Par Hella Lahbib Sa machine à coudre a été «son arme et sa fierté», aujourd'hui, elle en a deux autres et a engagé une femme à besoins spécifiques pour l'aider. Fethia Gueblaoui, de son nom de jeune fille, née à Gabès, la cinquantaine, mariée, quatre enfants. Elle avait quitté le lycée après la 6e année secondaire, les circonstances n'étaient pas favorables pour poursuivre au moins jusqu'au bac. Mariée à 18 ans, dans les années 80, son mari en avait 24. C'était un mariage de raison. 9 jours après, en guise de cadeau, sa famille lui offre une machine à coudre. Un mois après, son mari, Aissa Ltifi, décroche son bac. De jour, il travaillait au port de Gabès et suivait le soir des cours par correspondance. Une fois le bac en poche, il veut devenir ingénieur, quitte son emploi et s'inscrit à la Faculté. Le mari ambitieux a été clair ; «Je veux finir mes études, ou tu restes avec moi dans ces conditions ou bien on se sépare». Plus de salaire, il percevait en tout et pour tout de l'Etat une bourse de 60 DT, tous les deux mois. Fethia retrousse ses manches et se penche sur sa machine. «Je ferai ce qu'il est en mon pouvoir pour t'aider», lui dit-elle, désemparée, mais courageuse. Avec déjà deux enfants en bas âge, elle confectionnait de l'habillement et du linge de maison et préparait tout au long de l'année des feuilles de brick qu'elle vendait à la pâtisserie du quartier. Activité qu'elle entreprenait en secret, de peur de l'opprobre. Avec l'argent des bricks, elle réglait ses dépenses quotidiennes, légumes, lait et couches bébés, parfois les fournitures scolaires de son étudiant de mari. Si elle n'avait que 10 DT, elle les partageait moitié-moitié avec lui. Un grand écrivain français disait : «A la fin comme au commencement, il faut qu'une femme nous porte», Fethia a porté son homme également au milieu. Démunie mais fière Les membres de sa famille, frères et sœurs, oncles et tantes jouissaient tous d'une belle fortune. Installés dans la vie, ils ont fortement désapprouvé la conduite «irresponsable» du gendre et de leur fille qui le laisse faire. «Je suis devenue la risée de tous», se souvient-elle encore émue. Elle s'isole avec ses enfants et déserte les réunions de famille. «Les femmes se réunissaient pour se vanter, l'une vient d'acheter un salon, l'autre une salle à manger, une autre de l'or, moi je gardais le silence. J'étais la plus démunie d'entre toutes». Démunie mais fière et organisée, jamais elle ne leur montrait son indigence. Jamais elle n'est allée se plaindre auprès de quelqu'un. Elle arrivait même à faire des économies. Lorsque sa famille venait lui rendre visite, malgré tout, elle arrangeait sa petite maison et préparait les meilleurs plats. Fethia tenait à ne pas perdre la face devant les siens. Mais la situation était devenue intenable. Le mari est parti travailler à Djerba après avoir obtenu son diplôme d'ingénieur. Fethia part à Zarzis pour fuir, raconte-t-elle perdue dans ses souvenirs, elle y restera 11 ans. Elle continuait à coudre et vendait ses trousseaux de bébés au souk. Sa mère étant originaire de cette ville, ses tantes y vivent encore, elle se voilait le visage pour ne pas être reconnue et exposait ses produits au marché. En plus de l'habillement, elle a appris à confectionner les poupées traditionnelles, pour se lancer ensuite dans la vente des plantes et des huiles essentielles. Le mari a monté sa propre entreprise, mais «des mois il gagnait assez d'argent et d'autres il était sans le sou». Fethia faisait bouillir la marmite. La Henné et la Corète de Gabès Les enfants ont grandi, épouse dévouée et mère affectueuse mais sévère. Elle disait à ses enfants : «Ayez votre bac à la session principale, sinon renoncez aux études». Là où ils partaient faire leurs études, elle les suivait ; à Nabeul pour l'aîné, à Bizerte pour le cadet. Le mari travaillait à Mahdia ensuite à Hammamet. C'est seulement vers les années 2000 que la famille se réunit enfin à Tunis. L'association Enda inter-arabe fait la connaissance de Fethia et lui accorde un financement pour un microprojet. Munie de cette petite somme, elle travaille de pied ferme et commence à se faire connaître dans les foires. Petit à petit, de cet argent qu'elle n'a pas touché, elle ouvre une petite boutique au Omrane Supérieur. Au moment de l'interview, le va-et-vient des femmes la sollicitant n'a pas cessé. L'une cherchant un savon biologique, l'autre de l'huile de lentisque, une cliente voulait commander de la Henné et la Corète (Mloukhia) de Gabès, une autre désirait louer une tenue de mariage. Fethia est populaire et affectionnée par les gens de son quartier. Quant à elle, sa reconnaissance est grande envers dieu «qui l'a dotée du sixième sens», sourit-elle modestement. Sa machine à coudre a été «son arme et sa fierté», aujourd'hui elle en a deux autres et a engagé une femme à besoins spécifiques pour l'aider. Ainsi est-elle, généreuse et aimante ; «Dieu a essuyé mes larmes, je veux à mon tour aider les autres». Active, et toujours prête à faire du bien, elle devient le relais de l'association Emel Tounes Espoir, l'aidant à repérer des personnes en difficulté pour les prendre en charge. Maintenant que trois de ses enfants travaillent, que son mari a pris sa retraite anticipée, il ne reste plus que la petite dernière qui passera le bac, l'année prochaine, Fethia souhaite avoir juste l'occasion de visiter des régions qu'elle ne connaît pas de cette Tunisie qui lui est chère. Cible de la future mariée dans l'embarras et de la lycéenne orpheline, la couturière au grand cœur du Omrane Supérieur c'est elle.