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« L'Unft est impatiente de retrousser ses manches et de retourner à l'action »
Radhia Jerbi, réélue présidente de l'Unft
Publié dans La Presse de Tunisie le 03 - 11 - 2017

Après cinq années de marginalisation et d'écartement prémédités, l'Unft décroche enfin le statut et le mérite qui lui reviennent de droit. Cette organisation nationale de lutte pour la promotion des droits de la femme tunisienne s'apprête à repartir du bon pied, s'engageant, plus que jamais, dans la cause féministe et dans la réalisation des objectifs nationaux. Mme Radhia Jerbi, réélue présidente de l'Unft lors du 14e Congrès de l'Union, dévoile les grandes lignes d'une nouvelle vision, d'un nouvel envol
Vous attendiez-vous à la reconnaissance officielle enfin prononcée en faveur de l'Unft après tant de marginalisation ?
Oui, je m'y attendais. Le lien de parenté entre le chef du gouvernement et l'Unft ne peut être négligé dans de pareilles circonstances. Etant le petit-fils de la grande dame du militantisme féminin feu Radhia Haddad, M. Chahed ne peut qu'être sensible à la cause de l'Unft. Il a grandi en admirant les efforts fournis par sa grand-mère pour l'émancipation et la promotion de la femme tunisienne. D'autant plus qu'il fait partie des jeunes démocrates dont les principes vont de pair avec la promotion impérative du rôle social, économique et politique de la femme. D'ailleurs, il vient d'annoncer que la reconnaissance gouvernementale de l'Unft en tant qu'organisation nationale ne revient pas au lien de parenté qui l'unit à Mme Haddad, mais plutôt à une conviction personnelle, confirmée et inébranlable quant au mérite de l'Unft et la nécessité de l'appuyer dans sa mission pro-féministe.
Vous avez été réélue pour un nouveau mandat. Que représente pour vous cette victoire ?
Franchement, je ne perçois aucunement cette victoire comme étant un triomphe personnel. Ma réélection n'est autre que la preuve tangible de la solidité du contrat de confiance qui me lie aussi bien aux structures de l'Unft qu'à la femme tunisienne tout court. J'ai lutté ardemment pour une cause nationale qu'est la femme tunisienne. Je crois fortement en la nécessité de défendre les valeurs de la République à travers la défense des droits de la femme et du renforcement de sa contribution dans l'essor du pays. Les urnes ont prouvé que le message a été, bel et bien, assimilé et que la société a saisi les principes pour lesquels j'ai bataillé. De ce fait, je suis plus que satisfaite.
L'Unft s'apprête à repartir du bon pied vers la construction. En quoi consistent, alors, les piliers de cette nouvelle étape ?
Nous avons moult défis à relever. Mais nous avons choisi de focaliser sur trois thématiques prioritaires afin d'éviter l'éparpillement de nos efforts et pour que nos actions puissent aboutir à des résultats à la fois positifs et immédiats. Notre premier objectif consiste à épauler les femmes dans le milieu rural et les agricultrices en les soutenant dans leur lutte pour la dignité, pour l'accès aux droits et aux prestations. Ainsi, des stratégies ciblées et à court terme seront établies dans les plus brefs délais. Nous nous investirons, aussi, dans la lutte contre toute forme de violence à l'égard des femmes. Briser le silence s'avère être un premier pas vers un combat acharné contre ce phénomène social devenu alarmant. La violence est une souffrance quotidienne qu'endurent les femmes tunisiennes. Une violence sur fond sexiste qui revient, entre autres, à la dislocation de la famille et, par conséquent, à la vulnérabilité structurelle de la société tunisienne. D'ailleurs, le taux de divorces trahit nettement la fragilité de la famille actuelle. Cette dernière est construite sur des bases fragiles.
Notre troisième objectif sera axé sur le chômage, lequel représente un réel obstacle à la stabilité socioéconomique. Le non-accès à la vie professionnelle touche aussi bien les hommes que les femmes, les diplômés que les non-diplômés. Aussi, allons-nous remettre à niveau nos centres de formation et élargir notre champ d'intervention pour développer nos cellules de microfinancement. Nous avons rouvert la cellule de Béja. Nous allons, prochainement, faire de même à Tataouine, à Sousse, à Kairouan et à Jendouba.
Sur le plan organisationnel, beaucoup de mesures sont en vue. Quelles en sont les prioritaires ?
Aujourd'hui, l'Unft a plus que jamais besoin de compétences féminines chevronnées, spécialisées dans plusieurs secteurs dont la contribution serait précieuse. Ces compétences auraient pour mission d'éclairer et d'orienter les membres du bureau exécutif fraîchement élues vers les solutions les mieux adaptées aux problèmes soulevés et spécifiques à chaque région. L'on envisage d'instaurer dix nouvelles missions, lesquelles seront validées par le comité central. Dix missions, soit dix champs d'intervention qui apporteront, sans aucun doute, un sang neuf à l'Unft. Encore faut-il souligner que ces démarches seront effectuées dans un bref délai. Nous n'avons plus de temps à perdre dans des procédures et démarches à n'en plus finir. L'Unft est impatiente de retrousser ses manches et de retourner à l'action.
Sur quoi misera l'Unft pour maximiser les chances de la femme afin qu'elle puisse gagner les paris fixés, à savoir l'éradication de la violence à l'égard du genre, l'instauration d'une parité effective, y compris en héritage et l'introduction du principe du genre dans les plans et programmes multisectoriels ?
Nous avons créé un service spécialisé dans la question du genre et des droits universels des femmes, lequel service est fonctionnel depuis un mois. Nous allons également multiplier les activités de sensibilisation et d'information en faveur des femmes mais aussi des hommes et ce, selon une approche de décentralisation. Notre stratégie de sensibilisation et d'information sur la question du genre et sur les droits universels des femmes ne pourrait porter ses fruits sans l'implication de l'homme qui représente, naturellement et indéniablement, notre partenaire. Il doit comprendre, en fait, qu'une société ne peut réaliser les objectifs requis dans un climat de conflit de genres. D'autant plus que l'exploitation de la femme influe, négativement, sur son être, sur sa famille et sur la société dans laquelle elle évolue. L'adoption de la loi organique sur la lutte contre la violence à l'égard des femmes et des filles fait l'objet, depuis trois mois, d'une série d'actions de vulgarisation destinées aux femmes dans les régions. Et je ne vous cache pas que nombreuses sont celles qui ignorent leurs droits les plus légitimes et les plus élémentaires.
Parallèlement, nous avons rouvert le centre d'écoute et d'orientation à l'Espace 13-Août sis rue Sinan Pacha à Beb Bnet. Les cellules d'écoute situées à Kairouan et à Sousse sont aussi fonctionnelles. Des cellules seront également implantées dans d'autres régions.
Il est important de souligner que l'Unft a signé plusieurs conventions de partenariat avec des ONG, dont l'Association des juges tunisiennes et l'Association des femmes juristes de Tunisie. Ces partenariats visent à mieux conjuguer les efforts afin d'œuvrer ensemble sur la thématique de la violence à l'égard du genre. Nous allons également signer une convention de partenariat avec l'Ugtt pour l'instauration des jalons d'une économie solidaire et sociale. La précarité demeure le principal facteur propice à la vulnérabilité de la gent féminine et, par conséquent, l'un des facteurs-clés de la violence de genre.
De quelle manière l'Unft compte-t-elle contribuer à la réussite du scrutin municipal ?
L'Unft aura certainement son mot à dire. Rappelons qu'elle n'a jamais donné signe de démission citoyenne et patriotique même dans les moments les plus critiques de son histoire. Nous allons inviter les femmes à participer massivement à la vie publique. Il s'agit d'une épreuve de citoyenneté par excellence à laquelle la femme doit immanquablement contribuer. Les femmes y participeront certainement en tant qu'électrices mais aussi en tant que candidates. La femme tunisienne a toujours été une bonne gestionnaire et une bonne chef de file dans sa famille et dans sa société. Elle a toutes les chances d'exceller dans le domaine de la collectivité locale.
La proximité a toujours été l'atout majeur de l'Unft. Envisagez-vous de prendre des mesures pour récupérer les locaux saccagés et confisqués ?
Certainement. Il faut dire que suite à la réhabilitation de l'Unft, certains dirigeants régionaux du Sahel et du Nord-Ouest qui détenaient les clés de certains locaux squattés ont pris soin de contacter nos délégués régionaux afin de les leur remettre. Je pense qu'ils seront nombreux à faire de même, notamment dans la région du Grand Tunis. Nous espérons, d'ailleurs, que la récupération des locaux de l'Unft sera faite à l'amiable. Sinon, nous serons dans l'obligation de recourir à la justice.
Mais ce qui me fait énormément de la peine et que je trouve, sincèrement, honteux, c'est que bon nombre de nos locaux sont exploités par des avocats qui n'ont pas payé le loyer depuis 2014. Ces hommes de loi, censés être les défenseurs des droits et des personnes vulnérables, ont porté offense à la profession. Ils se sont engraissés sur le dos de l'Unft et plus exactement du personnel de l'Unft qui est resté, des années durant, sans salaires et donc dans la nécessité. La section de l'Unft de Tunis avait interpellé ces locataires à titre amical afin qu'ils honorent leurs engagements, en vain. Ils ont profité de l'instabilité financière de l'Unft pour gagner de l'argent à ses dépens. Je saisis l'occasion pour les dénoncer et pour leur rappeler la déontologie de la profession. Personnellement, je suis née dans une famille d'avocats. Je suis avocate jusqu'à la moelle et je respecte ma profession et les valeurs sûres qu'elle défend.
Quel sera le devenir des programmes entamés par l'Unft et qui n'ont pas abouti, faute de moyens ?
Pour être franche, nous avons choisi d'être efficients, de cerner des objectifs bien déterminés et d'y intervenir d'une manière pointue et immédiate. Cela dit, nous allons continuer, simultanément, à œuvrer pour le renforcement de l'autonomisation des femmes. Aussi, avons-nous mis en place un projet pilote en matière de promotion de l'autonomisation des femmes en milieu rural. Nous avons soutenu des femmes dans la création de fromageries à Sbeïtla, dans le gouvernorat de Kasserine. Quelque 17 bénéficiaires ont reçu, chacune, un crédit variant entre 25 mille et 30 mille dinars. Le coût global de ce projet, financé d'ailleurs par la BNA, est de l'ordre de 400 mille dinars. D'un autre côté, nous avons octroyé sept crédits en faveur de sept femmes dans la localité de Cap Nigrou, à Béja, pour la création de mini-projets d'élevage caprin. Ce projet s'inscrit dans le cadre d'une convention de partenariat signée avec Zeitouna Tamkine. Actuellement, nous avons entamé un autre projet en faveur des brodeuses de Nabeul. Il faut dire que beaucoup de projets sont restés en stand-by, faute de moyens, mais aussi d'une volonté politique à même de nous inciter à aller de l'avant. Il est question, aussi, de reprendre une vieille tradition que pérennisait l'Unft, à savoir le parrainage des écoles. L'Union accédait aussi bien aux foyers qu'aux écoles, jouant un rôle considérable dans la lutte contre les comportements à risque dont la violence dans le milieu familial et scolaire. Une mission qui devrait être relancée en raison de la prolifération consternante de la violence dans lesdits milieux.
Quelle sera désormais la devise de l'Unft ? Pro-gouvernementale ? Indépendante ? Pro-féministe ?
L'Unft sera à jamais une organisation nationale à l'instar de toutes les organisations nationales reconnues en tant que telles. Elle sera indépendante et ne se pliera à aucun parti politique. Elle continuera à défendre les valeurs de la République et sera prête à collaborer avec toute institution et toute association partageant ses principes et servant les grands défis nationaux. Collaborer avec les institutions de l'Etat ne signifie aucunement que l'Unft est pro-gouvernementale. Exprimer un avis opposé à une logique gouvernementale ne nous place pas dans le moule de l'opposition. C'est le rôle de toute organisation nationale que d'avoir sa position et son mot à dire, en toute transparence et en toute indépendance sur les choix ayant trait à la patrie.


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