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Eviter l'irréparable
Bras de fer Ennahdha-Ugtt
Publié dans La Presse de Tunisie le 07 - 12 - 2012

A qui profite le bras de fer engagé entre Ennahdha et l'Ugtt et qui a abouti à l'annonce de la grève générale pour jeudi prochain?
Cette grève générale est-elle dictée par des raisons objectives relevant de revendications syndicales ou traduit-elle un conflit personnalisé entre Ghannouchi et Abbassi?
Face à la situation instable prévalant dans le pays, dans quelle mesure les unions régionales de l'Ugtt peuvent-elles être à la hauteur des enjeux et des défis ?
La présence de plus en plus remarquée des ligues de protection de la révolution et le soutien fort qu'elles trouvent auprès d'Ennahdha sont-ils un facteur qui perpétue l'instabilité et les tensions sur la scène politique nationale?
Autant d'interrogations sur lesquelles La Presse a sondé nombre de protagonistes du paysage politique et civil national.
Témoignages.
Lazhar Baly, président du parti El Amen : Ennahdha cherche à imposer la politique du fait accompli
Ma lecture personnelle et celle du parti se fondent sur le fait qu'il y a un cheminement qui a abouti à la grève générale annoncée par l'Ugtt.
Ce n'est pas une action isolée ni circonstancielle. C'est plutôt l'aboutissement d'une relation dégradée entre Ennahdha et l'Ugtt fondée sur beaucoup de raisons objectives.
Dans tous les cas, ce n'est pas un conflit entre deux personnes.
C'est un conflit normal, voire inévitable, entre une organisation qui a son histoire ancrée dans la société, ses acquis, son héritage militant et qui a contribué à la lutte pour la libération, d'une part, et d'autre part, un pouvoir naissant qui essaie de prendre place sur la scène politique nationale, d'instaurer un rapport de force qui lui est profitable et qui cherche à imposer la politique du fait accompli. Il cherche également à faire savoir qu'il détient les rênes du pouvoir et que les autres composantes du paysage politique et civil doivent suivre.
Au parti El Amen, nous considérons que le seul vainqueur de ce bras de fer sera la Tunisie.
L'Ugtt et Ennahdha ont beaucoup mieux à faire que de plonger dans ce bras de fer qui ne peut que nuire à leur crédibilité, à leur image et à leur réputation.
Nous ne voulons pas être dans la logique de celui qui a tort ou de celui qui a raison.
Pour nous, les responsabilités sont trop lourdes à assumer et c'est pour cette raison que nous appelons à la patience et à la compréhension entre les uns et les autres.
Au final, nous attendons des différents protagonistes actifs sur la scène politique, plus particulièrement l'Ugtt et Ennahdha, qu'ils soient à la hauteur des défis du moment.
Mounir Kachchouk, porte-parole du Parti populaire pour la liberté et le progrès : L'Ugtt, un contre-pouvoir à l'hégémonie d'Ennahdha
Il ne faut pas oublier que ce sont les régions déshéritées qui ont participé activement à la révolution de la liberté et de la dignité. Malheureusement, elles ne voient rien venir après la révolution et sont toujours dans la misère.
Ce sont les habitants de ces mêmes régions qui se sont soulevées, encadrées et accompagnées, il est vrai, par les unions régionales de l'Ugtt et les associations de la société civile qui ne pouvaient agir autrement.
La cause principale de ces événements déplorables est à chercher auprès des autorités régionales qui ont opposé un refus absolu au dialogue et à l'écoute des préoccupations de leurs régions. Une absence de dialogue inadmissible accompagnée d'une répression sauvage des citoyens qui ont osé protester contre le déni de leur droit au développement et à une vie digne.
Pour moi, les unions régionales de la Centrale syndicale sont absolument à la hauteur des enjeux et ont fait preuve de responsabilité en dépit du comportement des autorités régionales.
L'Ugtt a toujours rempli, depuis l'époque de Hached, son rôle d'organisation qui a son mot à dire sur les orientations socioéconomiques du pays ainsi que la marche des libertés.
Au Pplp et au Front populaire où nous constituons une force intégrante, nous considérons que les problèmes entre Ennahdha et l'Ugtt ne sont, en aucune manière, la résultante d'un conflit de personnes. Loin d'une telle lecture, nous assistons, depuis l'installation de la Troïka au pouvoir et à sa tête Ennahdha, à une démarche délibérée de ne pas répondre aux revendications de la révolution.
Nous citons la réforme de l'appareil sécuritaire qui est toujours bloquée, les tentatives d'Ennahdha de mettre sous sa coupe les médias et le pouvoir judiciaire.
En fait, Ennahdha a récupéré une grande partie des adhérents du RCD et de ses milices. En plus, elle refuse obstinément de juger tous ceux qui ont pillé le pays.
Donc on est en train d'assister à une mise en place progressive d'une nouvelle dictature.
Reste l'Ugtt qu'il s'agit de briser aujourd'hui parce qu'elle représente la seule force populaire et le seul contre-pouvoir qui peut résister à l'hégémonie d'Ennahdha.
Pour installer définitivement sa dictature et son hégémonie, Ennahdha vise l'Ugtt et on comprend tout à fait l'action de ses milices prétendues ligues de protection de la révolution. Et il n'est pas exclu que certains groupes salafistes viennent les renforcer, le cas échéant.
Ajmi Lourimi, membre du bureau exécutif d'Ennahdha : Ennahdha ne cherche pas la rupture avec l'Ugtt
Je pense que le conflit Ugtt-Ennahdha ne peut, en aucune manière, être le résultat d'un différend entre Ghannouchi et Abbassi.
Au contraire, il y a un grand respect entre les deux personnalités et des relations de compréhension et de communication entre la centrale syndicale et Ennahdha.
Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, Ennahdha est un parti basé sur des institutions et non sur des personnes. D'autre part, il n'y a pas de rupture avec l'Ugtt dont nous faisons, à travers les syndicalistes du mouvement, partie intégrante à l'instar de toutes les autres parties.
Nous considérons que l'Ugtt a un rôle important à jouer dans l'étape actuelle en tant que force d'équilibre et de contre-pouvoir, comme le souligne précisément Rached Ghannouchi.
L'absence de rôle constitue un réel danger pour la démocratie et nous devons nous entendre sur un fait : les partis ne peuvent pas prendre la place de l'Ugtt et cette dernière n'est pas en mesure de jouer le rôle des partis politiques.
Il existe également une menace sérieuse pour le processus démocratique quand l'Ugtt se comporte en parti politique dans la mesure où le responsable syndical devient, à ce moment, incapable de séparer sa fonction syndicale de son appartenance politique.
Il est vrai que l'Ugtt a hérité d'une situation difficile et elle essaie de s'adapter aux nouvelles réalités issues de la révolution, parfois avec réussite et parfois avec difficultés, comme toutes les autres parties présentes sur la scène politique et sociale.
Il s'y trouve également des forces qui tirent vers l'arrière et d'autres qui sont conscientes de l'importance historique de l'étape par laquelle passe notre pays.
Quant au rendement ou aux interventions des unions régionales de l'Ugtt, je pense que le droit à la grève, qui est un droit absolu, ne peut être utilisé d'une manière aussi abusive.
La grève demeure une forme d'expression et a pour objectif d'aboutir aux négociations en vue de résoudre les problèmes en suspens.
Et il n'est point dans la mission des syndicalistes de faire tomber le gouvernement, tâche qui reste du ressort exclusif de l'ANC ou des urnes, à l'occasion des prochaines élections.
Les événements qui se sont produits à la place Mohamed-Ali, aussi déplorables et inadmissibles qu'ils soient, ne justifient pas l'appel à une grève générale que je considère comme une décision démesurée.
D'ailleurs, le gouvernement a été surpris par les actes de violence et a appelé à une commission d'enquête qui établira les responsabilités dans ce grave incident. Je pense que l'Ugtt doit prendre en considération la position du gouvernement qui reste ouvert au dialogue et je voudrais lever une équivoque qui est partagée par plusieurs parties. Il s'agit de l'accueil favorable réservé par le gouvernement à l'initiative de l'Ugtt relative au dialogue, comme en témoigne la participation de Hamadi Jebali aux travaux de la conférence nationale sur le dialogue organisée le 16 octobre dernier.
Toutefois, au mouvement Ennahdha nous refusons le recours abusif au droit à la grève afin que les grèves ne revêtent pas un caractère politique et que les Tunisiens n'aient pas peur pour leur avenir.


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