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«Printemps arabe» ou «hiver islamiste»?
Commentaire
Publié dans La Presse de Tunisie le 14 - 01 - 2013

En Tunisie, comme en Egypte, au Yémen, en Libye ou encore en Syrie, les vastes mouvements sociaux, décrits rapidement et à la légère comme annonciateurs d'un «printemps arabe», étaient à leur déclenchement des mouvements revendiquant la liberté, l'emploi, la démocratie et la dignité. Rien d'autre. Les choses ont sérieusement dévié quand les pétromonarchies, et principalement le Qatar et l'Arabie Saoudite, sont entrées en scène.
L'émergence spectaculaire de l'islam politique comme une force au pouvoir (Tunisie, Egypte), une force parallèle au pouvoir en place (Libye) ou une force combattante (Syrie), est étroitement liée à l'implication massive de l'argent du pétrole dans les affaires intérieures des pays du «printemps arabe».
Le déraillement du processus révolutionnaire en Tunisie et en Egypte a commencé quand les mots d'ordre politiques et économiques, brandis par les manifestants sous les régimes chancelants de Ben Ali et Moubarak, ont commencé à reculer sous la pression arrogante des islamistes qui, après la chute des deux dictateurs les 14 et 25 janvier 2011, sont devenus courageux et ont commencé à arborer des slogans et des mots d'ordre n'ayant rien à voir avec la liberté, la démocratie et l'emploi exigés par les larges couches sociales.
Le déraillement du processus révolutionnaire a commencé quand un grand nombre de jeunes qui, avant la chute des dictatures, n'avaient d'autres exigences que la liberté et le travail, ont commencé tout de suite après à se laisser pousser la barbe et à changer d'accoutrement. Du coup, les exigences ont changé radicalement pour prendre une autre direction totalement différente où la Charia et l'Etat islamique sont devenus des priorités qui surclassent l'emploi, l'investissement, la liberté ou l'indépendance de la justice.
Ici, une question s'impose : pourquoi et comment un jeune de Douar Hicher à Tunis ou de Chobra au Caire éprouve-t-il soudain le besoin de troquer son jean/blouson contre le qamis/pantacourt ? Pourquoi et comment ce jeune qui, avant la chute de la dictature, exigeait la démocratie et le travail, a commencé à demander aussitôt après haut et fort l'application de la Charia et l'instauration d'un Etat islamique ? Cela sent le pétrole, ou plutôt l'argent du pétrole.
On ne voit pas les circuits empruntés par l'argent du pétrole. On ne connait ni ses expéditeurs ni ses destinataires réels. Mais son implication dans le déraillement du «printemps arabe» est clairement visible dans l'irruption spectaculaire de l'islam wahabite, étranger aux Tunisiens et aux Egyptiens; dans la destruction à un rythme inquiétant de mausolées par des personnes manipulées clairement par des wahabites ; dans la dissémination à un rythme tout aussi inquiétant d'écoles coraniques où le qamis et le voile sont imposés au garçons et aux filles en bas âge, sans parler du contenu douteux de l'«enseignement» dans ces écoles trop particulières.
Avec l'arrivée des islamistes au pouvoir en Tunisie et en Egypte, le déraillement ne concerne plus le seul processus révolutionnaire, il englobe désormais de larges secteurs de l'économie et de la société d'une manière générale. C'est ainsi que, pour beaucoup de citoyens tunisiens et égyptiens, les conditions de vie se sont tellement dégradées qu'il n'est pas rare de rencontrer des gens qui expriment publiquement leur nostalgie pour la dictature.
Au Yémen, des mois de manifestations et de troubles sociaux violents ont eu l'effet d'un coup d'épée dans l'eau. Tout ce que les Yéménites ont pu obtenir, c'est le départ du dictateur. En effet, à part le départ du président Ali Abdlallah Saleh, rien n'a changé dans la vie des citoyens. Les structures dictatoriales sont toujours en place, de sorte qu'on puisse dire sans exagération que le Yémen se distingue aujourd'hui par un statut bien particulier, celui d'une dictature sans dictateur.
En Libye, après une guerre atroce et une période d'anarchie qui a failli faire éclater le pays en morceaux, les Libyens sont arrivés à préserver l'unité du pays et même à organiser des élections qui, contre toute attente, n'ont pas été remportées par les islamistes. Toutefois, ceux-ci, disposant d'un arsenal d'armement important, sont très présents sur le terrain. Leur activisme débordant constitue une réelle préoccupation aux autorités légitimes du pays qui peinent à imposer l'ordre et à remettre le pays sur la voie de la reconstruction.
En Syrie, «le printemps arabe» a vite fait de se transformer en véritable cauchemar, suivant une évolution de plus en plus tragique, et aboutissant au pire scénario qu'on puisse imaginer : une impasse sanglante où les parties en guerre ne peuvent ni arrêter les combats, ni résoudre la crise par une victoire militaire de l'une ou l'autre partie, ni s'asseoir autour d'une table pour discuter d'une solution politique. Mais avant d'aller plus loin dans l'analyse de la crise syrienne, il convient de s'arrêter ici un peu sur le rôle de l'argent du pétrole dans le déraillement du processus révolutionnaire du «printemps arabe», initié le 14 janvier 2011 avec un espoir immense.
Deux ans après, cet espoir s'est transformé en désespoir. La raison principale est que l'Arabie Saoudite et le Qatar redoutaient la contagion du «printemps arabe» et ont pris les dispositions nécessaires sur le plan intérieur et sur le plan extérieur.
Sur le plan intérieur, le Qatar qui prétend aider les révolutions arabes, a condamné à la prison à vie le poète Mohamed Al Ajami Ibn Al Dhib pour avoir lu en public un poème élogieux de «la révolution du jasmin» et du «printemps arabe». Ce verdict spécial est destiné surtout au demi-million de Qataris pour le méditer et en tirer les conclusions qui s'imposent.
L'Arabie Saoudite, depuis janvier 2011 jusqu'à ce jour, a dépensé des centaines de milliards de dollars en augmentations substantielles de salaires et en soutien aux prix à la consommation, de manière à détourner l'attention des Saoudiens des turbulences en Tunisie, en Egypte, au Yémen, en Libye et en Syrie.
Sur le plan extérieur, en termes de financement et de manipulation clandestins, beaucoup d'efforts ont visiblement été déployés pour que les revendications initiales de démocratie, de liberté et d'emploi cèdent la place aux exigences de la Charia, de l'Etat islamique, de la polygamie, de la séparation des hommes et des femmes, des filles et des garçons dans les lieux publics, les écoles, les universités et même les transports publics. Autant d'exigences étranges et étrangères à l'islam de nos ancêtres, ouvert et tolérant. Autant d'exigences qui trahissent une manipulation venue d'ailleurs et qui tend à imposer le wahabisme, refusé il y a deux siècles par les oulémas tunisiens.
Le «printemps arabe» a tout de même réussi à franchir les espaces aériens qatari et saoudien pour atterrir à Bahreïn. Mais, ceux-là mêmes qui se sont dépensés sans compter pour « aider » les révolutions en Tunisie, en Libye et en Egypte, sont intervenus en force à côté des autorités bahreïnies pour écraser dans le sang les manifestants pacifiques qui réclamaient la liberté et la démocratie. Et la chaîne «Al Jazeera» qui «couvrait» 24h sur 24 les révolutions tunisienne, égyptienne, libyenne et Yéménite a superbement ignoré la répression impitoyables des jeunes bahreïnis...
Maintenant venons-en à la Syrie où le «printemps arabe» a tourné réellement au cauchemar. Les pétromonarchies, et en particulier le Qatar et l'Arabie Saoudite, dépensent sans compter pour armer une opposition qui a vite fait d'éclater en factions rivales, et même ennemies, à l'instar de l'Armée syrienne libre (ASL) et Jebhat Annusra, un front de jihadistes liés à Al Qaïda en Irak.
Annusra regrouperait selon des sources occidentales 5.000 combattants.
On y trouve non seulement des Arabes de différents pays, mais aussi des Tchéchènes, des Sud-Est Asiatiques et même des Ouighours. Leurs tactiques favorites sont les attentats-suicide par voitures ou camions piégés et les bombes télécommandées.
Les exactions et les abus commis par Jebhat Annusra et l'incapacité de l'ASL à gérer les zones sous sa domination semblent être un pain béni pour Bachar Al Assad dont le régime utilise comme un cheval de bataille l'idée qu'il est en train de «défendre le peuple contre les terroristes étrangers et des bandes criminelles syriennes».
Depuis longtemps, la presse du Golfe annonce régulièrement la chute imminente du régime syrien. Et il y a trois ou quatre mois, Nabil Al Arabi, secrétaire général de la Ligue arabe, a annoncé la chute «dans les heures qui suivent» de Bachar Al Assad. Mais celui-ci semble loin de jeter l'éponge si l'on en juge par l'accueil chaleureux que lui ont réservé des milliers de personnes au théâtre de l'Opéra de Damas et l'aisance et l'air décontracté avec lesquels il a prononcé devant eux la semaine dernière un long discours.
L'argent du pétrole est sans aucun doute responsable en partie de la perpétuation de l'impasse sanglante où ni le régime syrien n'est prêt de tomber, ni l'opposition armée n'est prête à gagner. Le seul perdant est le peuple syrien qui perd des dizaines de ses enfants chaque jour et qui a vu sa vie se transformer en enfer.
Les Saoudiens et les Qataris ont fait une erreur d'évaluation en pensant que Bachar Al Assad est aussi isolé et aussi faible que Ben Ali ou Moubarak, et qu'il suffit de signer quelques gros chèques pour les fournisseurs d'armements à l'opposition syrienne pour qu'ils se débarrassent du régime en place à Damas depuis 1971. Il se trouve que Bachar Al Assad dispose encore de soutien à l'intérieur et à l'extérieur. Car enfin, dans moins de deux mois, cela fera deux ans que l'ASL et les groupes armés tentent de détruire le régime baâthiste syrien, mais en vain. Aucun régime au monde ne pourra tenir deux ans, comme c'est le cas en Syrie, s'il ne dispose pas d'un certain soutien.
Mais il dispose aussi et surtout de soutiens extérieurs importants : l'Iran, le Hezbollah et, bien sûr, la Russie qui ne semble pas prête à sacrifier une alliance avec le régime syrien vieille de plus de 40 ans.
Parti de Tunis avec une révolution propre qui a ébloui le monde et soulevé d'immenses espoirs, le «printemps arabe», que beaucoup appellent déjà «l'hiver islamiste», semble avoir rendu l'âme en Syrie où une guerre civile atroce s'est installée dans une impasse sanglante. Et à supposer que le régime baâthiste tombe demain, le problème syrien ne sera pas résolu, loin de là. Les factions combattantes, déjà rivales, risquent, le moment venu, de s'entredéchirer pour le pouvoir. Le cas de l'Afghanistan après la défaite soviétique hante les esprits.


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