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Le RCD, ses « comparses » et ses opposants
Qui est Ben Ali? (8e partie)
Publié dans La Presse de Tunisie le 12 - 02 - 2011

La scène politique tunisienne a été dominée depuis l'indépendance du pays, en 1956, par le Néo-Destour ou Parti constitutionnaliste, formation créée en 1934 par Habib Bourguiba et qui a changé deux fois de dénomination, en devenant le Parti socialiste destourien (PSD) dans les années 1960-1980, puis le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), à partir de 1988. Mais si le Néo-Destour avait pour vocation la lutte pour l'indépendance, objectif réalisé dès 1956, le PSD et son héritier le RCD sont devenus une coquille vide, dont les membres sont moins des militants au service d'un programme politique que des mercenaires dont la vocation est d'être au service de Bourguiba, puis de Ben Ali. Le RCD, surtout, ne sert plus l'intérêt des Tunisiens, qui d'ailleurs s'en détournent — même s'ils sont souvent contraints d'y adhérer pour éviter les représailles de ses sbires —, mais ceux d'un clan familial et de ses innombrables mercenaires d'autant plus zélés qu'ils sont aussi opportunistes.
Autour de ce parti-Etat pivotent une pseudo-opposition constituée par des partis satellites qui reproduisent à une échelle très réduite les fonctionnements et les dysfonctionnements du parti- Etat. Le rôle de ces partis satellites, libéraux et de gauche, mais sans réelle envergure, semble être de compléter le décor démocratique. Alors qu'un mouvement réellement populaire, islamiste en l'occurrence, est interdit et durement réprimé.
Le RCD s'est maintenu longtemps au pouvoir grâce à la répression des opposants, aux falsifications des élections et à la mainmise sur les rouages de l'Etat, de l'économie et des médias. Aussi, malgré l'instauration du pluralisme, à partir du début des années 1980, ce parti quasi-unique de fait continue de contrôler directement, sous couvert d'un pluralisme de façade, les partis existants. Il les sabote en réduisant leur champ d'action, en empêchant leur accès aux médias, en suscitant en leur sein des scissions, de manière à les empêcher de se développer, d'agrandir leur base et de constituer un pôle d'opposition capable de mobiliser les gens autour d'un nouveau projet national.
Des partis sanctionnés, d'autres récupérés
A côté du RCD, la scène tunisienne compte six autres partis représentés au Parlement, et qui font de la figuration démocratique. Ce sont le Mouvement des démocrates socialistes (MDS, social démocrate), le Parti de l'Unité populaire (PUP, socialiste), l'Union démocratique unioniste (UDU, nationaliste arabe), le mouvement Ettajdid (Renouveau, ex-Parti communiste tunisien), le Parti social libéral (PSL), le Parti des verts pour le progrès (PVP, écologiste).
A l'exception d'Ettajdid, qui joue tant bien que mal son rôle d'opposition, ces partis sont des formations satellites du RCD. Ils n'ont pas de programmes. Leurs discours ne sont guère différents de ceux du parti de la majorité. Appelés aussi «partis administratifs», ils jouent essentiellement un rôle de comparses et bénéficient des prébendes associées à ce rôle, notamment des financements publics prévus par la loi, des sièges au Parlement et des postes au sein de l'administration publique. Leurs leaders et représentants au Parlement se hasardent rarement à critiquer le gouvernement et encore moins le président de la République, dont ils ont souvent soutenu la candidature à la magistrature suprême, même lorsqu'ils avaient eux- mêmes leurs propres candidats, comme en 1999, 2004 et 2009.
A côté de ces partis satellites, destinés à tromper le monde, et qui profitent des largesses financières du régime et de ses coups de pouce électoraux, le pays compte deux autres formations d'opposition, reconnues mais non inféodées au régime. C'est pour cette raison qu'elles ne sont pas représentées au Parlement et ne bénéficient pas des financements publics prévus par la loi. Ces formations sont le Parti démocrate progressiste (PDP, centre gauche) et le Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL, démocrate socialiste), dont les dirigeants se plaignent du harcèlement constant des autorités, qui les empêchent d'organiser des réunions publiques et leur barre jusque là la route du Palais du Bardo, siège de la Chambre des députés. Privés de financement public, ces partis survivent difficilement grâce aux cotisations de leurs adhérents et aux recettes de leurs organes de presse, respectivement Al-Mawqif et Mouwatinoun.
Une nouvelle occasion perdue
Les élections présidentielles et législatives du 25 octobre 2009 ont été une nouvelle occasion perdue pour le processus démocratique tunisien. Le RCD a fait, s'il en était encore besoin, une magistrale démonstration de sa domination. Présent partout, à tous les niveaux de responsabilité de l'administration publique, dans les milieux des affaires, les directions des quelques 8.000 associations du pays, y compris les partis politiques, le RCD a tout manigancé du début jusqu'à la fin. Il a tout contrôlé, de l'établissement des listes électorales à la proclamation des résultats du scrutin, en passant par la mobilisation de tous les leviers de commandes dans le pays au service de son candidat quasi-unique, « rivalisant » avec des comparses grassement payés, désignés par lui pour jouer le rôle de figurants dans une grande parodie d'élection démocratique.
Les résultats du scrutin furent, encore une fois, plus décevants que prévu, en tout cas très en deçà des aspirations des Tunisiens, insultants même pour ceux d'entre eux qui ont eu la faiblesse de croire encore aux promesses de démocratisation de « l'artisan du Changement » et qui n'ont cessé, depuis, d'être roulés dans la farine. A commencer, bien entendu, par les responsables de certains partis de l'opposition qui ont continué, malgré les camouflets successifs, de nourrir l'ambition d'exister face au RCD et de faire ainsi avancer la cause du pluralisme dans un système politique complètement verrouillé, où il n'y a plus de place que pour l'allégeance totale et aveugle et où toute velléité d'indépendance est désormais assimilée à un manque d'enthousiasme patriotique, voire à une haute trahison.
Pourtant, dans un « Appel pour le boycott des élections d'octobre 2009», mis en ligne le 28 juin 2009 sur le site (www.boycottelections2009.net) et signé par un Collectif créé à cet effet, plusieurs intellectuels tunisiens, pour la plupart basés en Europe, ont exhorté leurs concitoyens, y compris (et surtout) les dirigeants des partis de l'opposition, «à ne pas participer au simulacre d'élection, qui devrait voir le président indétrônable Ben Ali élu pour un cinquième mandat.» Car, avaient-ils ajouté, «rien ne permet de croire que l'échéance électorale d'octobre 2009 sera différente. Bien contraire, tout indique qu'elle aura lieu dans des conditions encore plus graves que les précédentes.»
Pour justifier leur appel au boycott, les signataires de l'appel ont expliqué que «les mécanismes et les lois électoraux ajustés par le pouvoir, et surtout l'absence totale de toute forme de liberté, privent les Tunisiens du droit de choisir librement leurs gouvernants. Sur le plan juridique, les sept des neuf membres du Conseil constitutionnel, à qui incombe, notamment, la tâche de valider les candidatures à l'élection présidentielle, sont nommés par Ben Ali. Ainsi, les candidats officiels sont imposés par le Président lui-même. A chaque élection, il fait voter des lois exceptionnelles pour mettre au point des élections sur mesure et choisir par là ses adversaires.»
Le calvaire de l'opposition
«L'intimidation, le harcèlement, la prison, la violence, la torture et même l'assassinat sont les seules réponses que les autorités fournissent à la population et à la société civile», ont ajouté les signataires de l'appel, avant de rappeler les récentes actualités: les militants du bassin minier de Gafsa croupissant depuis de longs mois en prison dans des conditions inhumaines, les milliers de jeunes accusés de terrorisme, victimes de torture, de traitement inhumain et de procès inéquitables, l'interdiction du congrès de l'Union générale des étudiants tunisiens (UGET), l'emprisonnement et l'expulsion de ses militants des universités, le passage à tabac des opposants, le putsch contre le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) et qui en dit long sur l'état de la presse et de la liberté d'expression, l'interdit qui frappe les activités de la LTDH, la persécution que subissent les militants et les représentants de l'Association des magistrats tunisiens (AMT) et de l'Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), etc.
Poursuivant leur description du contexte politique prévalant dans le pays à la veille des élections, où «les conditions les plus élémentaires ne sont pas réunies pour garantir un déroulement libre et démocratique des élections de 2009», les signataires de l'appel ont ajouté : «Allergique à toute forme de pensée et de critique, le pouvoir ne tolère que les louanges. Le matraquage médiatique orchestré par le régime domine tous les espaces. Radios, presses, télévisions et autres médias accaparés par le parti unique ne peuvent que glorifier le Président et sa politique. L'état de délabrement total du système judiciaire fait de lui un outil d'asservissement entre les mains de l'exécutif. Dépourvue de toute indépendance, la justice, dont ses propres fonctionnaires sont parfois ses victimes, est aux ordres du pouvoir. Le ministère de la Justice paraît comme annexé au ministère de l'Intérieur et il n'a d'autre mission que de garantir la survie du régime (...) Sur le plan socioéconomique, le régime fait régner l'injustice, les inégalités, la corruption et remet en cause les acquis et les droits des femmes. Par ces élections, le pouvoir de Ben Ali cherche à s'habiller d'une légitimité démocratique qu'il n'a jamais possédée. D'autre part, il veut garder les mains libres pour continuer une politique économique libérale, en défaveur des couches populaires, dictée par l'intérêt des plus riches familles au pouvoir et l'intérêt des capitaux européens et internationaux ; une politique qui asservit davantage la Tunisie au capitalisme à travers ses institutions, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l'Union européenne. Et pourtant les luttes politiques et sociales, spontanées ou organisées, contre les choix socioéconomiques du pouvoir n'ont jamais cessé. Manifestations, occupations, grèves des travailleurs, grèves de la faim et soulèvements populaires font d'ores et déjà partie du quotidien social. Les femmes, les travailleurs, les jeunes et les chômeurs du bassin minier qui ont osé braver l'interdit en sont le meilleur exemple».
Isoloirs, pour quoi faire?
Pour toutes ces considérations, une conclusion s'imposait: la participation aux élections «fera seulement écho à une comédie dans laquelle les jeux sont faits d'avance. Elle ne sera politiquement bénéfique qu'à la dictature, pas à l'opposition, ni au peuple tunisien. D'autant plus qu'au fond de sa conscience, le citoyen tunisien est parfaitement convaincu que, vu l'état actuel des choses, les urnes de Ben Ali ne pourront apporter aucun changement au quotidien de leur vie».
Dans une «Lettre ouverte aux concurrents du général Ben Ali», datée du 6 octobre 2009, Khaled Ben M'Barek, un défenseur des droits de l'Homme, réfugié politique en France depuis 16 ans, avait prévenu lui aussi ses compatriotes, et particulièrement les dirigeants de l'opposition tunisienne à l'intérieur du pays qui ont accepté de négocier avec le régime des parcelles de liberté se réduisant de plus en plus chaque jour comme une peau de chagrin... de l'inutilité de participer à des élections dont les résultats étaient connus d'avance. Sa longue lettre, qui exprime le sentiment de désespoir et de désenchantement qui est aujourd'hui partagé par tous ses compatriotes, mérite d'être méditée par tous les Tunisiens, y compris ceux qui ont soutenu, à un moment ou un autre, par naïveté, par opportunisme ou par manque de lucidité, un régime dont la dérive autoritaire était, dès le départ, assez visible, même si certains se sont entêtés à ne pas la voir.
Comme pour donner raison aux appels au boycottage, le jour des élections, les bureaux de vote ont été inondés, comme d'habitude, par les agents du ministère de l'Intérieur et du RCD.
Ils ont pour rôle d'obliger les électeurs à déposer dans les urnes les bulletins. La fonction des isoloirs est oubliée. Beaucoup d'électeurs sont des illettrés ou de condition modeste, qui laissent les agents du RCD leur choisir leurs bulletins, et même les mettre dans les urnes. D'autres, par peur des représailles, préfèrent voter «utile» en choisissant de manière ostentatoire des bulletins aux couleurs du RCD. Le ministère de l'Intérieur achève le dernier acte de la mascarade électorale en gonflant encore les scores du parti au pouvoir et de son chef inamovible.
(A suivre)
(Source "Ben Ali le ripou")


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