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Des icônes gravées dans la ville
Commémoration à la mémoire des martyrs de la Révolution du Kram-Ouest
Publié dans La Presse de Tunisie le 12 - 04 - 2011

L'initiative prise, avant-hier, par un groupe de citoyens de la Cité du 5 Décembre et soutenue par l'Association de développement économique, social et culturel du Kram s'inscrit dans un élan de solidarité avec les familles des chahids de la Révolution tunisienne. Huit hommes tombés sous les balles des forces de la sécurité entre le 13 et le 15 janvier dernier. Une cérémonie à la fois digne et émouvante. Notre reportage.
Samedi 9 avril. Les familles des martyrs du Kram-Ouest sont toutes là. Elles entourent Lamia Farhani, avocate, elle-même sœur d'un jeune homme tué par les balles des policiers pendant les derniers événements et membre du Conseil de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la Révolution. La réunion informelle et bon enfant se déroule chez Saida Essifi, mère du chahid Chokri. Une maison à une seule pièce. Immense. Nous sommes en fait dans une ancienne cellule du RCD, que la vieille dame a squattée après avoir reçu des menaces d'expulsion du propriétaire de son ancien logement. Son fils Chokri, dix-neuf ans, travaillait dans un kiosque à essence. Il était le pilier de la famille. Depuis sa disparition violente, le 13 janvier dernier, elle n'arrivait plus à payer son loyer…
Lamia Farhani récupère les dossiers des familles, discute avec deux autres avocats, amis du quartier et qui se sont portés volontaires pour défendre la cause de ses martyrs. Baptisée par la population, Cité du 5 Décembre, du nom de l'avenue principale, qui la traverse, le lieu, un ghetto de 60 000 habitants, émergé au gré de plusieurs strates d'exode rural inaugurées dès les années 50, ressemble, au détour de plusieurs de ses artères à un gros bourg miséreux du Sud tunisien. L'urbanisme anarchique et spontané, qui marque les lieux, est d'autant plus choquant, que la Cité du 5 Décembre est située à un jet de pierre des quartiers les plus chics et les plus riches de la banlieue nord. Le Kram-Ouest, démuni de tout équipement culturel, sportif ou de loisir et dont les seuls repères urbains se résument dans les mosquées, a payé, tout comme d'ailleurs pendant les événements de janvier 78 et de janvier 84, un très lourd tribut du 13 au 15 janvier 2011. Huit chahids y ont perdu la vie. Dix si l'on veut élargir le territoire jusqu'à Carthage Byrsa et la Goulette tous proches. Lamia Farhani a déposé une demande pour créer une Association des familles des martyrs. Elle cherche à recruter les membres du bureau de l'association et tend l'oreille aux requêtes et doléances des proches des victimes. Selon l'avocate et membre de l'Instance Ben Achour, toutes les familles demandent la même chose. Que justice soit faite à trois niveaux: « Primo, rétablir le « droit du sang » et exiger le jugement des donneurs d'ordre et de tous les agents qui ont tiré sur des hommes désarmés. Secundo, ne jamais oublier ceux qui ont sacrifié leur vie pour une Tunisie libre et digne en continuant à honorer leur mémoire. Enfin traiter les dossiers au cas par cas. Beaucoup d'hommes tombés sous les balles à bout portant des forces de la sécurité étaient chefs de foyer. «Une aide sociale et économique me semble urgente dans plusieurs situations», affirme Maître Farhani.
La cité ne pourra plus jamais oublier…
L'initiative prise par un groupe de citoyens du quartier et soutenue par la nouvelle Association de développement économique, social et culturel du Kram, pour rendre hommage, en cette matinée de la fête des Martyrs du 9 avril 1938, aux chahids de la Cité du 5 Décembre fait justement écho à ce sentiment d'empathie et de compassion avec les pères, les mères, les frères et les sœurs des victimes du mois de janvier dernier.
Dès 9h 30, un cortège de voitures, devancés par un groupe de jeunes de la cité portant des drapeaux tunisiens et une banderole sur laquelle on a imprimé les portraits des huit hommes, a sillonné les rues, s'arrêtant à chaque fois devant l'endroit précis où ils sont tombés. Des plaques commémoratives en marbre blanc portant les noms, la date de naissance et la date de décès des martyrs sont alors accrochées par leurs proches. Un geste chargé de symbolique : désormais la cité est marquée au fer rouge par les derniers mouvements de circulation de ses icônes de la Révolution. La ville ne pourra plus jamais oublier… La cérémonie est des plus émouvantes. Elle se déroule dans un calme, un esprit de solidarité et un sens du civisme parfaits. Malgré la douleur encore vivace, qui habille les visages, le deuil et les larmes des parents meurtris, on reste pudique, conscient et fier d'avoir pris part à un moment historique et aussi crucial pour la construction d'une nouvelle Tunisie.
Très digne, le père de Tahar Merghani (tombé le 13 janvier dernier à l'âge de 43 ans) dirige le groupe, formé autant d'hommes que de femmes et d'enfants, qui s'arrête au cimetière pour réciter la Fatiha sur les tombes des victimes. Il rappelle leurs actes de bravoure et implore Dieu de leur accorder Son infinie Miséricorde et de les accueillir dans Son éternel Paradis. L'hymne national fuse précédé par des slogans criant fidélité aux martyrs : «Par mon âme, par mon sang, je me sacrifierai pour toi ya chahid!».
«J'ai les noms de ceux qui ont tiré»
L'avocat Majed Hadj Ali connaît bien le quartier pour y avoir passé une partie de son enfance chez son oncle, l'un des premiers habitants de la Cité du 5 Décembre dans les années 50, Ahmed Ben Khalifa Abachou, ancien maître d'hôtel chez Bourguiba. Majed Hadj Ali a pris volontairement en charge, depuis deux mois et demi maintenant, quatre dossiers de martyrs. Il décrit l'évolution de ces affaires : «Les plaintes ont été déposées auprès du procureur de la République, qui a ordonné l'ouverture d'une instruction en confiant les dossiers à un juge d'instruction. Ce dernier a auditionné les témoins tout en adhérant au refus des familles de faire subir aux corps des autopsies. Beaucoup de lenteur, des blocages et d'anciens réflexes suscitent le dépit et l'impatience des proches des martyrs. Plus que jamais à mon avis, l'occasion est donnée aujourd'hui à la justice de prouver son indépendance en allant jusqu'au bout de la vérité. Il faudrait déterminer tous les degrés de responsabilité dans ces affaires et remonter jusqu'aux principaux stratèges de la répression contre un peuple ayant affronté à cœur ouvert, poitrine à l'avant, les balles réelles de la police. Sur quatre cas, je dispose des noms et des adresses professionnelles de trois des assassins des martyrs, des hommes en tenue, des agents de la police selon les témoins oculaires. J'ai communiqué les résultats de mes enquêtes au cabinet de l'ancien ministre de l'Intérieur, M. Farhat Rajhi. Mon objectif étant de garantir la paix sociale, ces agents circulant librement pouvant être attaqués dans un mouvement de colère et de vengeance. Je n'ai reçu jusqu'ici aucune réponse ».
Maître Hadj Ali a beaucoup avancé dans son travail de juriste grâce à la rigoureuse action de documentation accomplie dans le feu de l'action par Abd El Hafidh Smaali, professeur d'histoire et de géographie et membre actif de la Ligue des droits de l'homme (section de La Goulette). Dès qu'il prenait connaissance d'une nouvelle victime, il se précipitait sur ses traces, recueillant les témoignages des uns et des autres. Il ouvre son cahier bien tenu où tous les détails sur les circonstances du décès violent des martyrs sont scrupuleusement notés. Il cite les noms, prénoms et même surnoms des policiers, responsables des meurtres. Etonnant…
Un film, mémoire des violentes émeutes
Autre moment fort de la journée du 9 avril, les images captées par un petit appareil photo appartenant à Saéb Belhadj, «homme au foyer», confie-t-il. Par pudeur sûrement pour éviter de dire inactif…On y voit des hommes, armés de pierres, tomber comme des mouches dans une ambiance à l'allure sanglante évoquant les territoires palestiniens de Ghaza. Des Allahou Akbar (Dieu est grand) s'élèvent dans des airs chargés d'épais nuages de bombes lacrymogènes. Les images sont brutes. Un traitement plus poussé de cette richissime matière pourrait donner un magnifique document pour l'histoire du quartier. Ce quartier où des dizaines de citoyens, ceux notamment qui ont réussi dans la vie, se sont engagés depuis le déclenchement de la Révolution dans un travail volontaire et apolitique sur terrain. Le terrain est par ailleurs ici miné : pauvreté, chômage, échec scolaire, drogue, délinquance, récidive, extrémisme religieux sont le lot quotidien de la Cité du 5 Décembre.
Pour Hakim Abichou, géographe et universitaire, dont la famille n'a jamais voulu quitter le quartier signalé comme «lépreux» de la part de la police au point que tout demandeur d'emploi est confronté à un refus catégorique dès qu'il exhibe sa carte d'identité, «c'est la mixité sociale et le travail de modérateurs de ses habitants, les plus impliqués sur le front social, qui peuvent faire rêver de jours meilleurs aux moins chanceux des jeunes du 5 Décembre».
L'Association de développement social, économique et culturel du Kram, dont il fait partie, a aujourd'hui beaucoup de pain sur la planche…
Alerte à la fumée toxique !
Le cimetière du Kram-Ouest, où lecture a été faite de la Fatiha sur l'âme des martyrs de janvier 2011, donne sur une décharge publique. Seul un mince mur sépare la dernière demeure des défunts du triste lieu de dégradation de la matière organique et chimique. De ses odeurs nauséabondes, de son insalubrité et de ses nuisances multiples. N'est-ce pas un signe de désordre urbain que d'imposer un voisinage à ces deux équipements‑? L'un symbolisant une pollution extrême et l'autre un désir de pureté, de recueillement et de paix‑? Pourquoi ailleurs choisit-on pour accueillir les personnes venant de décéder dans des lieux magnifiquement beaux, proches du ciel, de l'horizon, de la mer, des oiseaux‑? Y aurait-il également une inégalité devant la mort ?
Or, dans le cas de la cité du 5-Décembre, même les vivants souffrent de l'implantation de cette décharge au cœur d'une cité entourée de barres d'immeubles où vivent des milliers de familles. Le mur du cimetière est par ailleurs contigu à celui du collège. Imaginez l'affolement des enfants à l'école lorsque les incinérateurs commencent à dégager dans les airs une fumée noire, toxique, radioactive, cancéreuse…
O.B.


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