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Le choix d'une coopération bilatérale sous le signe de la «co-construction et de l'équité»
Entretien avec... M. Emmanuel Macron, Président de la République française
Publié dans La Presse de Tunisie le 31 - 01 - 2018

Nous avons souhaité et choisi de mettre l'entretien avec le président Macron sous le signe «hors des sentiers battus», dans le cadre de sa vision nouvelle et pionnière des relations internationales visant à accorder à la France sa place réelle dans ce nouveau monde, compte tenu de l'ascension affirmée sur la scène internationale de nouvelles puissances à l'instar de la Chine, la Russie, l'Inde... Toutes les questions que nous lui avons adressées sont en relation avec cette nouvelle équation. Le président français affirme dans cet entretien que pour la coopération entre la France et la Tunisie, «l'idée est effectivement de sortir des sentiers battus». La mise en place d'un nouveau logiciel pour les relations tuniso-françaises semble en marche.
Propos recueillis par Jawhar CHATTY
Les relations entre la France et la Tunisie sont, de l'avis de beaucoup, exemplaires. Dans les faits, la Tunisie se débat depuis la Révolution dans une crise économique profonde. La France, sous votre présidence et dans l'esprit pionnier qu'on vous prête, serait-elle disposée à sortir des secteurs classiques pour s'investir dans des secteurs innovants (énergies propres, Ntic) ? Pourrait-elle-même envisager de sortir des circuits classiques : un Plan Marshall pour la Tunisie, en coopération avec l'Allemagne, serait-il par exemple envisageable ?
Notre relation est tout simplement exceptionnelle, mais ma conviction est que notre coopération peut pourtant encore être approfondie et améliorée. Les feuilles de route auxquelles travaillent les gouvernements tunisien et français depuis la visite en Tunisie du Premier ministre Edouard Philippe en octobre dernier ont justement pour vocation de mieux orienter la coopération bilatérale autour de deux principes fondamentaux : la co-construction et l'équité. Le président Essebsi et moi-même adopterons ces feuilles de route.
L'idée est effectivement de sortir des sentiers battus, en fournissant un effort supplémentaire au moins dans trois domaines : la réduction des inégalités sociales et territoriales ; l'employabilité des jeunes, de l'appui à leur formation jusqu'à l'appui à leurs projets professionnels ; et un investissement accru dans les secteurs d'avenir dont, comme vous le mentionnez, les énergies renouvelables et les nouvelles technologies. Les annonces qui seront faites cet après-midi témoigneront de cette nouvelle donne.
La France tiendra son engagement d'un soutien de 1,2 milliard d'euros sur 5 ans. D'autres partenaires sont très engagés. L'Union européenne par exemple mobilise chaque année 300 millions d'euros en dons pour des programmes de soutien à la Tunisie. Je veux accompagner la Tunisie sur des projets concrets, avec les entreprises, à travers notamment davantage de coproduction.
L'Etat tunisien a aussi des réformes à mener afin que la Tunisie devienne une destination plus attractive pour les investissements étrangers.
Les chantiers importants engagés par le gouvernement tunisien, qui maîtrise mieux que quiconque les grands déterminants de l'économie tunisienne, envoient à cet égard des signaux positifs : en matière de lutte contre la corruption et la contrebande, de réglementation de l'investissement, d'ouverture de l'économie, et de rééquilibrage des finances publiques. Ce sont des priorités que j'ai aussi fixées pour la France.
L'accès des Tunisiens au territoire français à quelque titre que ce soit semble plus difficile (longues files d'attente, refus de visas). Les procédures sont décourageantes. Pourrions-nous voir la France sous votre présidence établir un partenariat migratoire gagnant-gagnant en donnant réellement la possibilité aux Tunisiens qui le souhaitent, notamment aux jeunes diplômés, d'accéder au territoire français pour études, travail... ?
Je souhaiterais d'abord rappeler quelques chiffres, parfois méconnus. Toutes mobilités confondues (pour raisons familiales, professionnelles, pour études), la Tunisie figure dans les trois premiers pays au monde en termes de bénéficiaires de visas. Lorsque l'on ramène les chiffres de délivrance de visas à la population du pays, tous visas confondus, la Tunisie arrive à la première place. La raison en est simple : les demandes sont nombreuses, et en très grande partie satisfaites. A la fin de l'année 2017, le consulat général de France en Tunisie a traité près de 165 000 demandes de visas, et accordé à 90% d'entre elles une suite positive. 40% de ces visas sont dits «de circulation» : ils permettent d'aller et venir pendant plusieurs années, et facilitent la vie de tous ceux dont les activités professionnelles ou les études exigent de la mobilité entre les deux rives. On est loin de la «citadelle» souvent décrite.
Pour autant, il est vrai qu'une réflexion doit être menée sur les moyens d'accroître encore la mobilité entre nos deux pays, car la nouvelle donne économique mondiale l'exige, en travaillant sur les procédures notamment. C'est une réflexion qui doit s'inscrire, vous le savez, dans un cadre européen, car la France agit dans le cadre de l'accord de Schengen. Les choses avancent, des actions pilotes ont été lancées en concertation européenne. Il faut accélérer le mouvement.
La France est pionnière en matière de recherche scientifique. Serait-elle prête à s'ouvrir davantage aux étudiants, doctorants et chercheurs tunisiens, et répondre aux attentes ciblées de la Tunisie dans les domaines de l'agriculture, de la santé, de la biotechnologie et du génie génétique, du numérique... ?
La France accueille toujours les deux tiers des étudiants tunisiens à l'étranger, et les inscriptions auprès de Campus France ont augmenté de près de 15% l'année dernière. Ils sont actuellement plus de 12.000 étudiants tunisiens à étudier en France.
Mais nous ne souhaitons pas nous contenter de cet état de fait. La feuille de route « éducation, enseignement supérieur, recherche et formation professionnelle» que nous endosserons est ambitieuse. Elle pose justement comme objectifs une plus grande ouverture aux étudiants et chercheurs tunisiens, d'une part, et un meilleur ciblage des bourses d'études pour qu'elles soient en phase avec les besoins socioéconomiques de la Tunisie et ceux de son marché du travail, d'autre part. Nous misons sur l'avenir de la jeunesse tunisienne.
En dépit des initiatives pour la paix et la sécurité en Libye, la situation en Libye demeure inquiétante. La France qui, selon beaucoup d'experts, a joué un rôle majeur dans la chute du régime de Kadhafi et par la suite, est-elle prête à rectifier le tir pour permettre à la Libye de regagner sa stabilité et de participer à sa reconstruction ?
La stabilisation de la Libye est une priorité pour la France, comme pour la Tunisie, tant pour des raisons politiques que sécuritaires. La France a parfaitement conscience des dangers que fait peser la situation libyenne sur la sécurité et la croissance économique de la Tunisie.
Une stabilisation durable de la situation de ce pays voisin constituerait un soulagement pour la Tunisie et pour toute la région. La France a pris des initiatives, en réunissant notamment à La Celle Saint-Cloud en juillet dernier deux protagonistes libyens autour d'une déclaration commune. Je salue les initiatives diplomatiques des autorités tunisiennes en faveur de la réconciliation inter-libyenne. Je suis en contact étroit avec le président Essebsi à ce sujet et nos chancelleries diplomatiques y travaillent ensemble.
Nous sommes d'accord en tous points : la solution en Libye ne peut être que politique. C'est l'ambition de la médiation sous l'égide des Nations unies conduite par M. Ghassan Salamé, le représentant spécial du Secrétaire général, que nous soutenons pleinement.
La France s'est constamment engagée pour mettre fin à l'instabilité et aux trafics qui prospèrent en Libye et elle continuera de le faire. La priorité aujourd'hui est de préparer la conférence nationale et un processus électoral crédible pour que les Libyens construisent un Etat démocratique.
Daech écrasé, le terrorisme risque toutefois d'être ressuscité. D'où la nécessité de faire davantage pour le juguler, sa menace touchant à la fois les pays du Sud de la Méditerranée dont la Tunisie, les pays du Sahel et les pays du Nord. Que peut faire la France pour aider substantiellement la Tunisie à venir à bout de ce fléau ? Plus généralement, en Afrique, où vous avez effectué plusieurs visites, quel regard portez-vous sur les défis du continent, ceux-là mêmes qui nourrissent l'extrémisme violent et le terrorisme, comme la pauvreté, l'ignorance et le chômage ? Comment la France peut-elle aider le continent ?
Je partage entièrement votre préoccupation. Nous sommes en train de gagner la bataille contre la structure militaire de Daech au Levant, mais Daech n'a pas disparu, pas plus qu'Al-Qaïda ou Boko Haram. La lutte contre le terrorisme reste la principale préoccupation de sécurité de la France comme de l'Europe.
La première chose à faire pour lutter contre ce fléau, c'est de lui interdire de constituer des sanctuaires à partir desquels il pourrait prospérer : c'est vrai dans les zones de crise, c'est vrai dans nos sociétés, c'est vrai aussi sur internet. C'est le sens des politiques que la France promeut pour régler les conflits en cours — de la Syrie à la Libye —, pour empêcher les recruteurs se revendiquant d'un islam dévoyé de répandre leurs messages, pour amener les grandes entreprises de l'internet à retirer les contenus à caractère terroriste en moins d'une heure, ou pour renforcer les forces de sécurité de ses partenaires comme nous le faisons avec les forces du G5 Sahel. Avec la Tunisie, nous menons des actions concrètes dans le domaine de la défense, avec des formations qui permettent de gagner en efficacité. Nos armées travaillent aussi ensemble pour gagner en efficacité dans ce combat commun. Je salue à cet égard le travail important de la Tunisie pour lutter efficacement contre le terrorisme. Nous devons continuer ensemble ce travail.
Avec l'Afrique plus largement, j'ai eu l'occasion de le dire à Ouagadougou, la France veut construire un avenir et une amitié partagés. Les défis et les formidables opportunités qui se présentent à la jeunesse africaine ne se réduisent heureusement pas aux difficultés que vous venez d'énumérer. Mais il est clair qu'il ne pourra pas y avoir de succès durable contre le terrorisme si notre stratégie commune ne s'accompagne pas du règlement des conflits politiques, d'un renouvellement de l'aide au développement — c'est en particulier le cas avec l'Alliance pour le Sahel —, d'un encouragement aux investissements internationaux, de la valorisation de la place des femmes, ou encore de la promotion de l'éducation, notamment par la mobilité étudiante. Sur tous ces points, la France se tient aux côtés de l'Afrique.
Sur plusieurs questions internationales, notamment au Moyen-Orient, Paris se distingue des approches américaines. Votre souhait est-il de repositionner la France sur la scène internationale ? Plus globalement, comment voyez-vous l'avenir de l'Europe des 28 dans une architecture internationale marquée par le repli de la superpuissance américaine et l'affirmation de la présence de la Chine et de l'Inde ?
Ce qui guide ma politique internationale, c'est l'indépendance. C'est un principe qui pour moi est essentiel. La France ne souhaite être inféodée à personne et pouvoir librement faire ses choix et ses analyses. Cela ne veut pas dire qu'elle se pose contre tel ou tel Etat. C'est tout le contraire, la France souhaite être une puissance qui discute avec tous et instaurer la négociation et le dialogue comme méthode générale. La paix ne peut se gagner que par le dialogue, j'en suis convaincu.
Mais la France n'est pas une puissance isolée. Elle fait partie d'un ensemble européen qui doit rehausser ses ambitions. Je souhaite une Europe qui s'affirme dans le monde, au lieu d'être tournée vers elle-même et obsédée par ses petites différences intérieures. Comment penser que les défis du monde actuel peuvent être traités par les nations européennes isolément : les migrations, le développement, la sécurité, le changement climatique, la transformation numérique... Sans arrogance mais avec confiance, l'Europe doit défendre sa vision du monde, son modèle qui n'est pas celui des autres puissances. Elle doit défendre le multilatéralisme, la réciprocité commerciale, la transition énergétique, la lutte contre les inégalités. Cet équilibre entre liberté et égalité, unité et diversité, si précieux, c'est l'ADN de l'Europe ; le repli l'a toujours conduite à sa perte. C'est pour cela que je défends une Europe souveraine, unie et démocratique.
Plus que jamais nous assistons à la naissance dans la douleur d'un monde nouveau qui, quatrième révolution technologique à l'appui, risque fort de laisser en marge des pans entiers de la population mondiale. Que pourrait-on faire dans les pas de votre discours à Davos pour que cette mondialisation profite réellement à tous les pays, peu importe leur degré de développement, et ne produise les conséquences inverses et négatives que certains pourraient lui prêter (retour des nationalismes, isolationnisme, montée de la xénophobie...) ?
Nous sommes en effet confrontés à une crise de civilisation, qui n'est rien d'autre qu'un doute profond sur la mondialisation et ses bienfaits. Ce doute s'est par exemple traduit par la progression de partis nationalistes dans un certain nombre de pays européens, comme en France. Cette expression de rejet et de doute donne aux dirigeants une responsabilité particulière. Celle de construire un pays prospère et ouvert sur le monde, mais sachant aussi tenir compte et se montrer solidaire de ceux que la globalisation oublie ou déclasse. Les enjeux sont autant nationaux qu'internationaux. En France, nous avons abordé cette situation par ce qui est à la racine de tout : le capital humain. En réformant l'accès à l'université, en développant l'apprentissage ou en améliorant notre système de formation professionnelle tout au long de notre vie, nous voulons réformer en profondeur le visage de notre économie, et en faire une économie de talents et de compétences.
Nous cherchons également à attirer les investissements afin de financer le développement de notre économie, notamment dans le domaine de l'innovation. Nous voulons également que notre économie soit capable de s'adapter aux changements de rythme de plus en plus rapides de l'économie mondiale, ce que nous avons facilité via notre réforme du marché du travail. Enfin, seul un changement culturel alliant ouverture, prise de risque, droit à l'échec peut rendre notre économie vraiment compétitive. Sur le plan international, il est fondamental que les chefs d'Etat s'inscrivent dans une démarche multilatérale, en favorisant la mise en place d'une gouvernance mondiale, ce nouveau contrat mondial dont j'ai parlé à Davos qui favorise la protection des biens communs (la santé, l'éducation, le développement économique durable, la sécurité, la cohésion sociale, l'environnement) et associe toutes les parties prenantes (Etats et entreprises). Seule cette double dynamique, nationale et internationale peut faire de la mondialisation une chance et une opportunité.


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