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Emplois cherchent demandeurs !
Travail occasionnel
Publié dans La Presse de Tunisie le 19 - 11 - 2012

Une course contre la montre pour sauver la récolte des olives. Cette année, comme la précédente d'ailleurs, les travailleurs occasionnels manquent à l'appel des agriculteurs.
Le travail occasionnel n'attire pas la jeunesse. Dans certains secteurs stratégiques ( BTP, textile, agricole...), l'offre dépasse la demande. Comment expliquer ce refus de travailler dans un pays qui compte des milliers de chômeurs ? Enquête.
Nouveau propriétaire d'une maison à La Soukra, ce couple épluche les annonces de journaux à la recherche d'un ouvrier pour entretenir la piscine pendant l'hiver. «Nous nous sommes engagés avec un nettoyeur pour qu'il s'en occupe une fois par semaine... Nous nous sommes fixés sur le prix : 30 dinars la séance de nettoyage. Depuis, il n'est jamais revenu...Les pisciniers eux-mêmes manquent d'ouvriers», regrette le mari...Plus que les particuliers, ce sont des industriels, des agriculteurs, des entrepreneurs ... qui cherchent désespérément du personnel.
Au pays des 700 mille chômeurs, l'offre d'emploi dans certains secteurs dépasserait largement le nombre de demandeurs ; il s'agit particulièrement des secteurs du bâtiment, du textile et celui de l'agriculture. Les travailleurs occasionnels, touchés par le taux de chômage qui s'établit à 17,6 %, sont sollicités pour sauver les récoltes de tomates, d'olives, de dattes...Ils sont attendus sur les chantiers pour donner forme aux plans des promoteurs immobiliers. Ils figurent même à la une de l'actualité : une étude réalisée par le Centre tunisien de veille et d'intelligence, relevant de l'Institut arabe des chefs d'entreprise dévoile ceci: sept entreprises sur dix sont en panne d'ouvriers. Parmi ces entreprises, celles qui recrutent occasionnellement une main-d'œuvre qualifiée ou non qualifiée, au gré des récoltes, des constructions et des saisons. Le recours à la main-d'œuvre étrangère est de plus en plus évoqué pour remédier à cette pénurie. Le Tunisien qui se lève tôt pour aller travailler dans les champs, dans les chantiers... serait-il en voie de disparition ? Hamdi Ben Thabet, à peine âgé de 22 ans, concède : « Je préfère faire la grasse matinée que gagner quelques sous et être viré au bout de quelques semaines seulement...Quand je bouge de chez moi, je vais dépenser de l'argent, n'est-ce pas ? », dit-il ... « A l'extérieur, poursuit-il, tout est cher : le transport, les vêtements, les cigarettes... ». Ayant quitté le lycée en début de la neuvième année de l'enseignement de base, par « manque de motivation », Hamdi répète qu'il n'est pas un fainéant et qu'il rêve tout bonnement « d'un travail digne de ce nom ». Lequel ? Il ne sait trop... : «L'essentiel est de garantir une belle paye».
« Ambitieuse et imbue de ses diplômes...»
Maçon de père en fils... le processus n'est plus attractif pour une jeunesse en quête du meilleur. «Nous sommes loin de ces générations, issues de milieux défavorisés, qui acceptaient sans rechigner de travailler dans la maçonnerie pour satisfaire leurs besoins journaliers... », témoigne Mohamed Baraket, directeur technique dans un groupe de promoteur. Professionnel du bâtiment depuis plus de vingt ans, il souligne que « la situation actuelle était prévisible, alors même que le secteur du bâtiment était en plein essor ». Et de confirmer : « On observait le nombre d'ouvriers diminuer d'année en année, on voyait les vieux maçons partir, sans jamais être remplacés ». Il estime que la généralisation de l'enseignement a favorisé l'émergence d'une génération de maîtrisards, ambitieuse et imbue de ses diplômes. «Le temps de la maçonnerie en héritage est bien révolu ; on préfère se lancer dans le commerce parallèle que s'épuiser dans les chantiers ».
Des années d'études qui s'allongent, un enseignement supérieur qui n'est plus l'apanage de la minorité et ce préjugé qui s'impose : « Aux yeux de la famille, certaines activités agricoles sont une honte. On accepterait mal que son fils diplômé aille dans les champs ramasser des légumes. Autant demeurer sans travail qu'être touché dans sa dignité. Le qu'en dira-t-on perdure aussi... », observe Dr Samir Rouiss, sociologue. « De toute évidence, il préfère le chômage à l'humiliation et reste à la maison en attendant un coup de chance ».
Et ce n'est pas par hasard si les jeunes Tunisiens se jettent à la mer au risque de leur vie pour aller travailler clandestinement en France, en Italie...« Dans un pays étranger, explique le sociologue, le jeune va exercer une activité agricole mais il sera à l'abri des regards. Dans son pays d'origine, il préfère garder son prestige intact ».
Depuis janvier 2011, les revendications des travailleurs occasionnels se sont exprimées à travers les sit-in, les grèves et même des actes criminels, tels que les incendies... Aussi bien dans la capitale que dans les régions, ces travailleurs exigeaient des fiches de paie et une titularisation sans conditions. Pour les uns, ces mouvements de protestation ont donné leurs fruits ; pour les autres, le combat se poursuit... « J'ai bien l'impression que la révolution a détruit la notion de travail chez le Tunisien », estime Abderrazek Amri, ingénieur et responsable de développement de projets industriels. «Aujourd'hui, déplore-t-il, il suffit de faire la grève pour bénéficier d'une allocation...Il faudrait peut-être des décennies pour que le Tunisien reconquiert le goût du travail et change de mentalité». L'ingénieur originaire du nord ouest, affirme que «sur les 15.000 prévus pour la récolte de pommes de terre, seuls 1.200 ha ont été semés à Jendouba à cause entre autres du manque de la main-d'œuvre ».
La mi-novembre sonne le coup d'envoi de la saison des semailles et des moissons. Pour les huileries, c'est le temps de la cueillette et de la transformation...La Tunisie, quatrième producteur mondial d'huile d'olive se prépare à une production record, et ce, malgré les difficultés rencontrées par les agriculteurs et les producteurs à trouver de la main-d'œuvre occasionnelle. Tout en rappelant que les olives ne peuvent être stockées longtemps, Mourad Ben Slama, propriétaire d'une huilerie à Mornag, affirme avoir recruté trois ouvriers de suite pour la transformation de sa récolte. « C'est le troisième que j'embauche en l'espace de quelque temps», lance-il en désignant un jeune homme penché au milieu des citernes remplies d'eau et de graines d'olives. « Ses prédécesseurs n'ont pas eu suffisamment de souffle pour continuer la tâche... ». Mourad Ben Slama, enseignant-chercheur également à l'Institut national des sciences appliquées et des technologies, admet toutefois que « récolter 100 kg d'olives par un temps venteux, froid,... ce n'est pas évident». Il relève ainsi que le travail occasionnel reste soumis à la notion de précarité. « Généralement, on recrute des non qualifiés et on se pose toujours la question sur quel critère on va les payer : au Smig, au Smag, au kilo ? Et pour quelle durée? Les jeunes refusent généralement de se lancer dans des tâches hasardeuses, sans lendemain. Ce n'est pas une question de qualification : ils rêvent tous de la titularisation ».
«Qu'en a-t-il récolté de la Révolution ?»
L'article 6-4 du code du travail stipule que « les travailleurs recrutés par contrats de travail à durée déterminée perçoivent des salaires de base et des indemnités qui ne peuvent être inférieurs à ceux servis aux travailleurs permanents ayant la même qualification professionnelle.» La théorie est-elle conforme à la pratique ? Réponse de Slim Hidri, 25 ans, chômeur, sans diplôme : « J'ai travaillé dans le secteur du bâtiment pendant l'été, je n'ai touché que la moitié du salaire qui m'a été proposé». Le jeune homme déplore aussi bien la cupidité de son employeur que les conditions de travail auxquelles il était soumis en pleine saison estivale. Le travailleur occasionnel est tenu généralement à travailler entre 8 et 12h. Mourad Ben Slama précise que pour la cueillette des olives, les prix varient entre 15 et 20 D. Le producteur d'huile d'olive insiste sur ce détail : « Je recrute en fonction de la proximité, c'est important pour moi et pour l'ouvrier, ça fait gagner du temps et de l'énergie ».
Mohamed Baraket reconnaît que les conditions de travail dans le secteur du bâtiment sont inhumaines. «Le secteur n'a pas été modernisé et industrialisé pendant toutes ses années... L'ouvrier est le maillon faible d'une chaîne accaparée par le gain et le profit. On continue à construire comme nos ancêtre les Romains». En plus, les conditions de sécurité restent aléatoires. « En Europe, l'ouvrier occasionnel bénéficie non seulement d'un bon salaire mais profite aussi de toutes les conditions de sécurité et de confort, d'où l'envie de notre jeunesse d'émigrer et de gagner sa vie sous d'autres cieux... ». Le professionnel en bâtiment ajoute que les politiciens, les formateurs et les spécialistes du secteur n'ont pas compris les besoins réels du marché et les aspirations des jeunes. Selon lui, il faut bâtir une nouvelle stratégie pour revaloriser les travaux qui souffrent le plus de désaffection.
Pour le secteur agricole, les besoins sont certes différents mais touchent au cœur du problème de la pénurie de la main-d'œuvre, à savoir la motivation. «Pour que l'activité agricole redevienne attrayante, il serait juste de subventionner le coût de revient d'un kg d'huile d'olive. En Tunisie, on subventionne l'huile de palme qui est de plus en plus contestée par les scientifiques et on délaisse l'huile d'olive qui est presque notre emblème », suggère le producteur oléicole. Mourad Ben Slama rappelle aussi que le secteur agricole manque de structure et d'encadrement, ce qui décourage la main-d'œuvre « la valeur du travail est à reconsidérer aussi bien chez le jeune qui refuse de travailler que chez l'employeur ».
Pour le sociologue Dr Rouiss, les grèves et les sit-in sont autant de messages adressés par les jeunes au gouvernement. « Ils tentent de lui rappeler ses engagements notamment en matière d'emploi...Le jeune tunisien a porté tous ses espoirs sur la révolution mais qu'en a-t-il récolté ?», se demande le sociologue avant d'ajouter: «La citoyenneté est basée sur la dignité, le travail et la participation à la vie publique. Pour le moment, les jeunes restent à l'écart de toute concertation... Il est certain qu'une crise de confiance est installée entre le jeune et l'Etat ».
L'importation de la main-d'œuvre étrangère, une alternative de plus en plus évoquée, serait-elle un facteur stimulateur ? En regardant les autres travailler, retrouverait-on l'appétit de l'action ? «Avant de songer à la main-d'œuvre étrangère, renchérit le sociologue, pourquoi ne pas redonner le goût du travail au jeune tunisien ? Il faudrait l'écouter et lui accorder un rôle plus important dans la prise de décision. Il faut l'empêcher d'émigrer clandestinement et profiter de ses potentialités. Pourquoi, enfin, ne pas concrétiser les promesses électorales du 23 octobre dernier ? ».


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