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Le silence des agneaux et la danse des loups
Publié dans Business News le 05 - 06 - 2015

Depuis quelques jours, quelques semaines, quelques mois…depuis que les choses ont changé dans notre si beau pays, des histoires aussi invraisemblables les unes que les autres défrayent la chronique. Certaines sont calamiteuses, d'autres sordides et d'autres encore douloureuses et révoltantes. Il en est ainsi des viols, et de la pédophilie. Deux sujets encore tabous et encore mal assimilés et mal décortiqués par notre société.
Pourtant, le droit à l'intégrité physique et le droit à l'inviolabilité du corps qui s'ensuit, sont des droits sacrés ! Consacrés par les conventions internationales relatives aux droits de l'Homme, repris dans la nouvelle constitution, on ne cessera jamais de les répéter et les brandir devant les atteintes diverses auxquelles on peut faire face dans notre quotidien. Le droit de l'enfant à son intégrité physique, a été consacré de manière particulière dans la convention des Nations-Unies des droits de l'enfant. Mais aussi, dans le code des droits de l'enfant promulgué en 1995, et qui dispose que l'enfant a « le droit de bénéficier des différentes mesures préventives à caractère social, éducatif, sanitaire et des autres dispositions et procédures visant à le protéger de toute forme de violence, ou préjudice, ou atteinte physique ou psychique, ou sexuelle ou d'abandon, ou de négligence qui engendrent le mauvais traitement ou l'exploitation ».
Des histoires aussi surprenantes et aussi révoltantes d'atteinte à la pudeur et de viols d'enfants, qui soulèvent notre société, qui feint encore la surprise en entendant ses histoires et s'en défend, en disant : ça ne nous ressemble pas ! Mais pourquoi se voiler la face, quand ces histoires ne sont pas des contes mais existent réellement ?
D'aucuns défendront l'accusé, d'autres iront toujours échafauder des théories autour de la famille et des proches, des médias chercheront à bouleverser et à faire sensation, remueront ciel et terre pour arriver à la famille et les amadoueront pour un témoignage qui secouera les émotions, et déchainera la toile par un « buzz », et dans tout ça on oubliera souvent une chose : l'intérêt supérieur de l'enfant et son état psychique.
Pourtant, la pédophilie n'est pas un fait nouveau, elle a même toujours existé, c'est juste que ces agneaux blessés ont décidé de briser la loi du silence. Par cet acte de bravoure, dans une société où les questions de sexe et de pudeur sont encore taboues, faire preuve d'un tel courage nécessite une volonté de fer et des nerfs d'acier, ce qui est insurmontable pour certaines familles, notamment dans les milieux défavorisés, où souvent les victimes n'ont pas les moyens de faire entendre leur voix, à moins de croiser la route d'une personne qui pourrait les y aider.
D'un autre côté, les prédateurs sexuels ne manquent pas. Certains le deviennent à un certain moment de leur vie, d'autres l'ont toujours été mais ne seront démasqués que si le scandale éclate. Dans ce genre d'affaires, la preuve est souvent difficile à démontrer, car s'il n'y a pas de traces d'ADN, et si l'agression est confirmée, on se rebattra sur d'autres personnes, et à moins d'un témoignage accablant, la preuve sera difficile à établir. Encore plus difficile lorsqu'il s'agit d'un enfant en bas âge qui ne peut tout se remémorer ou qui ne peut s'exprimer de manière claire. Est-ce à dire qu'en cas de disparition de la preuve, et en l'absence d'une agression marquée (c'est-à-dire un viol), le présumé coupable ne pourra pas être jugé ? Souvent oui, car les attouchements sur mineurs sont difficiles à prouver !
C'est encore plus accablant, pour la victime, si le présumé coupable est soutenu par sa famille, ses amis, ses collègues ou par une corporation, qui lui fournit un témoignage qui le blanchit, isolant ainsi la victime, qui se sent trahie, bafouée dans sa dignité. Calomniée et rejetée, elle s'en veut à elle-même, s'enferme dans un mutisme irréversible, ou finit par mal tourner. Beaucoup pourtant essaieront aussi de se reconstruire.
Depuis, une semaine – à l'occasion d'une affaire qui a croisé ma route – je reçois beaucoup de témoignages de personnes ayant été victimes de pédophilie et qui aujourd'hui ont refait leur vies. La plupart, ont fini par quitter le pays, et recommencer une vie loin de tout ce qui leur rappelle ces douloureux souvenirs, mais combien aussi – rejetés ou pointés du doigt par les leurs – seront en échec scolaire, sentimental, finiront dans la délinquance, quand ils ne finissent pas par se suicider.
D'ailleurs, ces loups voraces d'enfants, dont le conte du petit chaperon rouge nous a toujours étoffés, choisissent bien leurs victimes, des personnes sur lesquelles ils ont une autorité morale, pour pouvoir les effrayer, et qui n'ont pas les moyens parfois de faire entendre leurs voix en raison de problèmes sociaux ou familiaux. Rares aussi sont ceux qui le font occasionnellement.
Il faut dire aussi, qu'il y a longtemps, une simple accusation éclaboussait une personne à vie. Aujourd'hui, grâce à Dieu et aux mécanismes des droits de l'Homme, le présumé coupable jouit d'une présomption d'innocence, et à défaut de preuves tangibles et s'il est trop malin, il finira par s'en sortir. Et même s'il est écroué, il arrive aussi que les vices de procédures lui permettent de retrouver sa liberté et s'adonner encore à son activité favorite, et si ce n'est pas le cas et qu'il est emprisonné, un président de la république clément pourra toujours lui accorder sa grâce à l'occasion d'une des fêtes multiples dont est marqué notre calendrier (voir à ce sujet mon article sur Business News sur la grâce présidentielle : De grâce Mr le président).
Certes, chaque personne est innocente jusqu'à preuve du contraire, mais on nous a appris aussi que la vérité sort de la bouche des enfants et qu'il n'y a que celle-là qui blesse, alors à côté de la présomption d'innocence, ne doit-on pas inventer la présomption de vérité ? N'est-on pas, en essayant de décrédibiliser des victimes, en train d'instituer l'impunité ?
L'impunité, un gros mot ! Ennemie de la démocratie et des libertés, l'impunité constitue tout ce qui porte atteinte à nos droits et libertés et qui n'est pas sanctionné par une peine, une peine et non un châtiment. Or, depuis la révolution, combien échapperont à la sentence et iront recommencer leur besogne dès que l'occasion s'en présente. La pédophilie n'a pas été sanctionnée sévèrement ces dernières années. Du temps du règne du président Bourguiba, c'était la sentence suprême. Aujourd'hui, la clémence a réduit la peur chez les prédateurs, qui confortés par la chasse aux terroristes et aux corrompus, se trouvent dans un contexte qui leur permet de s'amuser avec les agneaux, sans être inquiétés.
Pourtant, il suffit que chacun d'entre nous sache que le signalement d'un acte de pédophilie et sa dénonciation est un devoir et non une faculté. Que le code de protection de l'enfance, y soumet même les personnes qui sont sujettes au secret médical, et que « Nul ne peut être poursuivi devant les tribunaux pour avoir accompli de bonne foi le devoir de signalement », et surtout qu'il « est interdit à toute personne de divulguer l'identité de celui qui s'est acquitté du devoir de signalement ». Pourquoi se taire alors ?
Quelle sanction pourrait convenir à quelqu'un qui est malade, et qui vient par un acte bestial et abject de détruire la vie d'un enfant, de maculer son innocence, de salir sa pureté ? Aucune ne suffirait à apaiser les colères et la rage qui animent les victimes et leurs familles, et secoue l'opinion publique sur la toile et dans les discussions. Aucune n'est assez pour un acte bestial et immonde, indigne d'une société qu'on essaye de construire sur le respect de la dignité, des droits et libertés, et le respect des uns et des autres.
Quelle sanction appliquer d'autant que la classification internationale des maladies, définira la pédophilie comme « un trouble de la préférence sexuelle », et que les scientifiques la définiront comme une forme de déviance, ou de perversité nécessitant un traitement psychiatrique ? Dans la plupart des cas, et en dépit d'un traitement, beaucoup récidiveront et d'autres ne pourront jamais s'en défaire.
Pris dans le tourbillon des interrogatoires et des expertises, allant et venant dans des couloirs sombres et enfumés remplis de policiers (oui ceux-là même qu'il craint ou auxquels il joue dans le quartier avec ses amis ) et de criminels, racontant pour la énième fois son calvaire, en ne comprenant rien encore à ce monde dont il connait déjà l'atrocité, la violence et la crasse, l'enfant n'est-il pas en train de devenir un être au-delà de l'être qu'il est censé être à cet âge? Et puis peut–être, même s'il ne tourne pas mal, grâce à l'amour des siens, finira quand même comme un loup en train de mourir, celui qui croit que :
« Gémir, prier, pleurer est également lâche,
Fais énergiquement ta longue et lourde tache,
Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,
Puis après comme moi, souffre et meurt sans parler » (Alfred de Vigny, La mort du loup)

* Juriste et journaliste tunisienne


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