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Un passéisme radical et conquérant
Radioscopie de courants salafistes violents
Publié dans La Presse de Tunisie le 18 - 06 - 2012

• «La persuasion verbale, à force de répétitions, se transforme en harcèlement et contrainte»
• «Ghannouchi a rencontré Béchir Ben Hassen, le leader salafiste»
• «Des cellules dormantes liées directement à l'Aqmi existent en Tunisie»
Des quartiers entiers sont sous leur coupe, Ethadhamen, Al Intilaka, la Cité 5-Décembre et d'autres. Le gouvernorat de Bizerte et la ville de Menzel Bourguiba; leurs zones actives. Au cours des derniers mois, le salafisme s'est étendu sur plusieurs régions défavorisées, comme Jendouba ou Kasserine. Par une méthode judicieuse d'occupation de territoires, ils commencent par s'approprier les mosquées, pour s'étendre géographiquement au fur et à mesure. La passivité des autorités, voire le délitement de l'Etat aidant, les salafistes ont eu l'espace et le temps pour se mouvoir et s'organiser.
Leur nombre est flottant. Selon certaines estimations, ils sont actuellement autour de 13 à 15 mille activistes purs et durs. Mais si l'on englobe l'ensemble des sympathisants, le chiffre global va dépasser de loin cette estimation. Les pages salafistes tunisiennes qui sont au moins une centaine sur les réseaux sociaux, tel Quran and Hadith, regroupent jusqu'a 80.000 fans par page, et plus.
Deux importants courants traversent le salafisme made in Tunisia, le «scientifique» et le jihadiste :
Le salafisme «scientifique» a pour leader connu et reconnu Béchir Ben Hassen, installé à Msaken, sa ville d'origine, où il est retourné après la révolution après avoir vécu longtemps à l'étranger. Son fief est la grande mosquée de la ville où il donne des conférences à rythme régulier. Sa page Facebook officielle compte plus de 90 mille fans. Son groupe prône la persuasion pour recomposer un mode de vie sociétal tunisien musulman régi par les commandements de Dieu tels qu'ils prétendent les connaître.
Les salafistes jihadistes représentés essentiellement par Seif Allah Ben Hassine, plus connu sous le nom d'Abou Iyadh. Un groupe violent avec des liens directs ou indirects prouvés avec Al Qaida, qui a choisi et revendique la voie de la force pour faire appliquer la charia et combattre les impies qui ne s'y conforment pas. La plus grande démonstration de force a été la rencontre de Kairouan au mois d'avril dernier. Sans autorisation du ministère de l'Intérieur, celle-ci a réuni entre 7 à 10 mille jihadistes déchaînés, des slogans pro Al Qaida ont été claironnés : tel «Obama, Obama koulouna Oussama»: Obama, nous sommes tous Oussama. Au cours de cette réunion, le leader Abou Iyadh a présenté un programme sur les secteurs publics clés comme la santé, l'éducation et le tourisme, tout en déclarant dans son discours que la Tunisie n'est pas une terre de jihad (combat).
À la tête de la pyramide salafiste tunisienne se trouve également un chef charismatique et mystérieux, le sexagénaire cheikh Khatib Idrissi, un infirmier de formation, qui a suivi des cours de théologie en Arabie Saoudite. Il reste discret, reçoit beaucoup et reste actif malgré son âge et sa cécité. Il réside à Sidi Ali Ben Aoun dans le gouvernorat de Sidi Bouzid et la plupart des jihadistes lui obéissent aveuglément.
Qui est ton imam ?
La base des groupes salafistes sont des jeunes et adultes d'origine sociale moyenne à modeste avec un niveau d'instruction limité, facilement manipulables. Vivant en vase clos, ils ne sont pas intégrés dans la société. «Ce sont des personnes qui ne croient qu'en leurs imams», précise Alaya Allani, historien spécialiste d'histoire politique du Maghreb et considéré comme le meilleur spécialiste de la question: «Ils sont obtus, ajoute-t-il, quand j'ai eu affaire à eux, la première question qu'ils m'ont posée, qui est ton imam» ? Ne pouvant réfléchir par eux-mêmes, ils se situent dans une affiliation à un leader qui leur indique comment défendre les lois de Dieu, appliquer la charia, seule source de droit et combattre un mode de vie qui n'est pas conforme aux préceptes de Dieu.
«Un grand nombre de salafistes «scientifiques», s'ils ne sont pas encadrés, peuvent très bien basculer dans le jihadisme, prévient M. Allani. De plus, ces mêmes salafistes «scientifiques» sont très actifs, et tentent d'influencer leur famille, leur entourage et leur quartier pour adhérer à leur mode de vie, par soi-disant la persuasion verbale, mais à force de répétition, celle-ci se transforme en harcèlement et contrainte».
L'internationale salafiste
Après l'internationale Ikwaniste, M.Allani pense que des signes avant-coureurs indiquent la mise en place d'une internationale salafiste. L'universitaire, au cours de ses déplacements dans les pays du Maghreb, a rencontré des dirigeants salafistes et islamistes, essentiellement en Libye, en Mauritanie ainsi qu'en Tunisie, évidemment. Selon lui, des débats internes sont en cours dans les rangs salafistes de ces pays pour s'organiser en partis politiques à l'instar du parti salafiste égyptien Nour qui a accédé à l'Assemblée nationale.
Quelle relation avec Ennahdha ?
«Ennahdha ne veut pas entrer en conflit avec les salafistes, tranche M.Allani. Et pour cause, la moitié de ses militants et certains de ses dirigeants, Chourou, Ellouze, Ennajar sont proches des salafistes «scientifiques». Je dois dire aussi que Ghannouchi a rencontré Béchir Ben Hassen et d'autres dirigeants salafistes, mais à ma connaissance, pas encore Abou Yadh».
Mais tout le monde a constaté un durcissement de ton avec les derniers événements : «Le parti au pouvoir a senti qu'il est menacé à la tête de l'Etat, il est pris entre l'enclume et le marteau, l'opposition libérale d'un côté et les salafistes de l'autre, c'est pourquoi il a réagi».
Exemple ultime de ce durcissement de ce ton, le ministère des Affaires religieuses a suspendu cheikh Houcine Laabidi, Imam Akbar de la Zitouna et ses filiales, pour incitation au meurtre.
La triangulaire jihadiste
Avec la découverte de cette nébuleuse, une nouvelle terminologie est également apparue : le triangle jihadiste est composé de trois zones, le Sud tunisien, le Sud algérien, le Sud libyen, selon M. Allani. La Libye est la plus fragile sécuritairement des trois pays, «c'est là où des entraînements sont organisés, avec des Tunisiens également et à Zenten, spécialement. Nabil Essadaoui, l'un des jihadistes impliqués dans les événements de Rouhia, recherché par les autorités tunisiennes, se trouverait à Zenten, dans un camp d'entraînement». Ce triangle, nous apprend-on, est lié avec les structures d'Al Qaïda et celles du Mali à Azawad, l'émirat de Tombouctou, sous la direction de «Ansar Dine».
En Tunisie, selon notre interlocuteur bien informé, des cellules dormantes liées directement à l'Aqmi existent. Quand ces cellules bougent-elles ? Lorsqu'il y a une fragilité sécuritaire, répond-il. En Tunisie actuellement les frontières sont gardées, mais au lendemain de la révolution, celles-ci ne l'étaient pas suffisamment, le ministre de l'Intérieur a déclaré que des armes sont entrées dans le pays. Certaines ont été découvertes et d'autres non, de l'aveu même des dirigeants de la sécurité tunisiens.
Cellules dormantes
Et que prévoient-elles de faire ces cellules dormantes? «Les cellules sont composées de trois à quatre personnes, nous informe le spécialiste. Le mode de fonctionnement d'Al Qaïda se base sur un nombre restreint d'activistes et sur la sélection. Une sélection minutieuse de kamikazes suicidaires déterminés et dévoués qui ont subi pendant longtemps un lavage de cerveau. Lorsqu'elles sentent qu'il y a une fragilité sécuritaire, les armes cachées apparaissent, et de la phase de l'organisation et l'expansion, les cellules peuvent passer à celle de la liquidation», conclut l'historien inquiet.
Ainsi dans un contexte de plus en plus inquiétant où règne un climat d'insécurité, de grandes mosquées stratégiques, comme celle située au cœur de la capitale, El Fatah, sont sous le contrôle salafiste. Pendant ce temps, Ennahdha est accusée de tenir un triple langage, langage avec ses partisans, un autre avec le peuple tunisien et un troisième avec l'étranger, comme elle est accusée de laxisme. Avec les derniers événements et la récente déclaration de Zawahiri appelant à l'insurrection contre Ennahdha et le pouvoir, la tentative menaçante de mettre en échec le modèle de l'Islam modéré ainsi que le modèle de société tunisien a bel et bien surgi à l'horizon comme un monstre noir.


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