Absence de leader, prédominance des jeunes, des revendications essentiellement économiques, une contestation qui part des régions : c'est assez d'éléments pour établir un parallèle ! Il n'y a pas de doute que les événements qui se déroulent en Iran depuis une semaine font l'affaire de quelques pays. Il y en a au moins trois qui se réjouissent, de façon plus ou moins déclarée et ostensible : Israël, les Etats-Unis et l'Arabie saoudite. Ce qui fait penser à beaucoup, sans doute à juste titre, que derrière les manifestations qui ont gagné de nombreuses villes en Iran, il y a peut-être la main invisible des services de renseignements de ces trois pays, agissant de concert ou séparément. Cette thèse est en tout cas celle du Guide suprême, l'Ayatollah Khameneï, pour qui les fauteurs de troubles sont «les ennemis (de l'Iran), qui se sont unis en utilisant leurs moyens, leur argent, leurs armes (...) et leurs services de sécurité pour créer des problèmes au régime islamique». Ainsi s'est-il exprimé mardi dernier... On pointe également du doigt, au sein du régime, les «contre-révolutionnaires» du groupe Moujahidine du peuple, au sujet desquels l'adjoint politique du chef des Gardiens de la révolution, le général Rassoul Sanaïrada, affirmait récemment qu'il «avait été chargé par les Al-Saoud et certains pays européens de créer de l'insécurité». Ce mouvement de gauche, très hostile au caractère religieux du régime, est basé à l'étranger, en particulier en France. Le président Rohani s'est d'ailleurs tourné avant-hier vers le président français pour lui demander de contenir les agissements de ceux qu'il qualifie de «terroristes»... Sous-entendu : leur implication dans les troubles ne fait pas de doute. Mais toutes ces accusations, on ne peut ni les infirmer ni les confirmer. Elles relèvent de la supputation, et il est évident que le régime a intérêt de son côté à faire croire que les contestations qui le visent sont le résultat d'une manipulation étrangère, de manière à occulter ou minimiser le caractère légitime des revendications exprimées par les manifestants. La situation de flou et le règne de l'hypothèse tiennent en grande partie au fait que, à l'image de ce qui s'est passé chez nous en 2010, le mouvement de contestation n'a pas de leader. La ressemblance avec les événements de Tunisie ne s'arrête pas là d'ailleurs. On y retrouve une prédominance de la jeunesse : des « jeunes de moins de 25 ans sans antécédent judiciaire », selon le ministère iranien de l'Intérieur, se fondant sur les arrestations qu'il a effectuées dans la rue. Il y a également la conjonction de revendications d'ordre socioéconomique et de revendications d'ordre politique, avec une révolte contre la corruption de certains affairistes proches du pouvoir et contre les privilégiés du régime, d'une part et, d'autre part, un rejet de la censure et de la limitation des libertés qui, dans le cas précis, sont essentiellement religieuses. Enfin, et à la différence de la révolte de 2009, les troubles sont issus des milieux populaires et viennent principalement des provinces : comme Tunis au moment de notre révolution, Téhéran ne fait que suivre ! Selon certains témoignages, largement relayés par des médias occidentaux, des slogans entendus dans la bouche des manifestants à Qom s'en prenaient violemment au Guide suprême (« Mort au Guide !»). D'autres en appelaient au retour de l'ancienne dynastie des Pahlavi. Ce qui, en clair, vise l'ordre établi par la révolution iranienne. Il y a bien donc une volonté de faire chuter le régime et cela fait écho à un slogan qui résonne encore nettement à nos oreilles : « Le peuple veut mettre à bas le régime » ! Mais il y a également des différences. D'abord parce que le régime qu'il s'agit d'abattre est religieux, faisant reposer son système de défense sur trois éléments : un, le sacré des croyances et des rites, dont la flamme reste vive grâce à une armée de religieux agissant sous l'ordre des mollahs, mais aussi grâce à une police des mœurs qui guette les écarts ; deux, une milice bien entraînée et bien entretenue — les Gardiens de la révolution — dont l'autorité échappe même aux politiques élus et, trois, une politique d'engagement militaire régional au service du soutien aux communautés chiites et à la lutte contre Israël, grâce à laquelle le pays est constamment en état de guerre et espère maintenir de la sorte ce niveau de cohésion qui fut le sien au lendemain de sa révolution en 1979, quand il fut attaqué par l'Irak de Saddam Husseïn avec l'appui des pays du Golfe. Peut-être y aurait-il lieu d'établir un parallèle avec certains aspects de l'ancien RCD, dans son lien avec la police politique, et avec une sorte de culture de la suspicion à l'égard de l'étranger, que les médias étaient poussés à présenter comme «jaloux des acquis réalisés». Mais cette ressemblance n'apparaîtrait que sur fond d'une évidente dissemblance. Et ce qu'il convient de souligner ici, c'est surtout que ce système de défense du régime iranien, avec ses trois piliers, est contrarié et affaibli... Autre différence : celle qui réside dans l'enclenchement des événements. Si l'on en croit les informations rapportées, tout est parti d'une ville du Khorassan — Mechhad — qui est le fief d'Ebrahim Raissi, rival conservateur de Rohani. Il s'agissait au départ de mettre la pression sur la politique du gouvernement au profit du camp de ses adversaires sur l'échiquier politique. Or l'étincelle a échappé rapidement à ceux qui l'on allumée et le relais a été assuré par la rue, par les jeunes d'une multitude de villes de province. Si la thèse de la manipulation était vraie, il faudrait admettre que nous serions face à un coup de maître, en ce sens que c'est l'élément le plus hostile à un changement de régime qui aurait été instrumentalisé pour créer les conditions de ce changement. Une troisième différence avec la révolution tunisienne est liée au contexte historique. La Tunisie a eu le privilège — certains diraient la malchance — d'ouvrir le bal d'un changement d'ordre politique. Aujourd'hui, ce nouvel ordre politique a fait beaucoup de chemin, malgré le tumulte et le sang, et l'on voit que même l'Arabie saoudite n'a pas été épargnée par l'appel de réformes qui ont des incidences sur la capacité du pays à accepter une plus grande participation de la population à la décision politique, une plus grande liberté de penser, de s'exprimer et de s'habiller, une ouverture plus effective à la différence de l'autre culture, qu'elle soit celle de l'étranger ou celle de la minorité en son sein... Et cela est désormais dans les esprits de tout le monde, en particulier des jeunes iraniens, qui n'entendent pas être les oubliés de l'histoire !