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Plus forte que tous les maux
Raja Ben Ammar, comédienne et directrice de l'espace Mad'Art Carthage
Publié dans La Presse de Tunisie le 14 - 11 - 2011

L'âge ne calme pas sa rage. Raja Ben Ammar a toujours été révoltée contre les dérives de son pays . Le jour où l'on est venu fermer son théâtre, elle a réuni autour d'elle tous les artistes et les défenseurs des droits de l'Homme. Elle a même habillé les colonnes de Mad'Art Carthage d'un tissu noir pour exprimer le deuil. On lui en a voulu, à elle, et à son complice d'art et de vie Moncef Essayem, de s'être indignés et d'avoir osé dénoncer la mise à mort du «beau», à proximité du Palais où les compromis étaient rois. Mais le couple s'est accroché, contre toute attente. Il a trimbalé ses projets d'un espace à l'autre, trouvant refuge pour les tourments de sa passion chez des amis. Jusqu'au jour où il a repris son théâtre, son pied à terre. La réouverture en 2009 a raconté, par le biais du Singe, une pièce campée par Essayem, toute cette marche dans le meilleur et le pire des mondes, celui de l'artiste qui renaît tous les jours, avec l'espoir d'une vie sans menace. En janvier 2011, et après avoir lancé sur le chantier une nouvelle création, Raja quitte la scène pour descendre dans la rue se joindre à la foule qui veut mettre un frein à la destruction du pays et de l'humanité de ses habitants. Encore une fois, «On» ne l'a pas ratée. Des mains sales l'ont tabassée sans pitié, la traitant de tous les noms. A travers elle, femme publique, «On» voulait passer un message du genre «vous ne représentez rien et nous sommes toujours là pour vous barrer le chemin de la liberté». Raja ne parle presque jamais de ce moment terrible qu'elle a vécu la veille du départ du tyran. Elle était parmi tant d'autres qui ont vu pire. D'ailleurs, des jours «J», elle ne garde que des moments magnifiques de courage, de symbiose, de synergie et de solidarité. L'expérience de la révolution l'a rendue pure et exaltée. Elle n'a plus aucun doute sur ce qu'elle est. Elle sait surtout dans quel pays elle veut être. Le sien, la Tunisie, qu'elle apprend tous les jours à chérir. Et la voilà qui se livre à nous, aujourd'hui, avec cette même boule d'énergie qui a toujours envie d'exploser en mille fleurs...
Le Singe, ce spectacle créé pour la réouverture de Mad'Art, n'a jamais été repris. Pourquoi?
C'est un spectacle qui a eu du mal à vivre. Et puis, l'acceptation du public par rapport au genre n'a pas été évidente. Mais on le reprendra certainement.
Comment ?
Du côté du traitement. Dans Le Singe, le traitement était très différent de ce qu'on avait l'habitude de faire. Il s'agissait d'une marche qui ne finissait pas, un peu comme l'action de Sisyphe, mais sur une scène fermée par un mur...On a voulu épurer le discours, retrouver le sens de l'artiste, ou du citoyen, qui n'a plus d'autre choix que de continuer à marcher dans un quotidien, toujours le même, avec ses bruits de guerre et ses lieux communs...Le personnage, ce corps vivant, porte un grand espoir, et en même temps, un désespoir qui raconte une forme de démission...
Ce spectacle raconte, donc, une certaine fatigue, ainsi qu'une étape qui prépare le lâcher prise. Avons-nous bien compris?
Tout à fait. C'est pour cela qu'il y avait paradoxalement de l'espoir dans le propos du Singe. Après cette pièce, il y a eu Face Book qui s'étale dans l'espace et qui s'immerge dans la société. Il parle avec les mots des gens, leurs musiques, leurs vidéos... Le lâcher prise a ouvert sur l'extrême noirceur du Singe, complètement dénudée...Face Book nous a réconciliés avec notre environnement, il a généré une nouvelle énergie...
Nous avons l'impression d'avoir raté un épisode. En parlant de Face Book, s'agit-il bel et bien du réseau social ?
Face Book est le titre de notre nouveau spectacle. Et il s'agit bien de ce fameux réseau social, de ce que les internautes ont écrit et partagé et qui constitue le texte de la pièce. Nous avons téléchargé des centaines d'heures, les mêmes qui nous ont aidés à vivre, pendant deux ans, avant la révolution.
Et quelle est la fable de ce spectacle intitulé Face Book ?
A travers trois personnages, nous racontons la chronique des derniers moments de la Tunisie sous le règne du tyran. Une chronique qui s'enrichit de l'énergie générée par la révolution.
Quand est-ce que vous avez entamé le processus de création ?
Le spectacle a été donné devant la commission de censure le 16 décembre 2010. Le 17 de ce même mois, lorsque Bouazizi s'est immolé, nous avons quitté la scène pour être dans la rue. Nous avons dû reprendre les répétitions plus tard, après le festival de la danse qui a eu lieu en pleine période de couvre-feu...Dans cette manifestation, nous voulions absolument faire parler les corps... Ces corps emprisonnés, torturés, qui résistent ou qui s'immolent... En reprenant par la suite le spectacle, nous étions étonnés de toutes ces prémonitions inconscientes chez les internautes, et de cette poussée incroyable vers la révolution. Nous nous sommes alors découvert une énergie magnifique, semblable à celle des adolescents qui voient, devant eux, plusieurs portes à ouvrir... Nous avions cette naïveté, ce courage et cette audace de ceux qui débutent...D'autres scènes se sont donc imposées.
Comment était le spectacle avant la révolution?
Il chuchotait presque... Après, quelque chose a explosé. Nous ne pouvions plus taire les noms, ni les choses...
Et qu'est-ce qu'on va voir sur scène ?
Une femme qui prépare sa petite famille à une journée particulière : «le défilé du 7 novembre». On la verra préparer le petit déjeûner, puis repasser les drapeaux et les banderoles de couleur mauve...
Cette situation ressemble fort à celle de l'héroïne d' Une journée particulière d'Ettore Scola. Avez-vous procédé à une adaptation du film ?
Pas du tout. Ce n'est qu'un clin d'œil au film. D'ailleurs, pendant que cette mère de famille s'affaire, sa télé diffuse Une journée particulière, et plus précisément cette scène de l'arrivée de Hitler reçu par Mussolini. Dans le même pâté d'immeubles, il y a une jeune fille qui vit en compagnie de son PC. Le voisin d'à côté est un journaliste qui travaillait à la télévision et qui a été renvoyé, dit-on, pour incompétence...Ces trois personnages n'iront pas au défilé. Ils sont en marge de ce qui se passe. Ils tenteront de communiquer ensemble mais n'y arriveront pas.
Pourquoi cela?
Il y a cette peur de l'autre et cette difficulté à faire confiance.
Après cette journée particulière du défilé, est-ce qu'il y en aura d'autres ?
Il y aura la révolution. La rue entrera dans le spectacle.
Ces personnages, qui sont là et qui ne communiquent pas ensemble, nous rappellent également votre propre spectacle Saken fi hay essayda créé en 1989. Qu'en pensez-vous ?
Je suis tout à fait d'accord. Il y a cette même énergie d'aller là où l'on n'a jamais été. D'accepter le récit tel qu'il se présente, par sa nécessité et son urgence. Tout comme Saken fi hay essayda, Face Book ne respecte pas le genre, ni la structure préétablie. Il est plutôt à l'écoute des battements du cœur...
Pour revenir à Face book, qu'est-ce que cette journée du «7 novembre» a de particulier dans le propos du spectacle ?
C'est le pourquoi de l'histoire. Les personnages sont en dehors de cette «fête». Ils sont comme nous l'étions, accrochés aux murs de Facebook, et à leur créativité qui raconte une rébellion sourde...
La première du spectacle est prévue pour quand?
Nous attendons que l'autre comédienne, Renda Debagh, se rétablisse. Elle doit se faire opérer du genou. La première aura probablement lieu vers la fin du mois de décembre 2011. Ce sera avant les JTC (Journées théâtrales de Carthage), ce qui est une bonne date.
Etes-vous impatiente de le présenter ?
Absolument. Parce qu'il est up to date. Il a commencé avant la révolution et il a été réellement conçu après, généré par la force qui l'a porté.
La scène vous manque-t-elle ?
Mais je suis tout le temps sur scène. Quand je suis en répétition, je ne me rends pas compte qu'il n'y a pas de public. Je suis tous les jours en représentation.
Et quand vous n'êtes pas sur scène, vous jouez un autre rôle, celui de gérante de Mad ‘Art. Vous plaisez-vous dans ce travail ?
D'abord, je ne m'appellerai pas «gérante», mais plutôt «locomotive» d'une équipe... Il y a énormément de travail à Mad'Art. C'est un espace qui réunit beaucoup de jeunes artistes auxquels je propose des possibilités de vie dans le même lieu, avec d'autres partenaires. Je suis en plein dans la créativité tunisienne et syrienne, et en contact permanent avec des artistes contemporains de tous bords. Mais je précise que ce travail est bénévole. En même temps, je fais tout pour que ces jeunes soient payés. Le métier d'artiste doit être reconnu en tant que tel. C'est une nécessité qui doit rentrer dans le processus économique du pays.
Revenons à la révolution. Qui étiez-vous avant et qui êtes-vous aujourd'hui ?
J'étais comme quelqu'un en dépression qui, soudain, a guéri. Pendant la révolution, je me révoltais presque quotidiennement dans la rue, mue par cette sensation de liberté, de réappropriation de soi, de réconciliation avec l'autre, et finalement, d'appartenance. Je me sentais maîtresse de moi-même et de mes projets.
Que ressentez-vous aujourd'hui, en cette période de postrévolution?
Je suis en plein dans cet exercice magnifique et difficile de la démocratie.
Et quels sont vos projets de citoyenne dans cet exercice de la démocratie ?
J'ai un statut clair, celui de l'artiste opposante qui s'organise pour défendre sa vision du monde, décidée à intervenir dans toutes les étapes de l'élaboration de la Constitution.
Comment allez-vous procéder ?
En m'impliquant dans des groupes de pression qui réfléchiraient et analyseraient tout mot, toute phrase, toute clause de la constitution, Zanga Zanga, Dar Dar !
Il n'est plus possible de revivre le calvaire de la dictature, d'accepter les diktats quels qu'ils soient ! Ce pays est à nous ! A moi ! Je ne voudrai plus m'y sentir étrangère et exclue. Je travaillerai pour ne pas le permettre.


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