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Oui... mais... Le contenu et le contenant
Droit de réponse à Mme Sebai Laajimi


Professeur Ahmed Dhieb
Il ne suffit pas de parler du contenant pour être affirmatif sur le contenu...
Oui madame Sebai, il ne fait aucun doute sur le fait que notre identité patente est tunisienne. Nous n'avons pas de problème avec cela.. Mais c'est dans le contenu de cette tunisianité que les problèmes commenceront à se poser.... Et je vais essayer de vous y entraîner sans pour autant apporter de solutions définitives...
Ne dit-on pas qu'en posant simplement les problèmes, nous amenons un début de solution.
L'homme de Byrsa :
Cet homme qui veille sur notre passé avait trente-deux dents complètes et fonctionnelles. Nous sommes ses descendants... En partie... En partie seulement... Aujourd'hui le Tunisien possède vingt huit dents fonctionnelles... Vingt-huit seulement... Le Tunisien a évolué.. Nombre de civilisations sont passées par cette terre.. Je crois fermement en l'évolution de l'homme sur terre... elle est manifeste, rien qu'à constater cette dentition..
Nous sommes certes les descendants de Hannibal, de Okba Ibn Nefaa, de la Kahina, ... Nous sommes fiers de Aboul Kacem Chebbi et d Ibn Khaldoun.. Cela va de soi...
Il ne fait aucun doute que les Tunisiens sont fiers de ce qu'ils ont été un jour...leurs succès comme leurs échecs... Vous aviez cité madame un Aghlabite... Je vais essayer de tempérer les choses en rappelant que le premier médecin «tunisien» a été vidé de son sang sur la place publique par un dictateur aghlabite.. Ishaq Ibn Omrane celui qui a séparé médecine et pharmacie, celui qui a écrit le livre le plus complet en son temps sur la mélancolie a été massacré par un dictateur..
Notre histoire est ainsi faite.
Et si vous convenez avec moi que l'histoire est nôtre avec toutes ses pages, que nous sommes sans doute Tunisiens, les questions commencent à se poser sur le contenu de cette tunisianité.
Et pour avoir été confronté horizontalement et verticalement avec le problème de ce contenu, je vais essayer de relater deux choses.
La première est au niveau de l'enseignement de l'anatomie. Enseignant de cette matière à l'université de Paris (Faculté de Médecine), j'avais des étudiants qui comprenaient aisément des termes tels adduction et abduction sans difficulté... ad et ab sont des racines grecques ou latines... et pour eux ces deux langues, ils connaissent... donc pas de problème, ad c'est dedans et ab c'est dehors..
Et quand j'ai enseigné la même matière en Tunisie, alors là ça a été autrement plus difficile... pas de latin pas de grec… Donc l'étudiant n'avait aucun support étymologique... Ses sciences ont été enseignées de façon disparate en français et en arabe.. ses deux ou trois langues, il les maniait tant bien que mal avec des différences flagrantes entre un étudiant et un autre, et puis il y avait toutes les coquilles et les moyens mnémotechniques qu'un professeur découvre chez ses propres étudiants..
Et puis un jour j'ai été obligé de faire un rapport au ministre de l'Enseignement supérieur eu égard au niveau catastrophique de la langue françaises de mes étudiants... Je lui avais demandé si je pouvais tenter de l'enseigner en arabe...
Eh oui.
Le contenu de notre tunisianité comporte un volet linguistique, qu'on le veuille ou non.. On peut se voiler la face ou «sautiller comme un cabri en parlant de la richesse de notre dialecte, notre dialecte, notre dialecte» qui existe bel et bien, mais il s'agit d'un dialecte avec lequel on ne peut enseigner l'anatomie, ni aucune autre science.
Quand les Français se posent le problème de l'identité, c'est entre autres pour imposer aux arrivants en France, aux demandeurs de la nationalité française un certain niveau de connaissances de la langue française (brevet)... je dis bien la langue française et non l'argot de San Antonio...
Quand nous évoquions le problème de l'arabisation des sciences en Tunisie et dans le monde arabe, c'était bien entendu la langue arabe et non le dialecte égyptien ou syrien ou tunisien... Cette arabisation nous l'avions demandée, réclamée avec entre autres Moncef Marzougui... Car ce monsieur ne s'est pas réveillé un 14 janvier 2011 pour défendre cette arabisation... Une lecture de notre histoire récente peut être très enrichissante dans ce domaine... Surtout pour ceux qui se réclament de ces lectures de l'histoire..
Je reviens à l'enseignement de l'anatomie.. Voyant que le ministre ne donnait réponse favorable ou défavorable je lui ai réécrit l'année d'après, en ces termes : Monsieur le ministre, je vais enseigner l'anatomie en langue nationale, et je vous prie, dans le cas d'un refus, de me fournir vos remarques et objections...
Le ministre n'avait émis aucun avis. Donc j'ai enseigné l'anatomie en arabe.
J'avais pour soutien un certain Slaiem Ammar entre autres.. Mais aussi un certain nombre de ces tunisiens qui se posent la question du contenu de leur tunisianité, de leur identité, et ce, de façon tangible, avec entre autres la problématique suivante : si la religion se doit d'être une affaire personnelle, puisqu'il s'agit d'une croyance, donc par essence incontrôlable, il n'en est pas de même pour la langue... il s'agit là d'un outil nécessaire pour l'éducation, l'information, la transmission du savoir...
Là nous constatons que la plupart des pays au monde ont réglé très simplement le problème en adoptant la langue nationale.... En France, c'est la langue française se battant contre les composantes régionales et contre l'anglais... Un certain Chirac avait quitté la salle de réunion lorsque Trichet (français et responsable international) avait commencé un discours en anglais...
Par contre notre ministre arabisant Mzali s'était entretenu avec Chou En Lai en français... Ce dernier répondait en chinois... Et puis dans l'après-midi, lors d'une réception le même Chou En Lai a discuté avec Mzali dans un français impeccable... N'était-il pas ouvrier en France ?? Le matin, au palais, le Premier ministre Chinois parlait au nom du peuple chinois... Voilà... Quand on parle au nom d'un peuple on parle sa langue officielle... Il en sera ainsi, j'en suis plus que persuadé, après ce quatorze janvier 2011... Il n'en était pas de même avant...
L'arabe et le français
Je vais vous donner un deuxième exemple pratique qui vous éclaire sur le contenu de notre tunisianité..
J'ai été chargé par l'OMS pour la réalisation d'un dictionnaire médical... sans doute le dictionnaire le plus complet qui ait été réalisé ces derniers temps... 150000 items dans les trois langues... arabe français et anglais...
Lors de mon travail, j'ai constaté que 145 mots manquaient dans la langue française... Eh oui... ces mots là existent bel et bien en anglais et en arabe.... Mais ils manquaient dans la langue de Molière... Je l'ai fait constater à Monsieur Hubert Joly, secrétaire Général du CILF (Conseil International de la Langue Française) et qui travaillait avec l'Académie de Médecine...
Quelle fut sa réponse : Ahmed tu vas nous les créer, tu vas nous faire une proposition... Et quand je lui ai montré mon étonnement, il m'a rétorqué : Ne t'inquiète pas, la langue française s'enrichit d'apports extérieurs... Qu'ils viennent du Canada ou du Sénégal, peu importe... D'ailleurs tiens quand tu vas remplir ton réservoir d'essence tu vas où ?? A la pompe à essence... Tandis qu'au Sénégal on appelle ça essencerie... voilà la langue française s'enrichit de ce mot essencerie à partir d'un usage au Sénégal..
Je laisse le soin à tous les défenseurs de la langue française dans notre pays de méditer cela... Et j'ajoute que les arabisants, les défenseurs d'une langue nationale arabe en Tunisie sont loin d'être cloitrés dans leur seule langue arabe.. Ils sont à mon avis ceux qui maitrisent le plus les langues et entre autres ils sont plus ouverts qu'on ne croit.
Des dégâts dans un choix quel qu'il soit existeront certes... Que l'on opte pour l'arabistaion ou l'anglicisation ou autre, il y aura des victimes, des dégâts collatéraux et directs... Mais il s'agit aussi et surtout d'opter pour le choix qui en fera le moins.
Ceux qui défendent l'argot tunisien, ou en parlent si bien au niveau des médias tunisiens et autres sont, à notre grand étonnement ceux qui maitrisent le mieux, la langue de Lamartine... Se sont-ils posés un jour le problème de cette langue arabe si riche, si belle, et en plus, nous l'avons montré et démontré, capable de porter en elle toutes les sciences sans exception... et nous pouvons en reparler.. L'argot tunisien ou français ne pourra jamais véhiculer ces mêmes sciences.. A bon entendeur.
Conclusion :
Parmi mes étudiants qui avaient reçu leur enseignement en arabe avec les items donnés en latin, il y en a un qui m'avait écrit ceci : au début de l'arabisation de l'anatomie certains professeurs nous ont fait peur en évoquant l'avenir... Je crois bien Monsieur, qu'ils ne parlaient pas de notre avenir ....mais plutôt du leur... leur propre avenir.


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