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Un train de vie
L'entretien du lundi : Moncef Sayem, homme de théâtre

Cette rubrique sert aussi à rendre hommage à tous ceux dont on ne parle pas assez. Moncef Sayem (comédien, auteur et metteur en scène) fait partie de ces artistes tunisiens qui font rarement la une des journaux et le prime-time des télévisions. Pourtant, son histoire de vie théâtrale, et son regard unique sur le monde, méritent qu'on lui prête plus souvent le micro. C'est un pur plaisir de l'écouter parler de son enfance, des contes de sa grand-mère sous le ciel noir de l'île de Djerba, dont il est originaire, du temps du cinéma ambulant à Médenine où sa famille de commerçants avait élu domicile, du soleil «mouillé» de Saint-Germain (actuelle Ezzahra de la banlieue sud de Tunis) où son père a, par la suite, choisi d'emménager, et de sa découverte du train. Il parlera de cette « machine » pendant des heures, avec ce même regard émerveillé de l'enfant qu'il était. D'ailleurs, pour créer ses personnages, Moncef Sayem puise souvent dans les émotions de ce passé lointain. Il aime se perdre dans les détails et dans l'empire des sens. Ses yeux s'embuent de larmes, lorsqu'il évoque les amis qui remplissaient son verre et qui ne sont plus. Son théâtre, c'est ça. C'est la naissance et la mort des sentiments. C'est mettre en scène des êtres en quête d'un bonheur existentiel finalement pas si compliqué. C'est aussi le voyage ambigu dans les tréfonds de la psychologie instable du Tunisien. En se prêtant à nos questions, l'artiste fuit la prétention comme la peste, se contentant d'être lui-même. Que celui qui l'aime prenne le train.
Au commencement, c'était le conte de grand-mère puis le cinéma qui ont développé votre imaginaire. Vous auriez donc pu devenir écrivain ou cinéaste. Comment êtes-vous arrivé au théâtre?
J'aurais même pu devenir footballeur. Car, quand j'étais adolescent, je m'entraînais souvent et je faisais partie d'une équipe. Mais quelque chose m'attirait vers le monde artistique. C'était peut-être l'univers sonore de l'époque, ces dramatiques à la radio que j'écoutais le soir sous la couverture, à l'insu de mon père, les films de Chaplin, le prêtre de l'église du quartier qui jouait du piano, ou bien la voix d'Oum Khalthoum qui envahissait la corniche d'Ezzahra... Toujours est-il qu'à l'âge de 16 ans, j'ai formé un groupe de théâtre amateur. Puis, au théâtre scolaire, j'ai su que mon destin serait la scène. J'ai obtenu trois premiers prix nationaux pour En attendant Godo de Samuel Becket, Dehors devant la porte de Wolfgang Borchert et Désir sous les ormes d'Eugène O'Neill.
En 1969, j'ai eu le rôle du jeune premier dans Le déluge, une pièce écrite par Mustapha Fersi et Tijani Zalila, mise en scène de Jamil Joudi. Ce spectacle avait fait l'événement du Festival international de Hammamet, parce qu'il réunissait une sélection de 35 artistes de toute la Tunisie. L'été d'après, nous avons encore une fois fait l'ouverture du festival de Hammamet avec Mon village, dans une mise en scène du même Joudi...
Si nos souvenirs sont bons, vous avez quand même fait une école de théâtre à l'étranger, n'est ce pas ?
Absolument. Je suis parti en Allemagne en 1971, pour faire des études de théâtre, mais j'ai commencé par apprendre la langue. J'ai fait l'école Ruth Von Zerboni Gauting de Munich pendant trois ans, et des stages avec des personnalités importantes du théâtre allemand. De retour à Tunis, en 1973, j'ai vécu la naissance de la troupe régionale de Kairouan, en participant à la formation des comédiens dans le cadre d'ateliers. L'année suivante, avec la troupe du Kef, nous avons monté, Mongi Ben Brahim et moi, L'holocauste d'Edouardo Manet et Wozzeck de Büchner. J'ai enchaîné par la suite en jouant des rôles dans Atchane ya sabaya et Macbeth, des pièces mises en scène par Moncef Souissi. En 1976, je suis revenu à Tunis.
C'est en cette période-là que vous avez créé le Théâtre Phou ?
Non. Un peu plus tard. En 1977, j'ai occupé le poste de directeur-adjoint de la troupe de la ville de Tunis. Cela n'a duré que trois mois.
Pourquoi ?
Je rêvais d'autre chose. C'est ainsi que je suis parti à Zaghouan avec feu Nourredine Aziza, Hamadi Saïdi et Abdellatif Kheïreddine pour monter Maître Puntila et son valet Matti de Berthold Brecht. Nous voulions être loin de la capitale, et puis nous étions intéressés par le site. A peine avions-nous commencé les répétitions que des responsables au gouvernorat sont venus nous demander de préparer un spectacle à l'occasion de l'anniversaire de Bourguiba. Ils nous avaient proposé 15 mille dinars comme budget de création, alors que le budget annuel de la troupe était de 3 mille seulement. Lorsque nous avons refusé, ils ont, d'une certaine manière, dissous la troupe.
Qu'est-il arrivé par la suite ?
Nous sommes retournés à Tunis, bien évidemment, pour vivre une nouvelle mésaventure. Nous avons créé un spectacle intitulé Bagabou où il s'agissait de la condition d'un ouvrier. Il a été censuré. C'était l'année du «jeudi noir», le 26 janvier 1978. C'est alors que nous avons pris la grande décision : créer une troupe indépendante. Nous étions quatre cofondateurs : Raja Ben Ammar, Taoufik Jebali, Raouf Hendaoui (designer et scénographe) et moi-même.
Ainsi était né le Théâtre Phou, avec un premier spectacle qui a eu beaucoup de succès : Tamthil Klem. Comment cela se fait-il que, peu de temps après, vous n'étiez plus que deux : le couple Raja et Moncef ?
Concernant Taoufik, il s'agissait de quelques différences sur le plan purement artistique. Quant à Raouf, il avait d'autres projets à réaliser ailleurs, en tant que designer.
Depuis, le Théâtre Phou a produit un bon nombre de spectacles : Toto foot (1981), Arak (1983), Borj el hamam (1985), Al Amal (1986), Bosten Jamalek (1987), Saken fi hay Essayda (1989), Majnoun Gharnata et Baghdad café (1990), Nuit blanche (une pièce de danse contemporaine, chorégraphie de Imed Jemaâ, grand prix des Rencontres de Bagnolet), Raya wa Skina (1992), Bayaa el hawa (premier prix des JTC 95), Faust (1997), la scie inquiète (premier prix du comédien au festival expérimental du Caire, session 2001), W'ra Essekka (2001), Hawa watani (2005), La porte aux étoiles (2008), Le singe (2009) et la toute dernière création : Facebook (2012). Dans ce répertoire si riche, certaines pièces n'ont plus revu le jour après la première. Pourquoi ?
Pour ce qui est de Mejnoun Gharnata (Le fou de Grenade), il y a eu cet accident sur scène, après trente minutes de l'ouverture du spectacle, dont Imen Smaoui, la danseuse, a été victime. Ce n'était donc plus possible de le reprendre. D'autant plus que nous n'avions pas les moyens matériels d'assumer un spectacle aussi lourd en matière d'équipe et de machinerie. En ce qui concerne Raya wa Skina, nous avions un problème d'espace de répétitions et de diffusion. Nous en avions marre de travailler dans ces mêmes conditions de troubadours et de bohèmes. C'est d'ailleurs à cette époque-là, que nous avions pris la ferme décision de trouver un espace pour nous y installer.
Et que s'est-il passé par rapport au Singe, le mono drame que vous avez interprété, à l'occasion de la réouverture de Mad'Art ?
Ce spectacle demande un travail physique énorme. Et là aussi, la reprise était difficile, car tous mes efforts et toute mon énergie étaient voués à Mad'Art qui venait de renaître à la vie.
Que représente Facebook, votre dernier spectacle, par rapport aux autres créations ?
C'est la continuité — en dents de scie — de tous nos travaux. Nos spectacles ne se ressemblent pas, mais il y a quelque chose qui les unit.
Et si l'on vous demandait de faire le bilan de votre vie d'homme de théâtre, que diriez-vous?
Je dirais que j'assume entièrement tout ce que j'ai fait de bon et de mauvais. Quand je pense que nous avons une trentaine de spectacles dans notre répertoire, que nous avons créé, dans la difficulté, Mad'Art, un espace de création, de diffusion, de formation et d'animation, que je fais partie de tous ces gens du théâtre qui se sont substitués à l'Etat pour mettre en place des structures alternatives, que nous avons tous vécu pendant des décennies dans le danger, je ne peux que remercier le hasard (et je dis bien le hasard) qui fait que l'on existe encore.
Dans votre répertoire, que choisirez-vous comme pièces préférées ?
Pour être franc, ce sont des moments que je préfère et pas des pièces entières. Il existe des moments dans, et autour, des spectacles qui me font quelque chose, comme disait Piaf... Mais je n'oublierais jamais Toto foot par exemple. Cette pièce a été créée dans l'urgence, par obligation et par devoir... A l'époque, le Théâtre Phou, en tant que nouvelle troupe indépendante, devait absolument marquer sa présence au Festival de Carthage. Je ressens encore, aujourd'hui, cette période stressante comme une frustration.
Dans vos créations, vous avez souvent été comédien, tout en cosignant le texte ou la mise en scène. Comment se fait-il que vous n'êtes pas aussi « médiatisé » que votre compagne d'art et de vie, Raja Ben Ammar ?
Au début, j'ai été très sollicité par les médias.
Au début, c'est-à-dire quand ?
C'est-à-dire, avant que les médias ne comprennent que je ne suis pas porté sur «ça». Je n'aime pas trop la visibilité. Je préfère ne parler que lorsque j'ai quelque chose à dire, à propos de mon travail, surtout. Raja, non plus, ne cherche pas la médiatisation, même si, elle est plus sollicitée que moi par les journalistes. Cela dit, ma préoccupation est ailleurs.
Quelle est cette principale préoccupation ?
Mon métier, bien sûr.
Qu'en-pensez-vous ?
C'est un métier qui n'existe pas vraiment, étant donné qu'il n'a jamais été structuré et qu'il doit sa survie, à des initiatives individuelles... Le politique a toujours été «inculte» en matière d'arts vivants, surtout... Dans tout le monde arabe, la culture est la dernière roue de la charrette. Lorsqu'on lui accordera l'importance qu'elle mérite, on sortira peut-être, enfin, des méandres du sous-développement. Et, ce n'est pas pour me contredire, la culture ne gêne pas uniquement nos dictateurs. Elle dérange également certains esprits conservateurs dans les pays développés, notamment en Europe. Pina Bausch, la célèbre chorégraphe allemande, a mis du temps pour être acceptée et reconnue. Sa mort n'a rien changé à sa réputation d'icône de la danse contemporaine.
A propos d'Allemagne. Vous n'avez jamais coupé le cordon avec ce pays. Vous y êtes retourné en 1991, avec Raja, pour un long séjour. Qu'est-ce que cela a ajouté à la démarche du Théâtre Phou ?
C'était un séjour de résidence artistique qui a duré 6 mois. Nous y avons eu l'occasion de vivre pendant un mois avec la compagnie de Pina Bausch justement, d'assister à la réouverture du célèbre opéra de Frankfurt, et à la première de Forsyth... Ce voyage nous a aidés à appuyer notre démarche. Il nous a redonné de l'espoir et de l'énergie pour continuer... C'est important de croire que le rêve est permis.
Le croyez-vous encore, aujourd'hui, en cette période de post-révolution ?
Comme je vous l'ai peut-être déjà dit, le secteur est sinistré à la base. Il souffre d'un tas de problèmes et de frustrations, depuis l'Indépendance. Son affaire a été classée, et d'une certaine manière : en laissant les acteurs culturels vivre dans le besoin. C'est pour cela qu'on nous traite souvent de «plaignants» et de pleurnichards... Mais puisqu'on est toujours au même point, il est normal qu'on ait les mêmes revendications !
Nous n'arrêterons pas de le dire : il faut absolument rationnaliser le secteur culturel. C'est un travail énorme à faire, mais possible.
Pensez-vous que cela soit possible avec le gouvernement qui est en place ?
C'est encore flou et ça manque de vision claire et de discernement. Wait and see. C'est la Constitution qui va tout déterminer. Après la révolution, nous sommes, malheureusement, entrés dans un autre gouffre. J'espère seulement qu'il n'y a pas de projet culturel «secret» qui se prépare. Mais détrompez-vous, notre attente n'est pas passive, elle est bien au contraire, on ne peut plus active ! Nous aimons notre pays, nous le défendrons jusqu'au bout !
Vous m'avez l'air, tout d'un coup, optimiste. L'êtes-vous vraiment ?
Mais je suis de nature optimiste, parce que j'ai toujours eu confiance en «l'autre», celui qui est différent de moi. Je suis prêt à défendre son idée, pour qu'il puisse la communiquer, même si elle est différente de la mienne. Mais je suis également toujours prêt à «me» défendre quand «l'autre» décide de me tuer, de quelque manière que ce soit.


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