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Affaire des arrestations : le poker 100% gagnant de Youssef Chahed
Publié dans Business News le 24 - 05 - 2017

Les arrestations de Chafik Jarraya et Yassine Chennoufi ont créé un véritable séisme politique en Tunisie ne laissant personne insensible. Beaucoup applaudissent, certains critiquent et quelques-uns se montrent sceptiques mettant en doute toute l'opération « Mani pulite » (en italien, « Mains propres ») lancée par le chef du gouvernement. Un vrai bras de fer est engagé depuis hier dont l'issue politique, quelle qu'elle soit, profitera à Youssef Chahed.

A la Kasbah, ce mardi 23 mai 2017 vers 15 heures, le souffle est coupé au bureau de Youssef Chahed. Il s'apprête à lancer sa plus délicate opération depuis son arrivée en septembre à la tête du gouvernement, à savoir procéder à l'arrestation de Chafik Jarraya, un des barons supposés de la corruption en Tunisie. Celui-là même qui le défiait, quelques semaines plus tôt en laissant entendre qu'il est plus fort que le chef du gouvernement. Celui-là même qui se vante de distribuer de l'argent à gogo à Nidaa Tounes et qui se prévaut de faire monter qui il veut.
Les connexions de Chafik Jarraya sont nombreuses et il a un pied chez toutes les familles politiques. C'est un secret de Polichinelle que de dire qu'il est très proche de Hafedh Caïd Essebsi (numéro un de Nidaa Tounes et fils du président de la République) et de Sofiène Toubel (président du bloc parlementaire de Nidaa), mais aussi de leurs opposants tels les dirigeants d'Ennahdha comme Rafik Abdessalem (gendre de Rached Ghannouchi, numéro un du parti islamiste) et Samir Dilou. On ne lui soupçonnerait pas, par ailleurs, d'autres liens à l'instar de Imed Daïmi, député et dirigeant d'Irada, parti de Moncef Marzouki. Ses connexions sont également nombreuses dans les médias (l'hebdomadaire Al Massa par exemple ou la chaîne TV Nessma), dans les syndicats (l'ancien dirigeant de l'UGTT Houcine Abassi par exemple) et bien entendu dans le milieu des affaires. Une pieuvre ? Ça y ressemble et Youssef Chahed sait exactement à qui il a affaire en procédant à une telle arrestation. Il tient à son succès, car il est déjà à son plan B. Son plan A a échoué il y a quelques mois de cela.

Pour réussir l'opération, le secret total devait être gardé. Trois parties seulement étaient au courant de son déroulement en plus du président de la République : Youssef Chahed et deux membres de son cabinet, Hédi Majdoub, ministre de l'Intérieur et Lotfi Brahem commandant en chef de la Garde nationale. Ce dernier devait agir dans le secret absolu et a choisi, pour réussir sa mission, une équipe spéciale en qui il a confiance. Il est notoire, hélas, que certains appareils de l'Etat sont infiltrés et que la corruption ronge plusieurs corporations. Il ne fallait pas que la mission s'ébruite pour éviter son sabotage ou toute évasion à l'étranger.
Vers 15h30, huit agents en tenue civile, dont un en caméra, se présentent au café huppé Lemdina sis aux Berges du Lac et appartenant à un membre influent de Nidaa Tounes. Chafik Jarraya y a ses habitudes. Les agents demandent à Chafik Jarraya de les accompagner et invitent ses deux agents de sécurité officiels à garder leur place. Il est menotté et embarqué à bord d'un 4x4 vers la caserne d'El Aouina, dans un premier temps (à 100 mètres du café) puis dans un lieu inconnu. L'opération, en tout et pour tout, a duré moins de trois minutes.
L'arrestation est instantanément ébruitée par notre consœur Hajer Ajroudi qui publie un post sur sa page Facebook. Toutes les sources officielles et officieuses au ministère de l'Intérieur et au ministère de la Justice démentent ou, au mieux, disent ne pas être au courant. Sofiène Selliti, porte-parole du ministère public, souligne que le procureur n'est pas informé et qu'aucune arrestation ne peut se faire sans son aval, au regard de la loi. Une source sécuritaire haut placée a même répondu à un journaliste de Business News que Jarraya était parti la veille à Paris pour une opération chirurgicale à cœur ouvert.
C'est au cabinet de Youssef Chahed que nous obtenons finalement la confirmation officielle de l'arrestation, corroborée quelques minutes après par une autre source judiciaire. C'est bien la présidence du gouvernement qui a mené toute l'opération de bout en bout. Un ouf de soulagement est poussé et on précise que ce n'est pas fini. Ce n'est que le premier épisode d'un long feuilleton d'une guerre contre la corruption que Youssef Chahed va mener. Il jouera à quitte ou double, il y va de l'intérêt suprême du pays.

Les réactions ne se sont pas fait attendre, les proches de Chafik Jarraya ont commencé par crier au scandale de différentes manières, prétextant l'illégalité de l'opération vu que le procureur n'était pas informé. « On est en démocratie et on tient au respect des procédures et à la justice », disent les uns. « Non aux tribunaux militaires », renchérissent les autres après avoir appris que l'arrestation était justifiée par l'état d'urgence et que le chef d'accusation touchait à la sûreté de l'Etat.
Craignant de voir leurs liens démasqués, certains n'osent pas critiquer l'arrestation de Chafik Jarraya et se suffisent de citer le nom de « Kamel Letaïef » comme étant derrière. Imed Daïmi en fait partie, mais également un nombre de journalistes islamistes proches d'Ennahdha. Pour eux, il s'agit d'une guerre de mafias et c'est le clan de Letaïef qui vient de marquer un point.
D'autres, enfin, remettent en doute l'efficacité de Youssef Chahed et sa sincérité quant à son combat contre la corruption. Ce n'est que de la poudre aux yeux d'après eux. « Dans cette République bananière, il sera libéré dès ce soir », déclarent des membres dirigeants de partis dits révolutionnaires, tout en relayant des pages Facebook faisant part de cette libération. En réalité, ces pages appartiennent à des proches du lobbyiste.
Devant la caserne d'El Aouina, jusqu'au début de la soirée, c'est une belle série de voitures qui étaient garées. Elles appartiennent à des avocats auto-mandatés de Chafik Jarraya. .
Entre temps, les réseaux sociaux se sont affolés par les informations, vraies et fausses, de nouvelles arrestations de barons de la contrebande.
En même temps aussi, Youssef Chahed est adulé chez l'écrasante majorité des citoyens apolitiques ou s'intéressant de loin à la politique. « Je ne sais pas pourquoi, mais une véritable joie me traverse, témoignent plusieurs internautes sur leurs pages personnelles. On s'attaque enfin au fléau ! Qu'on mette tous les mafieux en prison pour qu'on puisse enfin avancer ! Quels que soient leurs noms, quels que soient leurs postes au pouvoir ou dans l'opposition, aucun ne doit être ménagé ! Il faut soutenir Youssef Chahed dans sa guerre, il faut l'aider ! ».

Après cette arrestation et quelle que soit son issue, Youssef Chahed devrait voir son capital sympathie monter en flèche dans les sondages d'opinion. Depuis 24 heures déjà, et nonobstant ceux qui veulent marquer des points politiques ou ceux proches de Jarraya, on ne fait qu'encourager son opération et le prier de la mener à bout.
Il en aura fini avec la corruption si les arrestations des barons supposés mènent à des procès en bonne et due forme. Il aura pris à témoin l'opinion publique qu'il a fait ce qu'il pouvait, mais ce ne sera plus de sa faute si la justice les relâche en dépit des chefs d'accusation et des lourds dossiers qui lui ont été proposés.
Dans un cercle fermé, Youssef Chahed s'est donné à cette confidence : je veux réellement en finir avec la corruption, je veux sincèrement sauver le pays, mais on met ma sincérité en doute. On me dit que je fais cela pour servir mes propres intérêts, mais comment pourrai-je les servir si j'échoue dans cette mission alors que j'ai dit maintes fois que je fais de la lutte contre la corruption une de mes priorités ?

Ses contradicteurs, et les proches de Jarraya dans la foulée, le tancent sur le timing en déclarant que cette arrestation était une diversion pour occuper le peuple et lui faire oublier ce qui se passe à El Kamour et les manifestations de Tataouine.
Youssef Chahed a présenté, voilà des mois, des dossiers ficelés à la justice et il en a parlé dans son interview à la télé. Y a-t-il eu ensuite ouverture d'instruction judiciaire, la convocation de quelques barons ou quoi que ce soit qui ressemble à une lutte contre les barons de la corruption dans les couloirs de la justice ? Non seulement, personne n'est au courant de ce type d'ouverture, mais comme par miracle, il y a eu des grabuges partout. Winou el pétrole, Tataouine et El Kamour sont les derniers épisodes. A la tête de l'Etat, on sait que ces manifestations de colère ne sont pas fortuites et qu'il y a de la manipulation derrière. Manipulation politique et/ou mafieuse comme l'a dit à mots à peine couverts Béji Caïd Essebsi dans son discours du 10 mai.

En attendant confirmation ou infirmation après l'instruction, il se murmure que Chafik Jarraya ne serait pas étranger aux événements d'El Kamour. Certaines parties politiques le seraient également au vu des dividendes à tirer de la réussite de cette manifestation.
Le parti Irada, tout d'abord, puisqu'il y a eu des appels au renversement du gouvernement. La veille même de l'opération, soit lundi dernier, Imed Daïmi dénigrait publiquement le commandant en chef de la Garde nationale. Mais il n'y a pas que l'opposition qui cherche à déstabiliser le gouvernement et déloger Youssef Chahed, il y a également le parti au pouvoir et notamment Sofiène Toubel et Hafedh Caïd Essebsi.
Il n'arrange plus leurs affaires et se refuse d'accepter leurs propositions de nominations et ce depuis des mois. Les fuites sur Business News de réunions au sein de Nidaa en témoignent. Un membre du cabinet de Youssef Chahed nous confie que ce dernier ne répond carrément plus aux appels téléphoniques de Hafedh Caïd Essebsi depuis un bon bout de temps.

Toujours est-il que le plan A (dossiers déposés à la justice ordinaire) n'a pas marché poussant Youssef Chahed à aller au plan B. Il veut en finir avec la corruption et il en a ras le bol des interférences politiques dans son travail et des interventions dans le travail judiciaire. Certains peuvent douter de sa sincérité, mais au vu des arrestations spectaculaires d'hier mardi, Youssef Chahed mérite, au moins, le bénéfice du doute.


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