sommet pour un nouveau pacte financier mondial ». Sans aucun doute, l'arrestation de Zied El Heni va parasiter le voyage présidentiel, puisque c'est elle qui va devenir l'actualité du jour et c'est elle qui confirme les informations selon lesquelles le régime est répressif et Kaïs Saïed est un dictateur.
Dans le monde politique, tout est une question d'image et de perception. L'arrestation de Zied El Heni renvoie une mauvaise image de la Tunisie et de son président, point. À Paris, et malgré lui, Kaïs Saïed, va devoir composer avec cette image que lui imposent les parties qui ont ordonné l'arrestation du célèbre journaliste.
L'incident rappelle un autre, du même acabit, quand notre directeur Nizar Bahloul a été convoqué par la brigade criminelle après des poursuites judiciaires ordonnées par la cheffe du gouvernement, et ce à la veille du Sommet de la Francophonie, en novembre dernier. Des poursuites sur la base du décret 54 liberticide qui lui font encourir jusqu'à dix ans de prison et ce, suite à un article journalistique critiquant le travail de Najla Bouden.

Au vu de son agenda et des préparatifs pour son sommet à Paris, il est impossible de croire que le président de la République soit derrière l'arrestation de Zied El Heni. Il a d'autres priorités. Et puis, comme l'a relevé ce matin notre confrère Mourad Zghidi sur IFM, Kaïs Saïed est celui-là même qui est allé à une librairie pour acheter un livre qui porte sa caricature. Il n'est pas celui qui fait arrêter à son domicile un journaliste, célèbre de surcroit.
Visiblement, il y a quelqu'un, dans l'appareil de l'Etat, qui est en train de faire du zèle et qui nuit au président de la République et aux intérêts du pays. Que cette personne agisse de bonne ou de mauvaise foi, là n'est pas la question (à laquelle nous n'avons pas de réponse de toute façon), le fait est que cette personne est en train de nuire au chef de l'Etat.

Cet événement n'est pas l'unique à caractériser la journée du mardi 20 juin. Le chef de l'Etat s'est déplacé au siège de la Commission de conciliation pénale.
L'une des membres de cette commission a déclaré qu'un homme d'affaires leur aurait proposé la somme de dix milliards de dollars, soit trente milliards de dinars.
Cet homme, actuellement en prison, posséderait des biens et des avoirs à l'étranger qu'il serait prêt à rapatrier et à payer la commission en contrepartie de son amnistie et de sa libération. Il serait également prêt à investir des montants, encore plus importants, en Tunisie.
Le chiffre de trente milliards de dinars est faramineux, il représente le quart du PIB de la Tunisie et le quart de ses dettes extérieures.
Forcément, et inévitablement, si un Tunisien possède de tels avoirs, il serait connu dans le milieu économico-politico-médiatico-financier. Forcément, aussi, il aurait été cité par le magazine Forbes répertoriant les milliardaires de par le monde. Pour information, l'homme le plus riche d'Afrique est le Nigérian Aliko Dangote dont la fortune est estimée à 13,5 milliards de dollars.
Quelqu'un qui possède une fortune si gigantesque ne peut pas passer à travers les radars. Il ne peut pas être emprisonné sans que personne n'en parle. C'est juste impossible. Même aux Etats-Unis et dans les pays les plus riches du monde, la presse ne passe pas à côté d'un milliardaire de cet acabit quand il a un problème judiciaire. Aussi, quand un Tunisien possède des sociétés ayant cette valorisation, le nom de ces sociétés ne peut pas être inconnu dans les milieux économiques et médiatiques.

Très vraisemblablement, les propos de la membre de la commission sont légers sur le fond. Sur la forme aussi, puisqu'elle parle de « billions » pour signifier milliards, alors que le mot n'existe ni en français, ni en arabe. Elle chercherait juste à exagérer le montant, comme pour donner de l'importance à ses propos et à son chiffre.
La dame, assise à la droite du président, a été rapidement rappelée à l'ordre par l'un de ses collègues qui lui a signifié que rien n'a été vérifié pour l'instant. En dépit de ce rappel à l'ordre, la dame a continué comme si de rien n'était en parlant de milliards et de billions et en précisant, carrément, que les montants qu'elle entend ramener représentent le triple de l'estimation faite précédemment par le président de la République (13,5 milliards de dinars).
Cela n'a pas manqué de faire rire les réseaux sociaux tunisiens, parmi ceux qui distinguent les millions des milliards. « Vente d'illusions », a ironisé l'expert-comptable et ancien député Hichem Ajbouni.
Dans la foulée, cette membre de la commission a fait part au président de quelques blocages au niveau de l'administration, notamment avec le ministère de la Justice qui tarde à les recevoir.
Au vu du ridicule du montant, au vu de la remarque de son collègue qui précisait que l'information n'est pas vérifiée, la membre de la commission intoxiquait le président, visiblement. Peu importe si elle agit de bonne ou de mauvaise foi, le fait est que l'information n'est pas crédible. D'autant plus que la source de son information est quelqu'un en prison. C'est-à-dire quelqu'un prêt à tout faire et à dire n'importe quoi pour qu'on le libère.
Comment et pourquoi se permet-elle de donner des informations non vérifiées ? Avec le tacle lancé contre la ministre de la Justice et le fait que la commission n'ait pas de président jusque-là, il n'est pas interdit de penser que la dame serait intéressée par une promotion et cherche, coûte que coûte, à se faire bien voir par le président, quitte à l'intoxiquer devant les caméras. Précision, au passage, le président est facilement « intoxiquable » en la matière, puisqu'il a avoué lui-même se perdre au milieu de ces gros chiffres.

Le problème n'est pas dans les intentions de la dame, mais dans la perception du président. Il part aujourd'hui à Paris avec un grand optimisme, puisqu'on lui a fait miroiter ce très gros montant qui va remplir les caisses de l'Etat. Ainsi, il ne va plus avoir besoin du crédit du FMI (un maigre 1,9 milliard de dollars) et donc de l'appui d'Emmanuel Macron pour obtenir ce crédit. Il risque, ni plus ni moins, d'envoyer balader tous nos partenaires étrangers qui lui proposent de l'aide.
En plus, il devra composer avec la polémique de l'arrestation de Zied El Heni.
Kaïs Saïed avait-il besoin de cela ? La Tunisie a-t-elle besoin de cela ? C'est juste triste de constater que l'on est en train de se moquer ouvertement et publiquement du président de la République.


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