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Le dessin peut changer le monde
L'entretien du lundi : Plantu: caricaturiste
Publié dans La Presse de Tunisie le 02 - 07 - 2012

Plantu dessine pour Le Monde. Il dessine pour la paix. Entre deux caricatures, il essaye de faire des divergences entre les dessinateurs d'ici et là un outil de dialogue et de création. Comment y parvient-il ? En valorisant la diversité des opinions, en faisant de l'intelligence du message une encre pour sa plume. Plantu était pendant quelques jours l'invité de la Tunisie. Il a eu le temps de répondre à ces quelques questions. Interview.
Dans quel cadre s'inscrit votre visite en Tunisie ?
Il y a trois mois, le président Marzouki m'a envoyé un email disant qu'il trouvait quelques-uns de mes dessins à propos de la Tunisie exagérés. Je suis allé le voir et nous avons discuté. Je lui ai montré d'autres dessins. C'était une conversation amicale où j'ai retenu qu'il était remonté contre les dessins qui montrent la montée de l'intolérance dans le monde arabe depuis les révolutions. Dans le même temps, j'ai découvert que les dessins des Tunisiens étaient plus choquants que les miens. En fait, ce n'était pas le dessin en lui-même qui le dérangeait, mais le fait qu'il vienne du dessinateur du Monde.
Je suis également venu pour apprendre et laisser les dessinateurs tunisiens me raconter leur pays et me montrer ce que l'on ne trouve pas dans les journaux. Avec Lotfi Ben Sassi, que j'ai connu peu après le 14 janvier 2011, nous avons réuni d'autres dessinateurs, environ une dizaine, qui m'ont beaucoup appris.
Qu'est-ce qui vous a marqué le plus à propos de ces dessinateurs ?
J'ai été séduit par ce que je pouvais apprendre, parce que s'il n'y a pas d'images, je ne peux pas retenir l'information. J'ai également visité des expositions au printemps des arts, notamment celle de Willis From Tunis, qui montre des œuvres assez impertinentes mais pas humiliantes. J'aurais aimé rencontrer des dessinateurs pro-Ennahdha et conjuguer leur travail avec le regard des autres. C'est d'ailleurs là l'objet du projet Cartoonig for Peace qui a vu le jour en 2006 avec le soutien de Kofi Annan : rassembler les dessinateurs du monde entier et créer des ponts entre eux, malgré les différences, pour les amener à débattre et à dessiner ensemble. Nous avons édité, en novembre 2011, un ouvrage intitulé « Dégage » avec des dessins de pays différents, pour mélanger nos regards et accompagner le printemps arabe d'une manière sympathique mais pas naïve.
Vous avez pu ressentir leur inquiétude quant à leur liberté d'expression. Que pouvez-vous leur dire ou leur conseiller ?
Je prends l'exemple de Cartooning for Peace. Notre grille de lecture c'est des dessins dérangeants mais surtout pas humiliants pour les croyants, tout en ne se laissant pas faire. Il faut être plus intelligent que les intolérants. Mon boulot est de défendre les droits de l'Homme et d'explorer jusqu'où on peut aller dans la charge sans humilier les croyants.
Dans ce sens, dans quel «genre » de dessin vous inscrivez-vous (le « mieux vaut en rire », le choquant, ...) ?
Tout est vrai mais je ne me pose aucune de ces questions en dessinant et je presse le citron jusqu'au bout. C'est après la publication que je le fais. C'est une folie de faire un dessin à la une du Monde. Si j'y pense trop, je ne ferai rien et je serai paralysé. Mais il est vrai qu'il y a des choses que je m'interdis; en général, tout ce qui peut être humiliant.
Vous faites en sorte que votre dessin ait une ou plusieurs interprétations ?
Mon dessin ne m'appartient pas. Chacun l'interprète à sa façon. J'aime bien quand le dessin m'échappe et j'aime bien être bousculé. Le dessin est fait pour ça.
Qu'est-ce qui fait selon vous le métier de caricaturiste ?
Ce qui se fait dans les blogs et les petits sites est très intéressant et mérite l'attention. Seulement, un dessinateur se forme grâce au regard de ses confrères journalistes et du rédacteur en chef. La confrontation permet l'évolution. Un dessin c'est un engagement, fortifié par le fait que le dessinateur est porté par une équipe. Comment faire passer son dessin même si tout le monde n'est pas d'accord est tout un exercice. La plupart des dessinateurs s'expriment sur des sites ou des blogs, quelques-uns seulement ont la chance de s'exprimer dans les journaux. Les premiers doivent souvent faire autre chose à côté.
Dans un monde de plus en plus ouvert, quel est l'enjeu de la caricature et du dessin de presse?
Dans le monde de la caricature, il y a eu un événement qui a constitué un véritable tournant. Il s'agit de la fatwa contre les dessinateurs danois. C'est pour moi l'équivalent du 11 septembre de la liberté d'opinion. J'ai compris à ce moment-là que nous avons basculé dans un monde différent avec l'avènement d'Internet. C'est un outil aussi génial que diabolique. Il faut l'utiliser tout en étant vigilant et former les jeunes pour qu'ils en fassent bon usage, tout en sachant que « les autres » l'utilisent aussi. Je pense que c'est un combat à mener depuis l'école. Nous sommes au tout début de cette guerre, celle de l'information.
Votre parcours est la preuve que le dessin peut changer les choses. Parlez-nous de ce que vous faites avec les autres caricaturistes dans le monde.
Pour le projet Cartooning for Peace, on rassemble des caricaturistes qui viennent de différentes appartenances et sensibilités et on essaye de les réunir pour travailler sur des thèmes communs. Par exemple, en novembre prochain, on se retrouve à Montpellier, avec comme thème « l'eau ». Ce n'est pas toujours facile. Je dois noter que pour cet exemple, et malgré l'importance de la problématique de l'eau dans la région arabe, surtout en ce qui concerne le conflit avec Israël, nous ne recevons pourtant pas de contributions de la part de dessinateurs arabes.
Parlez-nous de votre projet avec le caricaturiste algérien Dilem.
J'en rêve et Le Monde a l'air intéressé. Il s'agit d'un journal en papier et sur le web. Deux pages pour raconter un thème précis, auxquelles participent des dessinateurs du monde entier. Cela donnera une sorte de débat d'idées avec des dessins pour et des dessins contre. Ce sera une illustration très lyrique du thème en question, une sorte de fresque avec des textes courts et irréprochables. Le tout ne demandera pas plus de 10 minutes au lecteur. Je pense particulièrement aux jeunes parmi eux.
Comment voyez-vous l'évolution et l'avenir du dessin de presse?
Je le vois entre autres dans le dessin animé. Les dessinateurs américains font de plus en plus de dessins animés politiques. C'est un domaine peuplé de talents. On doit évoluer vers le dessin animé d'opinion et les dessinateurs pourront ainsi passer sur Internet.


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